THERMIDOR
Securos dics extremus tcrror advocat.
Cic. Offic.
La terreur ! c'est le mot qu'en sa longue veillée Entendit si souvent l'enfance émerveillée , Quand après le repas, autour de 1 atre assis, Notre père conteur nous faisait ses récits ;
Il répétait cent fois (tant les crises passées
Avaient sur un seul temps réuni ses pensées ! )
Cent fois, les clubs bruyans, les crimes des prisons,
Les visites de nuit dans les calmes maisons ,
Le tocsin qui troublait le sommeil de nos mères ,
Les proscrits dénoncés aux juges victimaires ,
L accusateur public, le muet tribunal
Où jugeaient sans appel Dumas et Goftinhal ,
Le grossier tombereau de la Conciergerie
Qu'escortait en hurlant la liberté furie,
Et la rouge charpente , à l'oblique couteau ,
Du chemin de la mort effroyable poteau.
Et pendant ces récits , nos jeunes mains débiles
Se joignaient vers le ciel, et restaient immobiles;
Nos yeux étaient ouverts et vitrés de stupeur:
Puis tout disparaissait comme un rêve trompeur;
LA CHUTE DE ROBESPIERRE. 27n
Car Bonaparte alors fondait la nouvelle ère, Et nous protégeait tous de son nom consulaire.
Ah ! sans doute croyons que ces deux tristes ans,
Sur les fronts paternels ont passé bien pesans,
Que ces grands jours de fièvre et d'immense délire,
Cette histoire de sang qu'on s'épouvante à lire ,
Ont dû tout ébranler dans lame et la raison
De celui qui les vit du seuil de sa maison.
De la grande Terreur, moi-même enfant posthume,
La nuit, en frissonnant, je lis dans le volume
Qui semble ranimer, avec tout leur effroi,
La guillotine reine, et le comité roi.
Je n'ose dérouler, dans mes lugubres rimes,
Des souvenirs de gloire entrelacés de crimes ;
C'est le puits sépulcral du Gomtat-Venaissin ;
C'est la Loire grondant dans son lit assassin ;
C'est le bourreau Fréron, que Barras accompagne,
Mitraillant les proscrits du Port-de-la-Montagne ;
C'est le pâle Gouthon, avec Collot-d'Herbois,
Entrant la hache en main dans Lyon aux abois,
Pour qu'il ne reste plus , entre ses deux grands fleuves ,
Qu'un peuple désolé d'orphelins et de veuves.
Oui, ce temps fut affreux; tout être qui vivait
Ne goûtait qu'en tremblant le calme du chevet ;
A travers le reflet dune lumière terne ,
Il voyait un cadavre au nœud d une lanterne ;
Et le soir en famille, il arrivait souvent
Qu'aux rideaux de la vitre, agités par le vent,
Un fantôme aux longs pieds, une ombre colossale
Paraissait comme prête à sauter dans la salle :
Les enfans n'osaient pas contempler de leurs yeux Le spectre qui jouait dans le rideau soyeux , Ou , si l'un d'eux l'ouvrait avec sa main lutine , Pour regarder là bas ; c'était la guillotine 1 Gomme un vaste décor qu'on prépare sans bruit Dans la déserte rue on la dressait la nuit, Et le matin venu, la charpente livide Apparaissait debout sur un espace vide ; On eût dit que l'enfer, par un enchantement Avait improvisé ce hideux monument.
