SIXIEME
JOURNÉE
Pcr strates libellas îunocua.
Séwbque.
Quand ce chiffre de sang tombe sur une feuille, Dans un mortel frisson notre esprit se recueille , Il semble qu'un long crêpe étend ses noirs réseaux ; L'épiderme glacé se crispe sur les os ,
Une raideur subite engourdit chaque membre ,
Et Ton redit tout bas ces deux mots : deux septembre !
Puis, si Ton est de ceux qui jugent hardiment
Les choses du passé par l'instinct du moment,
Qui mettent sur leurs yeux le drap du mausolée,
Qui n'ont vu dans un fait que la chose isolée,
Ne remontant jamais par un profond coup d'œil
Au doigt originel qui prépara le deuil ,
Alors, dans un accès de vertueuse haine
On maudit les fureurs que le peuple déchaîne ,
Et l'époque homicide où sa main, en passant ,
Ne semait sur le sol que des dates de sang.
Oh! non, non, ce n'est pas quand rien ne nous agite,
Quand le calme bonheur régne dans notre gîte,
Quand l'oisiveté d'or, mère des doux ennuis,
Nous fait des jours d'azur et d'amoureuses nuits,
Quand au Forum muet nul tocsin de discorde De l'arc des factions ne fait vibrer la corde ; Non, ce n'est point alors dans ces tiédes instans Qu'on peut juger un jour âgé de quarante ans , Une énigme de deuil tracée avec la plume, Que l'histoire couvrit d'une sanglante brume, Qui brise dans la nuit l'entendement humain , Et fait tomber le front sur la tremblante main. Sous nos eieux si sereins, pour expliquer l'orage , Pour ravir aux tombeaux les secrets d'un autre âge , Pour saisir un éclair dans ce noir horizon , Combien il faut de sens et de calme raison ! Il faut un grand effort de lucide pensée Pour se créer acteur d'une époque passée , Pour sonder aujourd'hui d'un doigt contemporain L'abîme qu'un volcan ouvrit sur ce terrain ,
Et juger les héros des anciennes tempêtes, Comme si l'ouragan brûlait encor nos têtes. '
Eh bien ! de ce passé formons notre avenir, De quarante ans éteints sachons nous rajeunir, Détachons notre esprit de ses rêves tranquilles, Rembrunissons l'azur qui rit au front des villes , Vivons au deux septembre : écoutez, écoutez Le salpêtre qui bout sous nos chemins voûtés; De Paris à Verdun qu'un éclair illumine Entendez-la gronder l'incendiaire mine; Voyez devant Brunswick la frontière à genoux ; Verdun est menacé, Longwy n'est plus à nous ; Le pâle drapeau blanc, menaçante Gorgone, ( lomme un spectre , surgit aux sapins de l'Argonne ;
L'aigle de Frédéric et cent mille émigrés Pour monter à Paris n'ont plus que deux degrés; La panique terreur sur tous les points rayonne; Des bords de la Moselle aux rives de l'Yonne Tout clocher villageois sonne, sur tout chemin On n'entend que ce cri : Paris est pris demain ! * Et Paris tout fiévreux , haletant de délire, A chaque bulletin qu'à peine il ose lire, Tourne ses yeux vers l'est et croit à chaque instant Voir tomber en vainqueur l'ennemi qu'on attend. C'est l'heure où dans les fronts la raison s'est éteinte , Où le bourdon du sang dans chaque oreille tinte, Où la cervelle brûle , où le frisson nerveux Serpente sur le crâne, et dresse les cheveux. Alors tout est permis; aucun crime ne coûte ; Plus de ces froids conseils que le bon sens écoute;
C'est une ville folle , et qui, le glaive nu , Se débat en frappant sur un sol inconnu. Le génie effrayant qui préside aux tempêtes Alors heurte du pied à des portes secrètes ; Il en sort des fléaux avec des noms humains , Êtres qui dans le meurtre enfoncent les deux mains ; Artisans d'échafaud, contempteurs du salaire, Ils servent pour du sang leur maître populaire, Et marchent, 1 infamie écrite sur le dos; Ces tonnerres vivans formés de chair et dos , En purifiant l'air, laissent voir dans l'espace Le rayon qui console, et le malheur qui passe. Toujours quand le délire égare une cité , Et fait descendre au front la noire cécité, Toujours il en viendra, debout, la hache prête, De ces hommes de sang qu'aucun crime n'arrête ,
Qui paraîtront la nuit dans l'ombre des cachots, Et fixeront leur lèvre à des cadavres chauds. S'il est vrai , qu'invoquant des droits illégitimes, Les peuples quelquefois se sauvent par des crimes , Déplorons à jamais ces effroyables jours Où l'on livre un empire à de pareils secours.
