‹ Douze journées de la révolutionChapitre 10 sur 53 · LA REINE · texte numérisé non relu

LA REINE

Oui, priez; la prière est sœur de l'espérance; Mais moi, femme du Roi , moi, la Reine de France, Ce n'est pas aujourd'hui le rôle qu'il me faut; Je veux prier aussi , mais après la Victoire ; Avant , le marchepied d'un dévot oratoire N'est qu'un degré vers l'échafaud.

Si le pourpre qui teint le soleil qui se lève Annonce un de ces jours où l'on tire le glaive, On ne me verra point devant mon crucifix ;

La fille des Césars, quand son palais s'écroule, Sous les mille poignards de l'insolente foule Doit tomber en montrant son fils.

Puis ces femmes debout à la croisée ouverte Contemplaient la rivière et sa pelouse verte, Les quais déserts encor du Louvre à la Cité ; Et de ce regard fixe où la tristesse éclate, Elles suivaient aux cieux ce soleil écarlate , lie dernier de la royauté.

A moi l'insigne bonneur de conter cette histoire ! Fils non dégénéré d'un brûlant territoire ,

Bercé depuis trente ans de l'hymne solennel , J'ai le droit de chanter le combat paternel. Vous, qui ressuscitez nos souvenirs épiques, Vous , qui gravez sur bronze avec le fer des piques , Poètes! libre à vous, dans ces fastes ouverts, De choisir des sujets pour d'héroïques vers; Par-tout , ailleurs qu'ici , dans l'art des hexamètres Je vous proclamerai mes rivaux ou mes maîtres; Mais ce jour m'appartient, il est mien tout entier, Mes concitoyens morts mont fait leur héritier; Quand sur le Carrousel le hasard me promène, Je m'arrête, et je dis : Je suis sur mon domaine ; Laissez-moi donc ouvrir ces éclatans feuillets : Pour parler du dix août il faut un Marseillais.

Et toi , qui conduisis les destructeurs du trône

De la plage lointaine où s'abîme le Rhône ,

Toi, sans qui, dérobée aux foudres du dix août,

La vieille royauté serait encor debout,

Ombre de Barbaroux, digne enfant de Marseille,

Apparais aux lueurs de ma lampe qui veille ,

Electrise ce chant de victoire et de deuil ;

Viens, avec ce front nu, ce flamboyant coup d œil

Devant qui s'inclinait la terrible phalange;

Salut et gloire à toi, séditieux archange !

Cette nuit-là, Paris jetait ces hurlemens Qui précédent toujours les longs enfantemens : Le sombre Hôtel-de- Ville était comme une tête Où le géant pensif méditait la tempête ;

Gomme d'immenses bras il tordait ses faubourgs, Formidables leviers qu'il soulève aux grands jours. L'aube luit : le tocsin dont la langue est connue , Cette voix de l'enfer qui tombe de la nue Épanche la terreur sur tout homme vivant : Aux armes , citoyens ! levez-vous ! en avant ! La révolte mugit de toute son haleine ; C'est elle avec sa pique et son casque de laine ; Elle va , secouant ses pétillans tisons , Elle heurte du pied l'ardoise des maisons , Agite les marteaux sur les portes sonores , Éparpille dans l'air ses rubans tricolores , Vomit de ses poumons un frénétique chant , Marche la tête haute et grandit en marchant. C'est l'heure de mourir ou de gagner un trône ; Paris a salué sa terrible patronne ;

Sa grande voix pareille au bruit de cent tambours

Fait sortir des soldats d entre les carrefours ;

Elle évoque, en passant, au seuil de la Commune

Ces sinistres esprits d orageuse fortune ,

Ces âpres Gordeliers, ces brûlans Jacobins,

Qui jurent par le sang comme les chefs thébains,3

Ces hommes dont les pieds marqueront sur l'arène

Tallien, Manuel, Fabre, Billaud-Varenne ,

Bourdon, Merlin, Chabot sorti du saint dortoir,

Legendre, parfumé dune odeur d abattoir,

Santerre dont le nom ravit la populace ,

Tous marqués dans les yeux du rayon de l'audace.

Quel est donc ce géant qui rugit? c'est Danton :

Il se dresse , pareil au Satan de Milton ,

Il semble de lui seul remplir toute la scène;

Oh ! contemplez sa face, elle en vaut bien la peine

C'est un dogue farouche , un ours démuselé , C'est un bloc sulfureux à grands coups ciselé ; De sa lèvre de fer que le dédain contracte Sa parole bondit comme une cataracte ; Jusqu'ici dans la foule il a pu se bannir, Mais pour lui , dès ce jour, date un large avenir ; Comme une lave ardente il jaillit du cratère, Un boulet de canon le porte au ministère. 5

Voilà ceux qu'en ce jour de choc universel

La sublime furie entraîne au Carrousel.

