‹ Douze journées de la révolutionChapitre 11 sur 53 · IO · texte numérisé non relu

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Et ne trouvent jamais au pied de leur autel Oue l'archer, fils bâtard de Mechtal et de Tell.

Allons , Suisses massifs, sans peur et sans colère , Journaliers du château, gagnez votre salaire ; C'est le jour du travail , soyez obéissans ; Mandataires soldés des paladins absens, Vous avez dans vos mains leur courage et leurs titres Feu de tous les balcons, feu de toutes les vitres, Feu des longs corridors, des corniches, des toits, Du pavillon de Flore et de celui d'Artois ! Que vos deux mille éclairs, du perron jusqu'au faîte, Illuminent le Roi comme au jour de sa fête ; C'est bien : parmi les feux des rouges pelotons , Dm sein de ce palais, camp des treize cantons,

Nul cri d'amour ne sort, nul cri parti de lame Jetant le nom du Roi dans les sillons de flamme , Ce vivat solennel qui vole avec son nom Quand la fête sanglante allume le canon : Hélas! pour proclamer le nom de Louis seize,

11 n'est plus dans ce camp une bouche française! Silence ! on n'entend là , dans ces tristes momens , Que l'ordre militaire et des mots allemands.

Mais, vis-à-vis, quel bruit dans cette large foule î

Il semble au Carrousel que tout Paris s'écroule ,

Que le Louvre a rompu ses portiques voûtés ;

C'est un torrent de voix qui déborde ; écoutez !

Un chant tombé du ciel dans la tête d'un homme ,

Hymne né sous la tente et que Marseille nomme,0

150 CINQUIÈME JOU11NËE.

Un chant épileptique , un refrain colossal ,

Qui réveille par bonds tout un peuple vassal ,

De l'esclave des rois arrache les menotes,

Fait vibrer dans les airs d'incendiaires notes ;

Ce chant du citoyen , cet hymne marseillais

Tonne avec les canons sur les murs du palais.

Du bonnet phrygien la chevelure ceinte,

O mes frères ! chantez, chantez la strophe sainte ;

Promenez sous les cieux cet orageux refrain .

Ce tonnerre allumé dans vos poumons d'airain ; %

Chantez, ce chant va bien lorsque le boulet gronde,

Quand la balle en passant siffle comme la fronde ;

11 aime ce fracas qu'on entend aujourd'hui,

L'orchestre des canons est seul digne de lui.

Voyez, comme à ce chant qui gonfle vos narines,

Par-tout la flamme sort des ardentes poitrines,

Gomme les fils du nord qui vous ont écoutés ,

Du même feu que vous brûlent à vos côtés ;

A tous une seule ame , une volonté seule !

Ils se roulent en bloc comme une immense meute

Sur la grille de fer aux solides faisceaux ;

La voilà qui se mêle aux fanges des ruisseaux :

Sur ses pieds de granit puissamment étayée,

Le bras des deux faubourgs d'un coup Ta balayée ;

Par-tout la citadelle a livré ses abords,

Paris et le château vont lutter corps à corps»

O sainte liberté! maintenant, sur ton livre

Inscris ceux qui pour toi n'ont plus de jours à vivre ,

Les premiers des martyrs, ceux que nous invoquons,

Ceux qui se font tuer sous les royaux balcons ;

Ton fanatique amour leur rend la mort légère ,

Ils tombent en riant sous la balle étrangère;

Ils sont heureux, ils ont leurs frères pour témoins, Et le Suisse royal a des balles de moins. Ah ! par un sang trop pur leur triomphe s'expie : Soldats de rois ! cessez une défense impie ; Faut-il que pour punir vos lâches trahisons Ce peuple assassiné lance tous ses tisons , Que les ardens canons rangés en batteries Grèvent par tous les flancs vos larges Tuileries? Eh bien donc ! entendez rugir sur ces parois La dernière raison des peuples et des rois; Jamais gueule d'airain ne fut plus éloquente; Aux frontons ciselés , aux chapiteaux d'acanthe , Au dôme de l'horloge, aux portiques noircis, Aux pavillons jumeaux que planta Médicis, A tout ce vaste amas du royal labyrinthe , Par-tout le noir boulet grave sa blanche empreinte;

