‹ Douze journées de la révolutionChapitre 24 sur 53 · LA PLACE DE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

LA PLACE DE LA RÉVOLUTION

Venez, vous qu'on attend, l'impatience est lasse; L'heure déjà sonnée aigrit la populace ; On dirait qu'elle veut boire un sang girondin. Que d'hommes entassés dans le ro.yal jardin,

Aux Champs-Elyséens , rayons de promenades , Sur le haut Garde-Meuble , aux frêles colonnades , Sur les dalles du pont, partout où Ion peut voir La fontaine de sang qui remplit l'abreuvoir ! On comprend cette ardeur; ce sont de rares fêtes Que celles où Ton vient pour voir tomber vingt têtes. Hâtez-vous, on a soif, et l'échafaud géant Demande votre cou pour son collier béant. Les voici ! du guichet ils ont franchi la porte ; Des pesans cavaliers voilà la longue escorte ; A leur tête , au-devant du premier chariot , Étincelle de loin le sabre d'Henriot.

En marchant vers l'autel dune farouche idole , Fiers, comme s ils allaient monter au Gapitole, Les vingt triomphateurs, rangés en deux convois, Chantent la Marseillaise avec leur forte voix;8

Glorieux de leur vie, ils se tournent sans honte Vers ce peuple grossier qui les nomme et les compte. Ils sont tous là présens, ainsi qu'ils l'ont promis, Tous ; car le même char qui porte ces amis, Cahote en même temps , au fond d'une corbeille , Le corps de Valazé , suicidé la veille. 9 Malheureux ! il a cru par un coup de poignard Épargner une entaille à l'acier montagnard ! L'inexorable main qui dressa le supplice, S'empare d'un cercueil, vingt-unième complice, Et pour donner à tous l'égalité du sort , Traîne avec les vivans un cadavre à la mort. Ils arrivent enfin; au pied de sa statue, Maudiront-ils en chœur la liberté qui tue? Viendront-ils renier, par d'amers repentirs, Celle qui dans un jour a lait vingt-un martyrs?

Non ; ils baissent leurs fronts pleins de nobles idées , Devant la Liberté haute de vingt coudées , Et loin qu'un seul d'entre eux la maudisse en passant , Tous vénèrent la place où doit jaillir leur sang; C'est que leur vive foi même ne peut s'éteindre Devant cet échafaud que tant de sang doit teindre; Pareils à ces chrétiens qui, par un beau trépas, En s'immolant pour Dieu , ne le reniaient pas.

Montez donc, hommes forts, héros du dix brumaire ;

Saluez, en mourant, votre terrible mère.

On crie autour de vous : Vive la liberté !

Eh bien ! vous , le front ceint d'une mâle fierté ,

Criez à votre tour, pour sublime réplique :

Vive la liberté! vive la République !

Glorieux condamnés ! héroïques proscrits ! Nul ne reste muet pour ces généreux cris. L'impassible bourreau par ordre les appelle ; Son fer est aiguisé, car la moisson est belle. Ils montent tour-à-tour : sous le couteau mouvant S'abîme par degrés tout ce qui fut vivant ; Et la hache infaillible, à coup sûr dirigée, Commence à Sillery pour finir à Vigée. I0 Chaque fois qu'elle tombe avec un rauque son , Le cœur des assistans est glacé d'un frisson , Le peuple s'en émeut , les âmes sont brisées , Un murmure d'horreur sort des Champs-Elysées; Car , jeunesse , vertus , grâces , force , talent , Tout s'évanouissait sur l'autel ruisselant.

Pourquoi donc cette foule autour deux entassée , Ce peuple de Paris, la ville policée , N'a-t-il pas en s'armant des grilles du jardin Sauvé de l'échafaud tout ce sang girondin ? Enigmes de ces temps, mystères politiques, Aussi sombres pour nous que ceux des jours antiques Héla|^ notre regard que l'histoire confond Glisse sur les tableaux, et n'en voit pas le fond. Oh ! dans ces jours dorage où l'Europe soldée Tendait sa main de fer à la folle Vendée , Quand l'éternel complot, suivi des trahisons De la Charente au Rhin allumait ses tisons, Qu'une seule bataille en un clin d'œil perdue Pouvait voir à Paris cette Europe attendue; Le peuple était en fièvre, il n'avait pas le temps De penser ni d'agir, comme aux calmes instans,

Et vers tous les excès son délire mobile * Donnait le nom de crime à la vertu débile ; Il n'avait foi qu'en ceux dont la sauvage main Se lavait, chaque jour, avec du sang humain, Et qui pour étouffer une guerre intestine, En face des complots dressaient la guillotine, Fantôme ensanglanté , spectre qui pouvait sei^ Changer le drapeau blanc en funèbre linceul. Le peuple, dans ces jours de farouche démence, Couvrait les Montagnards de son amour immense ; Il pleurait au convoi du hideux Jacobin Que la jeune Corday poignarda dans le bain, Et cette femme forte au cachot poursuivie Dans les cris d'anathème abandonnait la vie; Partout où se montraient tous ces procrits crrans , ' ' Issus de la Gironde ou reçus dans ses rangs,

Des rocs du Calvados au lit de la Garonne, Sur tous les caps Bretons que l'Océan couronne, Ils trouvaient devant eux la hache et le trépas; L'échafaud voyageur s'attachait à leurs pas ; Car dans chaque cité , complaisante vassale , La grande guillotine avait sa succursale , Et le peuple, partout de même rage épris, Frappait ses Girondins comme ceux de Paris. S'il est, dans cette nuitv un rayon de lumière, Il faut toujours le prendre à sa cause première , Toujours se replacer sous ce sombre horizon Où le peuple éperdu n'avait plus de raison , Où ses bras convulsifs entouraient d'espérance Ceux qui créaient l'armée et qui sauvaient la France , Et dénonçaient du doigt, à leurs côtés assis, Ces tribuns que le sang n'avait pas endurcis.

Ah 1 puisque ces vingt-un que ma mémoire chante

N'ont eu pour leurs bourreaux qu'une plainte touchante

Qu'aucun cri d'anathème , en leurs derniers abois ,

Ne vint gonfler leur cou dans le collier de bois,

Imitons-les ; sachons que sur la place ronde

Où s'épancha le sang des fils de la Gironde,

Ils ont voulu semer ces germes précieux

D'où nous revient un jour celle qui vient des cieux,

La grande liberté qui meurt et ressuscite,

Qui m'inspire aujourd'hui ce chant que je récite,

Et s'assied au palais quon vient de rebâtir l2

Près du sol où tomba le Girondin martyr.

DE LA

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