Il faut frapper un coup ! Ces étranges paroles 3
Vont préparer les mains à de tragiques rôles ;
De ce funeste oracle, en cinq mots combiné,
Le sens mystérieux n'est que trop deviné :
La nuit , la noire nuit tombe avec ses angoisses ;
Saint-Germain-l'Auxerrois , doyenne des paroisses ,
Éveille à son clocher ce tocsin endormi
Qui , sept grands jours , fêta la Saint-Barthélémy ;
Cette église des rois, qui sonne pour leurs sacres,
Prend plaisir à sonner pour tous les grands massacres ;
Ce n'est plus cette fois un tocsin grêle et long,
C'est un marteau qui bat dans la cloche de plomb ,
Un son lourd , étouffé comme une voix qui râle
Et chante un duo sombre avec la générale;
Dans cette nuit de deuil on l'a choisie exprès
Pour répondre aux tro'is tours de Sain t-Germain-des-Prés ;
Comme sous Charles neuf la cloche est obéie :
L'assassinat se lève et marche à l'Abbaye ; 4
Il ouvre en même temps, de sa hideuse main,
La tour du Châtelet, la Force, Saint-Firmin ,
Et toutes ces prisons aux salles ténébreuses ,
Aux corridors gluans, aux façades lépreuses,
Bercails de condamnés , réservoirs des bourreaux ,
Viviers d'hommes , remplis à fleur de soupiraux.
Vous tous qui, dans les fers scellés à la muraille , Rêvez la liberté sur la couche de paille, Tremblez ! ce n'est pas l'heure où grincent les verrous ; Le peuple-magistrat vient lever vos écrous; Tremblez ! on vous apporte une justice brève ; La Commune a pris soin d'expliquer votre rêve. Ils entrent ! Voilà donc ceux qui les ont compris Ces mots mystérieux qui planaient sur Paris ;
De l'énigme de mort ce sont les interprètes,
Ils vont frapper le coup , les mains sont toutes prêtes : D'un conseil invisible, intime confident, Maillard crée un prétoire et s'en fait président ; Il prend pour assesseurs deux hommes du cortège, Pour toque un bonnet rouge, un escabeau pour siège , Pour greffier, un boucher député des faubourgs, Tenant un livre ouvert qu'il feuillette à rebours,
Pour lustre, un gras flambeau qui pétille et qui sue, Et pour huissier un homme armé d'une massue. Sinistre parodie, infâme tribunal!
Sur. les pas d'un valet qui balance un fanal , Le pâle prisonnier vient sous la geôle noire ; Il est debout : deux mots font l'interrogatoire ; Un horrible clin d'œil juge en dernier ressort ; L'arrêt dit : A la Force ! Il est libre... Il est mort. Le nom des accusés résonne sous la voûte ; Suivant l'ordre d'appel le réservoir s'égoutte ; Les bourreaux de la rue entendent chaque nom ; Et surtout , qu'on soit prompt à juger , ou sinon Aux grilles du guichet une face livide Se montre , en demandant si la prison est vide , Si l'on dérobe au peuple un coupable impuni , Et l'on entend des voix : Est-ce déjà fini ?