Il s'engouffre en sifflant dans les rideaux soyeux , Déchire les portraits où pendent les aïeux , Et sur le long pourtour du mur expiatoire Dessine avec fracas un grand tableau d'histoire. Ne vous étonnez pas : ce haut renversement, Ces éclats de granit, de marbre, de ciment, La chute de ces murs par l'écho réfléchie , C'est ainsi qu'en tombant craque une monarchie. Vous qui lisez , voyez que de débris il faut Pour faire une charpente au royal échafaud ! Voyez au Carrousel quelle grande hécatombe Il faut offrir au ciel pour qu'un monarque tombe ! Car, au pied du château que le Suisse défend , Ce combat du dix août n'est pas un jeu d'enfant, Car trois mille martyrs, trois mille en quelques heures Ont rougi le pavé des royales demeures ,

Trois mille renversés avec la balle au front,

Qu'à leur fover du soir les mères pleureront.

Et pendant que leurs corps ensanglantent la fange ,

Dites, que fait le roi, le roi de France? il mange. 7

Tel est leur héroïsme : abrutis sur leur sort,

Les rois comme les bœufs mangent devant la mort.

Entouré de poignards, parqué dans une loge,

Il entend les versets de son martyrologe ;

Bourbon dégénéré ! comme il s est appauvri

Le sang de Louis neuf et du héros dlvri !

Ce martyr résigné, c'est le fils d'Henri quatre !

Moins brave qu'une femme, à l'heure de combattre,

Du trône héréditaire il a fui ce matin :

Il est là, sans regrets, sourd au combat lointain ,

Ou quelquefois prêtant une oreille apathique

Au tonnerre d'airain qui brûle son portique,

LE PEUPLE IlOI. 155

Aux cris de ses soldats par le peuple broyés :

Ils meurent pour leur roi, qu'importe? ils sont payés.

Ils sont payés : déjà leur journée est finie; L'écho des lambris d'or rend leurs cris d'agonie ; L'horloge du château, funéraire beffroi, Sonne, sonne le glas des défenseurs du Roi : Leur sang ruisselle à flots; il filtre des mansardes, Des murs que le boulet déchira de lézardes , Il s'imbibe aux tapis, qu'en soyeux échelons, La rampe fait monter aux portes des salons : C'est que le peuple fort a pris d'assaut la place ; Qu'autour de l'édifice il se serre et s'enlace Gomme un écrou de fer d'un immense circuit, Rempart infranchissable au désespoir qui fuit.

Le peuple, cette fois, entrant aux Tuileries, N a pas son front chargé de couronnes fleuries; Il ne vient plus joncher les somptueux tapis De roses du vingt juin et de jaunes épis ; Sa première leçon ne fut pas entendue, Il entre pour goûter une vengeance due, Et puis s'il oubliait des outrages anciens, Ne voit-il pas le sang de trois mille des siens, Large mare écumeuse où le Carrousel nage , Dont l'enivrant parfum conseille le carnage? N'entend-il pas crier du sein des bataillons : Marchons, qu'un sang impur abreuve nos sillons!' Aussi la Pitié sainte est remontée aux astres , Son culte est méconnu dans ce jour de désastres; Le peuple échevelé, de sa voix de lion , Proclame à l'ennemi sa loi du talion.

Mort pour mort; il lui faut jusqu'à l'extrême goutte Que ce palais conquis solde le sang qu'il coûte, Que les morts entassés sur les pavés ardens Pèsent le poids de ceux qu'on égorge dedans. Allez, l'œuvre de sang sera pleine et parfaite , C'est un peuple vainqueur qui préside à la fête; Anathème aux vaincus! tombe sous le couteau Quiconque a respiré l'ombre de ce château ! La vengeance est subtile à flairer les victimes , Le sabre intelligent sonde tous les abîmes ; C'est encor peu : rendez ce tableau sans pareil, Ajoutez une flamme aux rayons du soleil, A cette grande fête invitez l'incendie : Le voilà battant l'air de son aile agrandie ; Jusque sur les balcons, par un horrible jeu, Il va lécher le sang de ses langues de feu;

Sur ce vaste théâtre où le carnage fume Passe l'odeur des chairs que la flamme consume; Le sang du citoyen et le sang étranger Sur les pavés brûlans coulent sans se figer. Horreur à se voiler les yeux toute une vie ! Vengeance de la mort par la mort assouvie ! A qui la faute? à qui les déchirans remords? A qui l'horrible droit de manger tous ces morts ? Aux lâches qui s'en vont au marché des frontières Vendre notre sang pur, creuser nos cimetières, Recruter les soldats de Prusse ou du Germain, Leur désigner du doigt l'étape et le chemin , Nourrir leur roi trompé par d'espérances vaines , Puis, avares du sang qu'ils soignent dans leurs veines, Assis sur les talus de l'Escaut ou du Rhin , Attendre pour rentrer que le ciel soit serein .