A ce grand rendez-vous sont venus dès la veille

Cinq cents hommes portant leur soleil de Marseille ;

Ils ont couru dix jours , suivant avec transport

L'aiguille du marin qui leur montrait le nord ;

Qu'il est beau de les voir, bien long-temps avant l'heure, Gomme un brave en duel qui craint detre en demeure! Ces brûlans étrangers parlent tous à-la-fois, Ils sont par-tout , mêlant les gestes à la voix , Tour-à-tour généraux, orateurs, sentinelles, Fesant jaillir l'éclair de leurs noires prunelles, Insultant le château d'un poing audacieux , Secouant les canons sur les rauques essieux ;

Jamais calmes , pareils , dans leur humeur mobile ,

Aux flots mutins, aux vents qui parlent dans leur ville;

Paris compte sur eux: le combat peut s'ouvrir;

Ils savent qu'ils sont là pour tuer ou mourir.

A ce fier bataillon, phalange volontaire,

S'unissent les soldats sortis du Finistère ;

Ils sont aussi venus avec le sabre au poing ;

Le Sud et l'Occident ne font plus qu'un seul point,

Et l'océan breton , de sa vague étonnée , Rencontre au Carrousel la Méditerranée.

Que Ja part des lauriers soit égale pour eux ! Frères ! vous êtes nés sur un sol généreux ; Votre vieille Armorique enfanta par centaines De rudes chevaliers , de puissans capitaines ; C'est assez pour les rois : à son jour de déclin , Que le peuple à son tour trouve ses Duguesclin. Ces robustes soldats ouvriront la bataille, On les a réservés pour la première entaille , De la hache du peuple ils sont le pur acier ; La masse de derrière est un fer plus grossier ; Vous les verrez pourtant prendre part à la scène Ceux des faubourgs lointains que divise la Seine ; Du noir Hôtel-de-Ville ils ont franchi l'arceau , Liant en un seul nom Saint-Antoine et Marceau :

De leurs osseuses mains que le labeur a teintes, En partant, ils ont pris sous leurs forges éteintes Le marteau bondissant, le fer des ateliers, Ces instrumens massifs qui brisent les piliers , Les portes des châteaux et la grille insolente, Barrière aux pieux dorés que la royauté plante. Une nuit a créé ces milliers d'assaillans : Les uns sont déployés sous les murs des Feuillans ; D'autres , que Lazowski de sa voix aiguillonne , Devant le Pont-Royal déroulent leur colonne ; Westermann a pressé ses ardens bataillons En face de la cour et des deux pavillons; C'est Paris tout entier enivré de colère Qui présente au château l'assaut triangulaire : Tous , Marseillais , Bretons , citoyens de Paris, Vers le centre commun s'ébranlent à grands cris

En secouant les mains vers les hautes croisées, Vers les dômes couverts d'écaillés ardoisées , Vers ces portes de fer, vers ces noires cloisons Où la Cour machina ses hautes trahisons. C'est un siège d'Homère, une bataille antique; Ils semblent dédaigner la moderne tactique ; A d'autres la prudence et les chemins couverts , L'osier de l'artilleur et les branchages verts; Eux s'avancent, offrant sur les trois avenues Des têtes sans abris et des poitrines nues.

A vous , soldats du trône , orgueilleux paladins ! Inondez de vos rangs la cour et les jardins, Montrez-vous aux balcons , sortez des galeries, C'est l'heure de sauver vos saintes Tuileries ;

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Jamais plus beau tournoi, sonné par les clairons, Devant le Carrousel n'appela les barons ; Oh ! vous allez les voir sur ces mille fenêtres Ces héroïques fils d'héroïques ancêtres; Us vont faire onduler aux augustes arceaux L armorié guidon , signe des grands vassaux; A l'heure du péril une lâche faiblesse Ne fera pas mentir le sang de la noblesse ; Ils viendront: tout seigneur qui sur son vieil écu Porte un signe éclatant du mécréant vaincu ; Tout preux, tout chevalier à devise latine, Fils de ceux dont le sang teignit la Palestine, Seront fiers de montrer à ce peuple arroganl Qu'au dix août la noblesse a relevé le gant. Se peut-il ? Dans les cours, sur la royale grille, [Nulle bannière au vent, nul étendard ne brill<

LE PEUPLE ROf 141

Le peuple par trois fois a touché leur blason, Et nul ne s'est montré pour en avoir raison , Aucun d'eux n'a paru sur la large terrasse Tout grandi par l'orgueil de son antique race , Demandant d'un ton fier quelle insolente main Avait touché l'armure aux poteaux du chemin ; Pour défendre leur prince et les sacrés portiques, Ils empruntent des bras aux cantons helvétiques ; Ils sont partis , laissant au fusil étranger Un périlleux devoir qu'ils n'osent partager ; Ces avares soldats que l'argent seul convie Aujourd'hui , seront seuls à dépenser leur vie , Car ces pâles Bourbons si chers aux courtisans , Dès que leur trône arrive aux jours agoiiisans, Somment avec ferveur la France très chrétienne De tendre à leur faiblesse un bras qui les soutienne ,

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