CHAPITRE V
Alger et ses environs. — Expédition faite contre cette ville par les diverses puissances. — Le général Berthezème. — Son expédition contre Médéah. — Soulèvement général des Arabes. — Arrivée et brusque départ du prince de Joinville, — Episode de Waguer et de l'officier tué par les Bédouins. — Mon arrivée et mon séjour au camp de Birkadem. — Réflexions interrompues par des Arabes.
Jetons maintenant un coup d'œil général sur la ville d'Alger et ses environs.
Que le lecteur, colon, marchand, propriétaire, employé ou militaire, se rappelle le jour où, fatigué d'une traversée presque toujours pénible, il a vu, pour la première fois, apparaître à ses yeux, en mer et à la distance de quelques lieues, les côtes d'Afrique qui semblaient croître à Thorizon, sous un rideau transparent de brouillards et de vapeurs blanches, molles et indécises, à mesure que le navire approchait, Timpression primitive qu'il a dû ressentir était une impression de tristesse ou au moins de mélancolie. C'est en effet une nature vierge, un sol vivace, rude, accidenté, une terre semée çà et là de points blancs enchâssés dans une verdure sauvage et forte, qui frappent d'abord les regards du voyageur. A la hauteur de la Pointe-Pescade, le point de vue change rapidement : une baie, dont la forme demi-circulaire figure assez bien celle d'un fer à cheval, présente ses deux extré-
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mités ; à Tesl le cap Matifoux, à Touest la ville d^Alger avec ses maisons blanches à éblouir. L'étonnement et la joie succèdent à tout autre sentiment à la vue du vaste paysage maritime qui se dessine et grandit alors à Thorizon. La rade est enveloppée d'une chaîne de montagnes qui suivent sa direction hémisphérique depuis Alger jusqu'à Matifoux.
Certes, tout voyageur qui aperçoit de loin Alger la Guerrière^ comme Tappellaient les Arabes, avec son môle, ses minarets, ses terrasses étagées les unes sur les autres, peut la prendre, dans une illusion d^optique, pour une immense carrière de craie, taillée à vif dans une montagne. Mais cette illusion n^est pas de longue durée : le fond de la côte, couvert en toute saison d'une riche végétation, s^étale et embrasse la ville d'un réseau de maisons de campagne riantes, capricieusement semées dans le vallon ou prenant Tair sur la crête des collines ; d'un côté, c'est l'ancien jardin du Dey avec ses myriades d'arcades blanches; puis le cimetière des Juifs dont les tombes moutonnent à l'œil ; c'est le fort des Anglais, le fort des Vingt-Quatre Heures; de l'autre côté, c'est la longue grève de Mustapha-, le fort Bab-Azoun et mille constructions mauresques qui égayent le paysage; au fond se déroule, comme un vaste rideau, la chaîne du petit Atlas, qui semble se perdre dans le ciel. Cet aspect indiquerait plutôt le voisinage d'une cité européenne, avec son industrie, son mouvement et sa civilisation, que le repaire d'anciens écumeurs de mer, indolents et astucieux,
La partie de la côte qui s'étend d'Alger à la Pointe- Pescade n'offre pas le même caractère que celle qui s'étend d'Alger au cap Matifoux. D'Alger à la Pointe-
Pescade le pays est coupé par des montagnes élevées, que séparent des ravins profonds, et sur la pente desquels quelques maisons descendent çà et là, corrigeant ainsi le tableau agreste et rude de ces lieux.
Du côté sud, c'est une colline hémisphérique limitant la rade d'Alger à Matifoux et présentant le coupd'œil le plus varié et le plus pittoresque ; c'est une espèce de toile déroulée, sur laquelle un artiste habile semble avoir semé au pinceau des jardins, des villas italiennes, des palmiers, des grèves toutes reluisantes de sable.