Ils sont tous là guettant qu'une victime sorte ; Sur les étroits degrés de la fatale porte Le calme assassinat a mis ses journaliers; Deux hommes sont debout sur les hauts escaliers , Le bras levé , hideux de face et de costume , Gomme deux forgerons qui vont battre l'enclume : Chaque fois que marquée au stigmate des morts La tête d'un captif apparaît au dehors , Les deux masses de fer, qu'un double coup révèle, Tombent et font jaillir des flocons de cervelle; Femmes aux blonds cheveux, vieillards aux cheveux blancs , Tous les fronts sont broyés sous les marteaux sanglans ; Dans la bouche où murmure un accent de prière Se plonge au même instant la pique meurtrière ; Trente sabres rangés , sur un double cordon , Coupent les bras tendus qui demandent pardon ;
Et les noirs égorgeurs qu'absout la populace S enivrent du carnage exhalé sur la place , Se penchent sur le sang qui se creuse un ravin Gomme autour dune cuve où fermente le vin 1 Partout des corps mourans à la face ternie , Des membres, des tronçons tordus par l'agonie, De convulsives mains, qui de leurs doigts crispés, Étreignent par les pieds ceux qui les ont coupés; Et sur ce lit de morts le bourreau se promène ! Ces cadavres hideux, privés de forme humaine , C'est le digne tapis, c'est le moelleux coussin, C'est l'éponge fumante où marche l'assassin.
Quoi! l'holocauste fume et nul cri ne s'élève! Paris, les yeux fermés, entend les coups du glaive!
Quoi ! ce peuple muet en ses mortels abois,
S'incline sous Marat et sous Collot-d'Herbois !
Le meurtre court la rue et la loi le protège !
Quoi ! des sept cents tribuns rassemblés au Manège,
Au seuil de la prison quand le sang coule à flots,
Nul d'entre eux ne viendra dans ce lugubre enclos ! 5
Ah ! qu'il vienne! avec lui que l'humanité sainte
Gomme un astre inconnu luise dans cette enceinte !
O terreur! le voici , le funeste envoyé:
Sur le champ du massacre à ses yeux déployé,
11 arrive à pas lents, la figure sereine:
La foule bat des mains devant Billaud-Varenne ; 6
Un pied sur un cadavre, un autre dans le sang ,
Lui , semble contempler d'un regard caressant ,
Gomme un héros vainqueur sur un champ de bataille,
Le chantier de carnage où le peuple travaille ;
Il promet le salaire à ses dignes efforts;
Impassible, debout sur ces débris de morts,
Sur l'exécrable autel dressé par les furies,
On croirait voir planer le dieu des boucheries.
Va donc, puisqu'on t'absout, peuple! fais ton devoir;
Que rien ne soit vivant dans chaque réservoir ;
Que ta lourde massue en tous lieux retentisse ;
Sur toutes les prisons fais passer ta justice;
Va, commande par-tout où se taisent les lois ;
Je n'ai que trop suivi tes effrayans exploits ;
D'autres dérouleront la page tout entière,
Ils compteront les morts de chaque cimetière ;
Ils entendront hurler, sans sécher de frissons,
Tes sanglans ça-ira, tes lugubres chansons;
Us iront à la Force où ta main cannibale
Distribuait le corps de la Monde Lamballe;
Dans ce large abattoir, à leurs yeux découvert ,
Ils verront qui fit mieux de Maillard ou d'Hébert :
Qu'ils visitent encor, de peur qu'on ne l'oublie,
Ce lamentable Hôtel où grince la folie,
Le caverneux Bicêtre où le feu des canons
Broya les habitans des fangeux cabanons.
A ces tableaux de deuil, de carnage, de honte,
L'œil se ternit , la voix manque à qui les raconte ;
Je faillis, je succombe aux récits que je dois ,
La harpe funéraire échappe de mes doigts,
Cet aspect me poursuit comme un songe funeste :
Grâce pour ce feuillet, je dirai tout le reste.
Qu'on blanchisse ces murs , qu'on lave ces carreaux,
Apprêtez la civière et les noirs tombereaux;
Déjà depuis trois jours, par un calcul atroce,
Vous aviez mesuré la largeur de la fosse; 7
Hâtez-vous d'entasser tous ces débris humains Dans le vaste cercueil que creusèrent vos mains. Espérez-vous aussi , sous la tombe fermée Ensevelir vos noms hideux de renommée?
C'est en vain; l'avenir, délateur éternel, Pose son doigt brûlant au front du criminel ; L'homme peut quelquefois, conseillé parla crainte, D'un attentat visible anéantir l'empreinte ; Dans sa profonde couche un cadavre inhumé, Par la terre complice est bientôt consumé ; Mais pour en dérober l'effrayante mémoire, Dans un lit de chaux vive on n'étend pas l'histoire.
