RÉCIT
Vingt-un janvier! quatre ans de dévorante crise Sont écoulés depuis que la Bastille est prise , Et Louis vit encore! oh ! quelle hostile main L'empêcha de heurter les écueils du chemin ? N'a-t-il pu dans ce cours de douleurs infinies Trouver un jour de mort en quatre ans d agonies ; Quel invisible esprit de l'abîme venu De ses ailes de fer protégea son sein nu Quand, sous la sombre nuit, les bacchantes des halles Troublèrent Trianon de leurs voix gutturales;
Quelle triste faveur du destin ennemi Vint réveiller sitôt Lafayette endormi?
Malheureux! quand fuyant la pourpre souveraine Il se vit au château ramener de Varenne , Le long des boulevarts quel bras le défendit? Pourquoi toujours encor, même bonheur maudit, Quand au milieu d'un peuple ivre d'impatience La bouche d'un canon demandait audience ? Et dans ce dernier jour de choc universel Où le sang dans le feu coulait au Carrousel , A 1 heure où de sa mort la populace avide En forçant le palais trouva le trône vide ? Et dans septembre enfin, juste cinq mois avant , Pourquoi dans sa prison a-t-il dormi vivant? Quand le bras assassin , que la nuit sombre anime , Laissait au fond des cœurs le poignard anonime,
En ces deux jours de sang, où ce peuple en courroux Effrayant magistrat vint lever les écrous , Et , des guichets de fer forçant la noire issue , Asséna sur les fronts le sabre et la massue , Pourquoi , pourquoi le meurtre à la gueule sans frein Dans un faible ruban trouva son mur d'airain? D'où vient qu'en l'effleurant la foudre se dissipe? Que n'a-t-il disparu, comme l'aveugle OEdipe, Déraciné du trône , emporté loin du sol Par l'ouragan du peuple au gigantesque vol ! Il le fallait ainsi : quelque accident qu'on trame Les rois ne meurent pas avant la fin du drame ; Monarque invulnérable au centre des débris , Un infernal pouvoir gardait ses jours proscrits; La sinistre Commune habile dans sa haine Le nourrissait vivant pour la publique arène;
C'était peu qu'il mourût : il fallait qu'un sénat Prononçât le supplice et non l'assassinat.