La ville d'Alger est bâtie en amphithéâtre sur le versant d'une montagne. Elle est assise en triangle sur cette pente, de telle sorte que les deux côtés opposés figurés par le côté du midi, à Bab-Azoun, et par le fossé du couchant, à Bab-ei-Oued, aboutissent à leur point d'intersection au château du fort de la Kasbah, qui forme le sommet du triangle, tandis que le troisième côté vient en s'élargissant s'appuyer à la mer ou au port. Cette position topographique indique jusqu'à quel point les Arabes comprenaient l'art des fortifications. La ville, descendant à pic et rapidement le long d'une colline, est entourée d'une ceinture de muraille crénelée dont la hauteur varie suivant les accidents du terrain qui l'environne. La Kasbah, ou palais des anciens Deys, est placée, comme on peut le remarquer, de manière à dominer toute la ville et à permettre au souverain de s'échapper aisément en cas de poursuite, puisqu'elle est le dernier point occupé sur la hauteur. Cinq portes donnent entrée et sortie à la ville :
1° Au midi, à l'angle inférieur de la ville : Bab~ A^oun (porte d'Azoun, nom qu'elle a gardé d'un
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prince de Mauritanie, appelé Azoun, qui fit le siège d'Alger vers Tan i528);
20 Au nord, à l'autre angle inférieur ; Bab-el-Oiied (porte de la rivière, à cause du ruisseau qui coule dans son voisinage);
3° Sur le port, à la pointe du territoire, à droite, en arrivant par mer : Bab-cl-Djeiira (porte d'Alger, mot à mot, porte de l'Ile, devenue porte de France depuis la conquête, ou porte de la Marine);
40 Sur le port, près du mouillage du commerce : Bab-el-Bahar (porte de la mer, mot à mot, porte Pescade ou porte de la Pêcherie);
5o Au midi, entre Bab-Azoun et la Kasbah : Bab-el- Djedid (porte la neuve, mot à mot, ou Porte-Neuve).
Une sixième porte : Bab-Mensoura ou porte de Secours, que nous ne pouvons comprendre dans cette nomenclature, s'ouvre sur les murs de derrière de la Kasbah. Ce palais ayant toujours formé dans la ville un édifice à part, sans communication aucune avec les bâtiments qui Tavoisinent, Bab-Mensoura n'était appelée par les Maures, avant la conquête, que porte de la Kasbah. On sait trop aujourd'hui quelle était la manière de gouverner des anciens Deys pour ne pas rendre à cette porte son véritable nom, c'est-à-dire indiquer le but dans lequel elle avait été construite.
La ville d'Alger se divise en deux zones principales, que nous appellerons la ville haute et la ville basse. La première est encore presque exclusivement occupée par les Indigènes, tandis que la seconde n'est, à vrai dire, habitée que par les Européens. Cette scission matérielle entre les Maures et les Fran»,-ais fera longtemps encore le désespoir des spéculateurs de systèmes, qui en tirent pour conclusion que la fusion des deux peu-
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pies est impossible. Quant à nous, il nous semble que cette retraite de la part d'un peuple calme, extatique, aussi peu guerrier que marchand, et que nos intérêts bruyamment débattus troubleraient chaque jour, il nous semble que cette retraite, qui laisse un libre cours à nos affaires commerciales, aux occupations graves que nous donne la colonisation, devrait être pour nous un motif d'assurance morale, de stabilité et de travail persévérant.
La ville haute n'a rien changé à ses habitudes, à ses constructions : ce sont toujours des rues sinueuses, étroites, obscures, obstruées; toujours des voûtes à cheval sur les rues, ce qui fait qu'on chemine sans voir clair, et qu'on trébuche à chaque pas, vu le mauvais système de pavage adopté par les Maures (ce sont des cailloux inégaux que le travail du sol fait diverger en tous sens) et surtout la manière abrupte dont ils adoucissent la pente de ces chemins raideset grimpants, en plaçant de deux en deux pas des degrés ou marches, dont la saillie est indiquée par une longue bande de cailloutage, sur lesquels on ne peut poser le pied sans danger de glisser et de tomber rudement.
Cinq rues, que nous appellerons arfer/e//e^, coupent, divisent et traversent sans rupture et sans perturbation cette agglomération de maisons blanches qui font le pâté de la ville ; il y en a deux dans la ville haute et trois dans la ville basse. Des deux premières, Tune, la rue de la Porte-Neuve,conïvaence. à la porte de ce nom et vient déboucher sur la Place du Gouvernement, Pautre, la rue de la Kasbah, partant de la Kasbah, aboutit à la rue Bab-el-Oued ; la première suit la direction du fossé du midi, la seconde celle du fossé du nord. Ces deux rues mêlent, infusent, versent, trans-
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vasent constamment la population mauresque dans le réseau inextricable des autres rues bizarrement embrouillées de la haute ville. Là, en effet, ce ne sont que cloaques, impasses. angles saillants, anglesrentrants, voûtes, dédale inintelligible dans lequel nous nous perdons encore.