La faute? à toi, Brunswick, qui, du seuil dune tente, Agites sur Paris ta houssine insultante, Qui des rives de lest , sol où tu débordas , Fais mugir jusqu'à nous tes féroces soldats ; Va, nous les attendons ces bandes sacrilèges; Malheur à toi ! malheur au roi que tu protèges ! Tu veux lui replacer le diadème au front ; Eh bien ! sois glorieux, tes vœux s'accompliront, Tu sauras dans cinq mois, ô désastreux prophète, Quelle Cour doit le suivre à sa dernière fête , Dans quelle pourpre vive on teindra son manteau , Et quel trône on lui garde en face du château !

DE LA

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1 « Ma sœur ! venez donc voir le lever de l'aurore. »

On lit dans M. Rœderer l'anecdote suivante : « Au moment « qu'on entendit la voiture de M. le maire sortir de la cour, on ou- « vrit un contrevent du cabinet du roi pour voir ce que c'était que « ce bruit de voiture. Le jour commençait à luire. Madame Élisa- « beth alla à la croisée ; elle regarda le ciel qui était fort rouge , et « elle dit à la reine, qui était restée au fond du cabinet : Ma sœur ! « venez donc voir le lever de l'aurore ; et la reine y alla. Ce jour, « elle vit le soleil pour la dernière fois. » (Chronique de cinquante jours, liv. IV, pag. 35o,.)

2 « Ombre de Barbaroux, digne enfant de Marseille. »

L'illustre Barbaroux partage avec Danton la gloire d'avoir donne la première et la plus puissante impulsion au 10 août.

3 « Qui jurent par le sang comme les chefs thébains. »

Allusion aux sept chefs qui jurèrent devant Thèbes , en plongeant leurs mains dans le sang d'un taureau noir qu'ils venaient d'égorger.

4 « Oh ! contemplez sa face , elle en vaut bien la peine. »

Danton, le Mirabeau de la populace, avait reçu de la nature des formes colossales, et une éloquence de tribun toute-puissante sur les faubourgs. Sa figure, horriblement cicatrisée de petite vérole.

son nez écrasé, ses lèvres saillantes, ses yeux petits, son regard ardent et audacieux , sa voix rude et tonnante, lui donnaient le droit de s'écrier, comme il le fit un jour : J'ai la taille athlétique et la physionomie âpre de la liberté'. On sait que sur l'échafaud il adressa au bourreau ces étranges paroles : Quand tu auras coupé ma tête, montre-la au peuple , elle en vaut bien la peine! ...

0 « Un boulet de canon le porte au ministère. »

J'ai été porté au ministère par un boulet de canon.

(Paroles de Danton après le 10 août. )

6 « Hymne né sous la tente et que Marseille nommer»

La Marseillaise , qui a renouvelé chez nous les victoires que les inspirations classiques de Tyrtée avaient fait remporter aux Spartiates, est, comme tout le monde le sait, l'ouvrage de Rouget-de-1'Isle, officier du génie. Ce patriote composa notre hymne national à Strasbourg, au moment où l'armée républicaine allait franchir le Rhin.

7 « Dites, que fait le roi, le roi de France? il mange. »

Plus la chute de Louis XVI était grande, plus il devait à sa position de roi de supporter son malheur avec noblesse et dignité ; il n'en fit rien. Il ne sut opposer à son infortune qu'une résignation stupidement insouciante. Arrivé dans la loge du logographe, au moment où tonnait le canon du io août, et où tombait sa royauté, son premier soin fut de se faire servir à dîner. C'est ainsi qu'au retour de Varennes il eut la précaution de prendre deux repas copieux. Le peu de paroles qui sortaient de sa bouche était d'accord avec cette piteuse manière d'agir. En fuyant des Tuileries pour se réfugier au sein de l'Assemblée nationale, sa phrase la plus remarquable lut celle-ci: Voila bien des feuilles , elles tombrnt d<- b&rinê heure cette année. (M.'Rœdercr, pag. 371.)

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