‹ Douze journées de la révolutionChapitre 23 sur 53 · LA CONCIERGERIE · texte numérisé non relu

LA CONCIERGERIE

Soldats de la tribune, après une défaite, Ils vivaient pour la mort, comme pour une fête. Ils sont vingt-un; un seul semble faire défaut, Son fidèle poignard crut tromper Téchafaud ; 2

Mais son spectre sanglant soustrait à l'infamie , Sans doute , plane encor sur cette troupe amie. Au bruit de cent verrous, sous ces caveaux épais, Ces hommes sans espoir sont rayonnans de paix; Ils sont fiers de penser qu'aux jours de leur fortune, Leur fleuve d'éloquence inondait la tribune , Que dans tous les combats ils ont marché debout , Que leurs noms sont inscrits au vingt juin , au dix août. Depuis l'heure où le peuple arbitre de l'arène Fit le geste fatal de sa main souveraine, Nobles gladiateurs, en face du trépas Ils présentent la gorge et ne murmurent pas. L'arbre de liberté que Robespierre plante Eut donc jusqu'à ce jour une sève trop lente ! Il voulut, sur le tronc, par lui mis à niveau, Trancher du même coup les guis de l'an nouveau,

Rameaux dégénérés, dont la tige inféconde Jaillissait de Técorce, au vent de la Gironde. A demain donc, le jour du plus grand des convois : Le couteau vers le ciel remontera vingt fois ! !

Au Palais, dont la mort a fait son vestibule,

Ils étaient réunis dans leur sombre cellule ;

C'était leur nuit dernière : au long repas du soir

Tous ces agonisans étaient venus s'asseoir ; •

Demain , vers Féchafaud , la noire populace

Se heurtera pour voir, à la première place ;

Eux, tranquilles acteurs du sanglant lendemain,

S'apprêtaient en riant à faire le chemin.

Quand le timbre infernal qui, dans les cachots pleure,

Du dernier jour d'octobre ouvrit la première heure,

Le calme Vergniaud qui, dans l'affreux moment,

Loin de craindre la mort l'attendait en dormant,

Sur un siège de bois, trépied de son génie,

vSe leva tout brûlé du feu de l'agonie ;

Cygne mélodieux qui jette un dernier chant!

Triste rayon d'adieu d'un soleil au couchant !

11 leur dit : « Dans ces lieux où l'amitié réside,

« Qu'une dernière fois Vergniaud vous préside;

« Nous n'avons dans le cœur ni crimes ni remords,

« Soyons joyeux; demain nous serons chez les morts;3

m Frères ! vous tous, si pleins de jeunesse et de vie,

« A ce dernier festin Vergniaud vous convie;

u L'échafaud sera large, et pour s'y voir admis

« Il faut être, demain, purs comme mes amis.

« Le jour où je parlai des enfans de Saturne4

« J'avais bien entrevu cette fête nocturne ;

« Fils de la liberté, chacun de nous, martyr, « Dans le sein maternel doit aller s'engloutir. « Il le fallait ainsi : quand la voix des comices « M'eut jeté, jeune encore, aux orageuses lices, « L'avenir m'était clair; d'avance je savais « Que je livrais ma vie à des jours bien mauvais, « Qu'il fallait, tôt ou tard, dans ce terrible office, « Porter comme un support ma tête à l'édifice, « Et que mon sang si pur coulerait tout fumant « Gomme l'eau qu'on épanche et qu'on mêle au ciment. « L'édifice nouveau que ce siècle commence, « N'est pas l'œuvre d'un jour : c'est un travail immense , « C'est un monde à bâtir, un de ces monumens « Dont on pave le seuil avec des ossemens, « Afin que nos neveux voyant le sang qu'il coûte, « Le sang qui le rougit de Ta base à la voûte,

« S'inclinent de respect , et gardent à genoux

« Cet héritage saint qu'ils reçoivent de nous.

« De quel prix serait-elle au siècle qui va naître,

« Si cette liberté que nous fîmes connaître

« N'avait pas attaché la ceinture à nos reins ,

« Si son vol eût trouvé des cieux toujours sereins ?

« Eh bien! puisqu à nous seuls sont échus les beaux rôles

« D'allumer son autel au feu de nos paroles,

« De rendre témoignage, au prix de notre sang,

« A la sainte déesse, à son culte naissant,

« Martyrs des premiers jours, acceptons notre tâche,

« Tendons un cou soumis au tranchant de la hache,

*< Et que sur la légende un pieux souvenir

« Recueille les vingt noms qu'un jour on doit bénir.

« Pourquoi nous plaindre enfin? La phalange d'élite

« Seule, depuis deux ans*, qui harangue et milita

>< Devait, sur léchafaud où bientôt nous allons,

« Ensanglanter gaîment les premiers échelons.