Déchirons, il est temps, ces fastes de bourreaux,
Sur des champs moins impurs cherchons d'autres héros.
Ce déluge de sang doit-il noyer la France? Non, voilà l'arc-en-ciel , le signe d'espérance8 Qui nous promet encore un splendide avenir; Loin d'être submergés, nous allons rajeunir : Voyez sur l'horizon l'astre saint qu'on implore ! Le voilà! regardez le drapeau tricolore ; Place à lui dans les airs ! Qu'on le suive des yeux Le nouveau labarum qui monte vers les cieux ! Noble soie attachée au long fer d'une lance , Oh ! qu elle est gracieuse à l'air qui la balance ! Gomme ces trois couleurs forment sous le soleil Un prisme éblouissant, un rayon sans pareil ! Jamais guidon royal, bannière châtelaine, Oriflamme de pourpre , élevés dans la plaine , Mieux que ce drapeau saint, animé par les vents, Ne parlèrent aux yeux avec des traits vivans ;
On dirait, à le voir luire comme une flamme, Qu'un dieu le fit penser et le doua d'une ame , Qu'il frissonne de joie alors qu'un vent léger Sur le front des soldats le pousse à voltiger. Gomme un ruban d'honneur il décore une armée ; Oh ! pour le saluer , naissant dans la fumée, Il fallait , dans un jour mortel à l'ennemi , Tout l'accompagnement des canons de Valmy. Oublions tout, laissons sous le plomb tumulaire Le crêpe de septembre et deux jours de colère; Le ciel est pour la France, et son soleil a lui, Le ciel a pardonné , pardonnons comme lui. Triomphe ! il est sauvé notre saint territoire ! Écoutons cet écho d'une double victoire, Ce canon qui nous fait deux succès au lieu d'un , Et chasse l'ennemi des portes de Verdun ;
Que .lenmiape et Valmy, sous leur noble fumée, Couvrent les corps sanglans d'une tombe fermée. Dites-nous, aujourd'hui , si ce peuple arrogant Qui se précipitait de Goblentz ou de Gand , Sur tous nos grands chemins se frayant des issues,
Sanguinaire vengeur des injures reçues, N'eût pas , après avoir triomphé dans Valmy ,
Changé le deux septembre en Saint-Barthélémy ?
Le meurtre, cette fois, n'eût pas porté sa hache
Sous d'étroites prisons où le crime se cache;
Conquis par l'étranger, tout Paris aux abois,
Eût vu d'autres Maillard, d'autres Collot-d'Herbois ,
Bourreaux fleurdelisés qui , tels qu'au moyen âge,
Auraient sous le soleil promené le carnage ,
Et sur le Carrousel, au monarque Bourbon,
Porté ces corps pourris qui sentent toujours bon. 9
C'est de ce jour que date un avenir si vaste ;
Un bonheur de vingt ans suivit ce jour néfaste ,
Ce sang, qui des cachots inonda les degrés,
Retomba sur le front des royaux émigrés ;
Notre jeune étendard, radieux sur nos dômes ,
Éleva sur le Rhin une frontière d'hommes,
De citoyens soldats, novices dans le rang,
Qui déjà saisissaient la victoire en courant,
Et revenaient conter leur récente merveille
Au foyer paternel abandonné la veille.
On vit s'improviser sur un fécond chemin
Des chefs, soldats hier et généraux demain ,
Qui, portant dans leurs yeux le compas et léquerre,
Aux premières leçons avaient compris la guerre,
Deviné ce grand art où le sort orageux Jette sur le tapis deux peuples pour enjeux. Tout miracle fut fait; harnais, chariots, tentes, Fusils saisis tout chauds aux forges haletantes , Canons aériens dans la plaine égarés , Qui volent sur le front des bataillons carrés ; Tout surgit en un jour; toute main militaire Eut un fer pour chasser l'ennemi de sa terre , Toute armée eut le chef que son vœu demanda ; Kellermann, Dumouriez , Gustines, Miranda, ,0 Pléiade qu'à nos yeux tant de lustre décore, Tant d'autres dont les noms sont flamboyans encore , Astres qui pour monter du terrain le plus bas , N'attendaient en ces jours que le vent des combats. L'ennemi qui venait sur nous, la tête fière, S'arrêta tout-à-coup et fléchit en arrière ;