Les trois rues de la ville basse n'offrent plus le même aspect : La première, la rue de la Marine^ s'ouvre à la Poî'te de France ou de la Marine et tombe sur la place du Gouvernement. La seconde, partant de Babel-Oued, vient se jeter sur la même place, sous le nom de rue Bab-el-Oued. La troisième entin, allant encore de la même place, va joindre Bab-Azoun et s'appelle Bab-A'{oiin.
Si dans les rues tortueuses de la haute ville on ne voit que des piétons et, à de rares intervalles, quelques mulets, des ânes ou des chevaux, gravissant ou descendant à grand'peine ces pentes pour ainsi dire verglacées par un caillou poli et glissant, dans les rues de la basse ville, au contraire, les charrettes, les voitures du train, les bêtes de trait, les bêtes de somme, les piétons, tout circule pêle-mêle et sans danger. Les rues Bab- Azoun, Bab-el-Oued et de la Marine, sont à peu près nivelées et cailloutées de manière à ce que les eaux pluviales et autres trouvent un libre écoulement, A la place des constructions hybrides qui fourmillent encore dans le haut quartier de la Kasbah, on y voit s'élever des constructions européennes vastes, hautes, solides, des maisons dont les arcades offrent aux piétons un abri plus salutaire que les voûtes mauresques, dont nous signalerons plus bas les inconvénients.
Tout en attaquant le système de viabilité adopté par les Maures, nous devons cependant leur rendre cette
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justice, que leurs rues, à l'époque des grandes chaleurs, sont bien autrement aérées, fraîches et agréables que celles de nos villes du Midi, où l'on ne peut circuler pendant certaines heures du jour, sans être brûlé par un soleil qui surplombe et donne souvent naissance à des maladies graves.
D'autre part, si l'ombre projetée sur les rues par la saillie que forment presque toutes les constructions mauresques, permet de parcourir la ville, même sous une température élevée; si cette température est constamment rafraîchie par un vent léger et doux, que ces rues longues, étroites, abritées font, par leur construction même, circuler dans leur sein, comme dans de vastes corridors, il n'en est pas moins démontré aujourd'hui que cette ombre et cette fraîcheur, pour un moment si agréables, ont aussi quelques inconvénients. Lorsque, par exemple, on passe rapidement d'une place échauffée par le soleil dans ces espèces de couloirs sombres, sous ces voûtes quelquefois humides, le froid est si vif, si saisissant, qu'il fait éprouver, à travers les vêtements d'été européens, une sensation subite de contraction extérieure à la peau ; on se sent glacé.
Malgré cela, je crois que l'autorité ne devrait permettre l'élargissement des rues que pour celles qui sont nécessaires à nos grandes relations commerciales. Nous semblons ici nous contredire : nous développerons plus loin notre pensée, et nous indiquerons le remède à apporter à ce système de viabilité, en apparence fautif, quoique nécessaire.
Mais disons qu'avant tout l'administration doit donner les soins les plus scrupuleux à l'entretien et à la propreté des rues, des places, des impasses sur- I. — Douze ans en Algérie. 8
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tout, coins obscurs où le mal a tant de fois pris naissance. •
Les améliorations vont tous les jours croissant, et c'est fort heureux, car quelques quartiers de la ville basse, où des travaux ont déjà été faits^ demandent encore qu'on les assainisse plus complètement, en y conduisant Peau qui lave et emporte dans son cours les miasmes développés par les immondices jetés et entassés çà et là. Des rues étroites, où Tair est difficilement renouvelé, où les rayons du soleil ne pénètrent qu'avec peine, dont le sol est souvent humide ; des impasses où l'atmosphère reste stagnante ; des coudes, des angles formés par les maisons, où la circulation de l'air et du vent s'arrête, comme brisée dans sa course ; des émanations morbifiques sans cesse dégagées des substances végétales et animales qui pourrissent sous les voûtes et souvent même dans les cours des maisons : tel est encore aujourd'hui le tableau qu'offrent certains quartiers dans la ville. Celui qui est habité par les Juifs est un de ceux sur lesquels portent plus particulièrement les remarques que nous venons de consigner.