Toujours elle, toujours, sur les places des villes, Offerte comme idole aux populaces viles ; Ou, courant la campagne, et traversant les bourgs Au son grêle et fêlé des civiques tambours. Ses farouches amis ne juraient que par elle ; Elle fit du supplice une mort naturelle,
Ef sans cesse agitant son triangle d'acier, L'État battait monnaie avec ce balancier
C'était là la Terreur! Maintenant dans nos têtes, Cherchons-en ie mystère et les causes secrètes. Serait-il vrai? faut-il admettre en gémissant, Que l'irritable soif des crimes et du sang , L'impérieux besoin d'assister aux supplices, Ont dressé si long-temps ces larges sacrifices ? Faut-il croire , au tableau de ces calamités , Que les dominateurs des sanglans comités, Dans notre France en deuil, avaient besoin pour vivre D'inscrire chaque soir quelques morts sur leur livre? Alors éloignons-nous de ce monde abhorré, Cherchons au fond des bois un asile ignoré ,
Renions nos deux noms de France et de famille, Fuyons ce sol maudit, car le crime y fourmille, Car les fils des bourreaux sont encor sous nos yeux Et peuvent faire un jour ce qu'ont fait leurs aïeux. Non; sans doute, il en vint, dans la grande tourmente, De ceux qui bénissaient leur effroyable amante, Baisaient ses bras rougis et faisaient leur festin Des chairs que leur jetait le fer de Guillotin ; Mais l'enfer en fit peu : tous ceux qui dans l'arène Applaudissaient de cris à la machine reine , Qui battaient des deux mains en courant pour la voir Et sans oser y boire admiraient l'abreuvoir, Tous n'avaient pas un cœur qui se plaît au carnage ; Mais chez eux bouillonnaient la fièvre du jeune âge, Et ce cuisant délire impalpable tison Qui sur les fronts brûlés dévore la raison ;
Hélas! il leur semblait que ces atroces fêtes, Que ces cuves de sang ruisselantes de têtes, Que le grand abattoir où tombait ce bétail Brillaient à l'étranger comme un épouvantait ; Et pour justifier ces terribles pensées , Vers le Rhin ou l'Escaut les hordes avancées Reculaient, chaque fois que la terrible main Rougissait notre France avec du sang humain, Et l'austère Garnot, du fond de son prétoire, En décrétant la mort décrétait la victoire.
Tant que la France pâle et sauvée à demi Eut à craindre les coups d'un nouvel ennemi , La Terreur conserva son formidable empire, Il fallut l'adopter de crainte de voir pire ;
Mais lorsqu'on ne vit plus fumer aux bords du Rhin
fies bivacs ennemis chassés du sol lorrain, &
Lorsque tout fut sauvé, gloire, honneur et patrie,
Alors on contempla cette France flétrie ;
Les hommes purs ou non regardant autour deux
Ne virent que débris et qu echafauds hideux,
Que spectacles de sang, campagnes désolées ,
Hameaux rayés du sol et villes mausolées;
La rougeur vint aux fronts, et, le danger éteint ,
On proscrivit les noms que la Terreur soutint;
Et chacun s'indigna, comme si les supplices
N'avaient eu pour auteurs que cinq tribuns complices;
La publique rumeur les accusa tout haut
D'avoir à leur profit promené l'échafaud.
Un surtout, dont le nom rayonne d'épouvante,
Qui soulevait du doigt la Montagne vivante,
Dieu de ce noir olympe, entouré d'autres dieux, I /im]$Jsant Robespierre apparut odieux : On résuma sur lui les forfaits et la honte , Du sang versé partout on lui demanda compte; Sur le sol de la France on eût dit qu'en passant Son pied seul eût creusé ce long ravin de sang. Encore un peu d'audace, et dans son temple même L'idole va trembler sous un cri d'anathème; Et ceux qui jusqu'ici la soutinrent debout Ouvriront sous ses pieds la fournaise qui bout.
Quoi! l'on n'était point las dans nos sombres murailles De ce drame éternel clos par des funérailles ! Quoi! ces noirs tombereaux qui traversaient Paris Ne trouvaient donc jamais leurs réservoirs taris!
Depuis quatorze mois la France était fauchée , Et la faulx de la loi n était pas ébrécbée ! Hélas, non ! la Terreur, prête à s'évanouir, Le jour de ses abois voulut encor jouir; Un soir elle passa dans la sanglante ornière La charrette de mort, et c'était la dernière , Portant à lechafaud l'ordinaire moisson , Et cet horrible soir Paris eut un frisson, Car le sang le plus pur, le sang d'un grand poète Sanctifiait la marche et baptisait la fête; Ce fut toi, doux rapsode, harmonieux Chénier! 2 Ta main serrait ton front qu'attendait le panier ; Devant tes compagnons, ta dernière famille, Tu finissais des chants commencés pour Camille. Et demandais des vers avec des rêves d'or Au huitième soleil du brûlant thermidor.
