MEDITATION
Vieille de six mille ans , cette terre usurpée , Terre, de tant de pleurs, de tant de sang trempée, N'est qu'un vaste sépulcre où la main des puissans A toujours englouti les peuples innocens;
Planète de malheur, les rois l'ont parcourue
En poussant au hasard leur brutale charrue,
En laissant après eux, sur les champs dévastés,
Des ruines sans nom qui furent des cités.
Et sur tant de cités que le sang a rougies,
Quelle voix murmura de sombres élégies i'
Les avons-nous pleures ces peuples, expirans
Sous le large marteau des royaux conquérans?
La date de leur mort nous est-elle connue ?
Palmyre pleure encor dans sa campagne nue ;
Et nous ne savons pas quel prince assyrien,
En détruisant, créa ce magnifique rien.
Oui , quand devant les rois des nations entières
S'abîment dans leurs champs creusés en cimetières ,
Jamais une épitaphe, inscrite au grand chemin,
Du grand jour de leur mort n'instruit le genre humain ;
Mais , lorsqu après mille ans d'une immense hécatombe ,
Après vingt peuples morts, la tète dun roi tombe,
Oh! l'histoire dolente enregistre avec soin
L'attentat colossal dont elle fut témoin ;
Elle impose des pleurs à tout sexe \ à tout âge ;
Le père lègue au fils ce deuil en héritage ,
Et la date accolée à ce royal trépas
Est un spectre éternel qu'on trouve à chaque pas.
Faut-il donc qu en regrets notre voix retentisse ?
Enfans! nous blasphémons la suprême Justice;
Pourquoi tant de pitié? Silence i Bénissons
La main qui de si haut fait tomber ses leçons :
Le ciel vengeur du peuple, et jaloux qu'on le craigne,
Punit la royauté sans s'informer qui régne.
L'un à l'autre les rois , craignons de l'oublier,
Par chaînons fraternels ont voulu se lier;
En se targuant ainsi de droits héréditaires , Des forfaits de leur race ils sont tous solidaires ; S'il faut en punir un pour le crime de cent , Qu'importe que le sort tombe au plus innocent? Quand le tonnerre est prêt, le bras fort qui le lance Ne va pas peser l'homme à sa juste balance ; Que la leçon se donne , il suffit ; le hasard En frappant un Titus épargne un Balthazard. Ils ne l'ignorent pas : ces grandeurs couronnées Pressentent nuit et jour de noires destinées. Dans le gobelet d'or que remplit l'échanson , En buvant l'hypocras ils boivent le soupçon. Jusque dans le sommeil , leurs terreurs occupées Tâtent des assassins et des pointes d epées. Ils ont trop lu l'histoire , hélas ! pour leur malheur ; Les dénouemens passés leur présagent le leur ;
Un glaive pend toujours sur les têtes régnantes,
Et la moitié des rois meurent de morts saignantes. l
Ils ont beau se vêtir de cuirasses d'airain ;
Quand leur dernier jour sonne au cadran souverain ,
Le spectre inexorable entre sous leur alcôve ;
Piété, repentir, vertus, rien ne les sauve:
En vain , Famé abattue et le frisson au sang ,
Dès que sur leur palais un nuage descend,
Vers le ciel électrique ils tendent les mains jointes :
La couronne des rois est un cercle de pointes;
Ils offrent un aimant à l'éclair sulfureux;
Dès que la foudre passe , elle tombe sur eux.
Ainsi, plus de douleurs, lorsque Tan nous ramène
Du funèbre janvier la troisième semaine ;
Donnons une pensée à de royaux malheurs,
Qu'on ne voie à nos fronts ni sourire ni pleurs ,
Ne faisons pas sortir de cette grave histoire Ou le chant triomphal ou l'hymne expiatoire ; Cette page de deuil , il faut la dérouler Pour instruire le peuple et pour le consoler.