Et, qu'on ne s'y trompe pas, c'est au retard apporté à l'enlèvement des immondices, au manque d'air et de chaleur, qu'il faut attribuer une grande partie des affectionsqui décimaient,surtout autrefois, cette population mercantile, beaucoup plus occupée de ses intérêts que de son bien-être. Aussi ne doit-on pas être surpris de rencontrer, chez elle, des êtres étiolés et affligés de maladies étrangères, pour ainsi dire, aux autres classes d'habitants de la ville.
^ Le seul remède à apporter à cette situation consistait i à démolir les maisons, élargir les rues et créer des - places : l'administration française a compris sa mission,
des travaux d'assainissement ont été exécutés, et les foyers de putréfaction ont complètement disparu.
Telle est, à ne parler que très sommairement, la topographie d'Alger et de ses environs. Comme nous l'avons dit, le médecin, qui a deux missions, ne doit s'occuper des localités d'un pays qu'autant que ses études sur le sujet deviennent nécessaires au travail qu'il entreprend et aux besoins des hommes qu'il veut arracher à des influences funestes. Nous n'avons pas eu la prétention, en donnant cet Aperçu général, de dire des choses nouvelles ; mais on doit comprendre que, pour guérir le mal, il faut indiquer la place où il gît ; et, à ce titre, nous avons été forcé de décrire avec quelques détails la ville d'Alger, ville qui inspirait naguère tant de terreur sur tous les parages de la Méditerranée et qui a joui, pendant plus de trois cents ans, du double privilège de piller à sa fantaisie le monde commerçant, et de réduireen esclavage les chrétiensqui avaient le malheur de tomber entre les mains de ses barbares habitants.
Toutes les puissances intéressées ont cependant uni plusieurs fois leurs efforts pour faire disparaître de la Méditerranée ces forbans hardis, et mettre un terme à leurs déprédations. Mais, disons-le, des moyens employés jusqu'à i83o, les uns sont restés sans résultats satisfaisants, d'autres n'en ont eu qu'une courte durée, d'autres enfin, par leur non-réussite, n'ont fait qu'augmenter la hardiesse de ces insolents écumeurs de mer.
Parmi les nations belligérantes, la France s'est toujours montrée la plus disposée à châtier ces actes de piraterie ; si les différentes expéditions qu'elle a dirigées contre la puissance d'Alger n'ont pas été suivies
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d'an succès complet, elles ont eu Tavantage de Jeter dans l'esprit des Algériens un sentiment de crainte qui leur faisait redouter d'être traités en ennemis. Après tant de vaines tentatives pour détruire ce nid de pirates, c'est à la France qu'était réservée la gloire d'une conquête qui laissera une page si brillante dans les fastes de son histoire.
Nous avons pensé que le lecteur nous saurait gré de mettre sous ses yeux le nombre et la date des principales expéditions qui ont été faites par l'Espagne, l'Angleterre et la France contre la régence d'Alger.
En i5o4, expédition contre Mers-el-Kcbir, fortsitué à deux lieues d'Oran, par Raimont de Cardonne, commandant la flotte, et Liègue de Cordonne, général en chef.
En i5o9 et i5io, expédition contre Oran, par le cardinal -Ximènès, général, et par Pierre Navarre, amiral, sous Ferdinand le Catholique.
En i5i7, expédition par l'amiral Moncade, sous le même roi.
En i535, expédition contre Tunis, sous Charles- Quint.
En 1 541 , au mois d'octobre^ expédition contre Alger, par Charlcs-Quint. Tout le monde sait ce que coûta à l'Espagne cette fameuse expédition, connue sous le nom d'expédition de Doria. Pour ne citer que deux noms parmi ceux des chevaliers qui se distinguèrent dans ce triste fait d'armes, nous dirons seulement que Fernand-Cortez commandait un corps d'armée, et Villegagnon des chevaliers de Rhodes. — Charles-
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Quint, à son retour, envoya à TArétin, qui composait alors ses satires, une chaîne d'or d'un grand prix : le poète dit en la recevant : — Elle est bien légère pour une faute si lourde.
En 1775, expédition contre Alger, par le général O. Reilly, sous le règne de Charles III, roi d'Espagne, et l'amiral Castejon.
En 1783 eti784,les Espagnols tentèrent de nouveau le bombardement d'Alger.