Ah! quand sous le couteau des lois illégitimes Tombent , un soir d'été , de pareilles victimes, Il faut que les bourreaux, saisis le lendemain, Passent en criminels par le même chemin.
Voici le nouveau jour, l'aurore qui commence Après 1ère de mort l'ère de la clémence! Un homme va tomber qui voile aux assistans Le secret de sa vie et l'horreur de son temps ; Agent mystérieux , dans sa courte carrière S'il a paru , tenant la hache meurtrière , Quel que fût le foyer qui brûla dans son cœur, Qu'il disparaisse enfin, car le peuple est vainqueur; Que le ciel ou l'enfer l'ait envoyé, qu'importe ! L'orage le créa, que l'orage l'emporte :
Pourquoi sur une énigme arrêter nos esprits ^ Le siècle le médite et nul ne la compris. Suivons-le sur ces bancs d'où sa voix dominante Glaçait les proconsuls de Toulon et de Nante ; Il s'y rend aujourd'hui, solitaire et rêveur, 3 Le front illuminé dune sainte ferveur, Evitant les regards, comme un anachorète Qui voudrait fuir le monde et qu'une idée arrête, Et que le monde enchaîne et retient malgré lui Sur la terre profane où sa lumière a lui. Doù vient ce changement? quelle pensée habite Dans le front sourcilleux du sanglant cénobite:1 Quel terrible secret si long-temps contenu Va, de ce sein profond ., sortir comme un fer nu? Depuis quarante jours, de ses lèvres fatales Des noms entrecoupés tombent par intervalles:
Varennes, Tallien, Fouché , Gollot-d'Herbois; Debout, tribuns! malheur si l'on entend sa voix; G est l'heure de la peur; c'est l'heure du courage! On entend sourdre au loin le souffle de l'orage , Les sièges ont craqué , comme aux sommets alpins Quand l'ouragan du nord courbe le tronc des pins ; Le mont des Jacobins craint qu'on ne les décime, Le volcan recelé divise en deux sa cime ; Ces deux fronts orageux par le choc partagés Se regardent du haut des gradins étages; Bientôt tremblent les blocs de la double Montagne , Comme vers le détroit de l'Afrique à l'Espagne Si le front d'Abyla, promontoire escarpé , Se ruait tout-à-coup sur le front de Galpé. La bruyante tribune a rougi d'être esclave , Tallien fait jaillir sa parole de lave4
Et l'on entend ce cri, sinistre accusateur : Robespierre à la barre 1 à bas le dictateur !
Cherchez partout, cherchez dans l'histoire des hommes Depuis les temps passés jusqu'à 1 âge où nous sommes, Jamais on n'entendit dans un temple des lois Mugir comme aujourd'hui de plus terribles voix ; Formidable combat où la parole tue , Où chaque vote annonce une tête abattue, Où tous les prisonniers pris le discours en main Accusés aujourd'hui sont égorgés demain ! Cette fois la Montagne enverra sa fournée ; Contre son propre flanc sa hache est retournée . Pour la veine féconde où sa rage a puisé , Elle prépare encor son poignard aiguisé.