« C'était là notre sort : cette grande secousse

« Qui rassemble nos morts nous fait la mort plus douce,

« Nous tombons en famille , en nous serrant la main ,

« Et quand le victimaire apparaîtra demain ,

« Assis aux mêmes bancs de son char, il me semble

« Que nous allons sortir pour voyager ensemble,

« Et, qu'entourés partout de visages amis,

« Nul de nous ne verra cet échafaud promis.

« Je pouvais m'échapper à cette heure suprême,

« Me séparer de vous, amis, cette nuit même,

« Non comme un criminel qui, trompant son geôlier,

« Gagne l'abri sauveur d'un furtif escalier,

« Mais en homme indigné qui veut ravir sa tête

« Au bourreau qui la tranche, au peuple qui l'achète,

« Et les trompant tous deux du fond de sa prison

«• Pour mourir, libre et pur avale du poison :

« Ce poison, le voilà ; l'espérance bannie, 5

« J'avais gardé pour moi ce trésor d'agonie;

« Breuvage pour un seul, il ne nous suffit pas

« Pour nous échapper tous dans un commun trépas;

« Chacun de nous ne peut avec la même audace

« Boire sa part de mort dans une même tasse ;

w Abattus à demi par ce poison trompeur,

« Nos sens seraient frappés d'une lourde torpeur,

« Et demain , au moment de terminer le drame ,

« Notre débile corps calomnîrait notre ame;

« Non ; nous devons monter sur les rouges gradins ,

« Nerveux et résolus comme des Girondins ;

« Ne pouvant consommer ce large suicide ,

« A vivre cette nuit l'amitié me décide,

h Et j'épanche à vos yeux, sur ce hideux pavé, « Ce breuvage si cher qui meut déjà sauvé, » Il s'arrête à ces mots ; tous ses généreux frères Frappent de cris joyeux les voûtes funéraires; L'inspiré Vergniaud, d'un regard surhumain, Montre à tous le poison dans le creux de sa main , Et , le front vers les cieux , sur la dalïe grossière Disperse, en souriant, l'homicide poussière. Tel le jeune Alexandre, au milieu de ses rangs, G Pressé par des soldats altérés et mourans, Dévoré plus que tous d'une soif convulsive , Montra, sans le vider, un casque plein d'eau vive; Et comme il ne pouvait, d'une égale faveur, Distribuer à tous le breuvage sauveur, Il refusa de boire , et sur l'aride plaine Répandit sans regret la coupe toute pleine.

Vergniaud dit encor : « Maintenant, c'est assez;

« Levez-vous ! serrez-vous de vos bras enlacés ;

« Jurez tous, qu'abjurant une mort clandestine,

« Vous paraîtrez vivans devant la guillotine ;

«c Que vous périrez tous, sans souiller d'un affront

« La dernière tribune où vos voix s'éteindront.

« Moi, je suis tout à vous; au moment de me taire,

« De la sainte phalange indigne réfractaire,

« Désertant vos drapeaux bien avant le matin,

« Je ne veux pas du vôtre isoler mon destin;

« Prisonnier avec vous dans les mêmes murailles ,

« Avec vous je m'élance au char des funérailles,

« Et le dernier adieu sorti de mon gosier,

« Vos têtes l'entendront dans la manne d'osier. »

Alors, comme pour faire une joyeuse ronde,

Ils s'enlacèrent tous au nom de la Gironde;

Tels qu'au libre repas des confesseurs romains,

Ils mirent en faisceau leurs électriques mains ;

Guirlande de martyrs qu'après cette veillée

Tout Paris devait voir sur le sol effeuillée ,

Ainsi qu'on voit tomber ces longs rameaux mouvans

Qu'un dernier jour d'octobre arrache et donne aux venfc

Et puis, pour abréger cette nuit éternelle, 7 Dans ce théâtre obscur, la troupe fraternelle, Gomme pour répéter un spectacle promis , Réveille brusquement les acteurs endormis ; Au jeu de lechafaud ils s'exercent ensemble : Riant, ils se couchaient sur la chaise qui tremble ;

L'un deux , nommé d'office, exécuteur banal,

Illuminait la scène aux clartés du fanal ;

Et, leur parodiant la machine qui tue,

Laissait tomber sa main sur leur gorge tendue.

Devant une mort vraie, athlètes courageux,

Ils charmaient leurs ennuis par ces funèbres jeux.

Aussi, quand sous l'abri de leur sombre coulisse,

Ils ouïrent sonner l'heure de leur supplice ,

Ils étaient prêts, leur rôle était su jusqu'au bout,

Et l'aurore de mort les éclaira debout.

Page 1