Robespierre est muet : une voix souveraine D'un seul mot a couché le géant sur l'arène, Des mains ont pris ses mains, on ose le lier, On le traduit au seuil où veille le geôlier ; Mais le geôlier, tombant la face sur la pierre, Est saisi de frissons en voyant Robespierre; Ce roi républicain, ce débris du pouvoir Cherche en vain un cachot qui l'ose recevoir, Nulle prison ne veut ouvrir sa porte immonde ' A celui qui voulait emprisonner le monde. Le voilà libre encor, le voilà déchaîné; La générale bat, le tocsin a sonné, La puissante Commune en son nom se soulève, Le. farouche Hcnriot a ressaisi son glaive, Henriot, qui du maître aide les plans secrets, Mézencc, contempteur des lois et des décrets ,
Qui , toujours à cheval éclaboussant la fange, Suit le tyran tombé comme son mauvais ange. Que vont-ils faire encor? Robespierre vainqueur Va demain d'un seul coup percer Paris au cœur ; Remuant les esprits de sa parole brève Il convoque les siens à la place de Grève, Et d'un grand désespoir, rassemblant tout l'effort, Dans le palais du peuple il se bâtit un fort. Ses terribles amis que 1 echafaud réclame, Jettent dans tous les cœurs le courage et la flamme ; L'indomptable Henriot, Gouthon, Saint-Just, Lebas, Se dressent en faisceau pour ces derniers combats. Son frère est avec lui ; magnanime jeune homme 1 De quelque nom haineux que l'histoire le nomme , Get autre Robespierre à son frère enchaîné , Environne d amour ce formidable aîné.
Mystère inexplicable, insoluble problème!
Cet homme, objet d'horreur, trouve un frère qui l'aime ;
Il a donc des vertus , qu on puisse consentir
A se faire avec lui volontaire martyr.
Tallien a frémi ; son prisonnier est libre ; 6 Partout bat le tambour , partout le tocsin vibre ; Il faut abattre enfin ce terrible ennemi Qu'un arrêt suspendu n'a frappé qu'à demi; Que la Convention et son peuple fidèle Assiègent le proscrit, cernent sa citadelle; Mais quel homme énergique acceptera l'emploi De proclamer sans peur l'écrasant HORS LA loi ? C'est Barras ; le sénat lui livre sa fortune ; Il court frapper au sein la rebelle Commune :
A la voix du tribun le peuple suscité ,
Ruisselle par les ponts de la vieille Cité
Gomme un nuage noir qui s'agrandit et crève,
Et vomit des soldats sur la place de Grève.
L'Hôtel-de- Ville en bloc par le peuple miné
Montre dans cette nuit son front illuminé ,
Ses gothiques arceaux , ses vieux balcons de pierre ,
Ses noirâtres remparts qui gardent Robespierre.
Mais l'heure avait sonné de son neuf thermidor :
Dans l'angle retiré d'un vaste corridor,
Cet archange déchu comprend bien que c'est l'heure
Où la voix qui maudit lui commande qu'il meure;
Son héroïque frère accouru dans ces lieux ,
Et de son propre sort noblement oublieux,
Le serre dans ses bras, l'invite à fuir, et tente
De lui ravir son arme ouverte à la détente ;
Vains efforts! le eoup part; regardez-le gisant
Sur le parquet, le front tout inondé de sang;
Mesurez-le couché cet immense colosse,
11 n occupera pas cinq pieds dans une fosse;
Il voulut se tuer, de peur que l'échafaud
Ne reconnût son maître et ne lui fît défaut;
Mais sur ces fronts d'airain la balle toujours glisse;
Un coup ne suffit pas pour sauver le supplice.
Venez donc ramasser l'homme de la Terreur,
Il est presque cadavre, ainsi n'ayez point peur.
Allez, que sans retard, dans tout le territoire,
Vos courriers haletans portent cette victoire;
Que cent mille captifs, libres des maux soufferts,
Dans leurs cachots joyeux fassent bruïr leurs fers.
Demain pour consacrer un régne de clémence
Consommez, en plein jour, une hécatombe immense
A l'autel de la mort, envoyez pour présens Ces sacrificateurs qui Font servi deux ans ; Que les deux chariots qui, sur la place ronde , Ont porté les martyrs de la sainte Gironde, Soient encore attelés pour traîner aujourd'hui Le sanglant Robespierre et sa troupe avec lui. Ce sont les jeux du sort, victimes pour victimes ; Que frappés aujourd'hui par des coups légitimes, Les vingt-un Montagnards, sur les rouges gradins, Viennent payer le sang des vingt-un Girondins.
DE LA