‹ Douze journées de la révolutionChapitre 3 sur 53 · DEUXIEME · texte numérisé non relu

DEUXIEME

JOURNEE

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Ici l'on danse.

( Le Peuple. )

Au flanc des vieilles tours , par les siècles noircies , Le temps a sillonné de sombres prophéties ; Sous le crâne voûté de leurs blocs chancelans, Un oracle enfoui dort quelquefois mille ans.

Les régnes de nos jours, comme ceux des vieux âges ,

Sous des Palladium conjurent les présages ;

Mais , quand des potentats l'heure suprême a lui ,

Leur talisman se brise et les brise avec lui.

Le jour où sur le front de la Gaule vassale , l

La Bastille éleva sa tête colossale ,

Ses créneaux, ses donjons, son large parapet ,

Un nécromant parut devant Charles Gapet :

« Écoute bien , le ciel m'en donna l'assurance ,

« Le sang capétien dominera la France ;

« Sous le nom des Bourbons, à défaut des Valois,

« La race de tes fils, lui dictera ses lois;

u Ils la tiendront esclave et ne craindront rien d'elle,

u Tant que subsistera ta haute citadelle ;

« Tant que sur ses pieds lourds, que le ciment unit,

« Se soutiendra debout ta fille de granit.

« L'heure qui la verra s'incliner sur son ombre ,

« L'heure où d'humbles vassaux enhardis parle nombre,

« A sa tête royale auront porté la main,

« Sera pour tes neveux le jour sans lendemain. »

Et depuis lors, pareil au glas de l'agonie ,

Cet oracle importun troublait la tyrannie ;

La soucieuse Cour, le doigt vers l'avenir,

Du secret désastreux n'osait s'entretenir ,

Et les rois en quittant le trône héréditaire ,

Transmettaient à leurs fils le paternel mystère .

Aussi , pour raffermir leur pâle royauté,

Chacun d'eux, sur kî trône à son tour cahoté ,

Exhaussait de ses mains la prison sans rivale ,

De son fossé bourbeux prolongeait l'intervalle,

Attachait à ses flancs une nouvelle tour

Plus haute, inaccessible à l'aile du vautour,

Et pour garder ce Fort, protecteur de sa race , Ajoutait une pièce à sa dure cuirasse.

Elle était donc debout, cette fille des rois , Etendant sur le sol ses immenses parois ; Babel du despotisme, elle portait aux nues Ses corridors , tout pleins de choses inconnues , Ses insolentes tours que la crainte bâtit, Ses voûtes d'où jamais une voix ne sortit. Les monarques juraient par sa base éternelle : Du peuple de Paris sinistre sentinelle , Le front illuminé d'immobiles fanaux , Au-dessus du faubourg élevant ses créneaux , La nuit, elle parlait de ses lugubres scènes, 2 Avec son frère aîné le donjon de Vincennes.

Heure morne! au signal des muets familiers, Le rauque pont-levis hurlait sur ses piliers ; On entendait rugir, du pavé jusqu'au faîte,' Les gonds , les cadenas, orchestre de la fête ; L'orgueilleuse étalait son formidable écrin De chaînes, de carcans, de bracelets d'airain ; De sa porte, fermée à l'espérance seule La herse , en se levant , ouvrait l'immense gueule ; Et malheur au captif que la main des bourreaux Descendait en silence au fond des soupiraux ! Vêtu de sa prison comme d'un froid suaire , Vivant , on l'inscrivait au livre mortuaire , Et quand le dernier souffle avait quitté sa chair, Ses os restaient pendus à la chaîne de fer.3

Oh ! sur ces blocs massifs , sur cette plate-forme , Gomme sur un chevet que la royauté dorme ! Guichetiers couronnés, élus par droit divin, Allez, ne rêvez plus sur un oracle vain : Votre Bastille est là, haute, imposante, et belle ; Que peuvent tous les bras de la France rebelle ?

Quel levier assez fort pour secouer ce poids? Eh bien ! contemplez-la pour la dernière fois : Voyez-vous son horloge où depuis tant d'années 4 Se traînent lentement les heures enchaînées ? Écoutez ! elle sonne à son terme certain, L'heure qu a cinq cents ans assigna le destin. Venez , peuples ! depuis 1ère où naquit le monde , Jamais date plus grande, époque plus féconde, Dans les fastes humains ne remplit un feuillet : Levez-vous, c'est le jour du quatorze juillet.5

Paris a son Forum comme Rome l'antique, Immense rendez-vous du peuple politique, Bazar resplendissant dans les jours de bonheur, Jardin quadrangulaire aimé du promeneur, Arceaux où nuit et jour, de colonne en coldhne , Sur de larges pavés la foule tourbillonne. Les rayons de l'été, brisés au triple mur, Dans son tube de verre étonnent Réaumur, Alors que de juillet, sous les deux cents portiques S'engouffrent par torrens les flammes magnétiques. C'est le mois , c'est le lieu de la rébellion , Le peuple y vient bénir le signe du lion : C'est le patron du peuple; à grands flots de lumière, Il lui verse d'en haut sa liberté première,

Il dore ce jardin, ce fantastique lieu,

Ces pilastres légers que bâtit Richelieu.

Tous les fronts sont brûlans , tous les yeux sont en flamme ,

La grande Liberté dit son épithalame;

Ils sont venus les jours des livres sibyllins :

Silence! écoutez tous Camille Desmoulins!6

C'est le prêtre du lieu ; la tête échevelée,

Sur la chaise de bois de la riante allée,

Noyé dans les rayons qui lui pleuvent des cieux,

Qu un soleil fraternel mêle au feu de ses yeux ,

Au peuple amoncelé qui de chaleur pétille,

Dune entraînante voix il crie : A la Bastille !

Mille voix ont redit ces trois magiques mots ;

Puis de l'arbre voisin il coupe les rameaux ,

Les sème autour de lui ; la foule les recueille ,

Tous arborent au front la cocarde de feuille, 7

Électriques soldats par un élan soudain , Ils tordent en passant les grilles du jardin, Escortent pêle-mêle, héroïques recrues, La jeune Liberté qui marche dans les rues, Débordent sur les quais, inondent chaque pont; Au cri de Desmoulins l'autre rive répond, Et vers le château-fort, objet de tant de haine, D un bond universel tout Paris se déchaîne.

Sentinelles des tours! baissez le pont-levis; Le peuple et la Bastille! ils sont là, vis-à-vis: Voyons! qui le premier baissera la paupière, Ou du géant de chair, ou du géant de pierre? Voyons! qui roulera dans le fossé fangeux, De la tour impassible ou du peuple orageux?

C'est un duel à mort : malheur à qui succombe! Pour l'esclave ou le maître apprêtez une tombe. O Justice ! il est temps de lui faire raison ; Paris tient cette fois la Bastille en prison , De ses anneaux vivans il étreint l'édifice, Gomme un boa se roule aux flancs d'une génisse.

Ah! s'il est un jour saint dans nos fastes écrits,

Un jour étincelant sur le front de Paris,

C'est ce jour de juillet, cette ère qui commence

Le lumineux sillon d'un avenir immense.

Sans doute on ne vit pas, dans vingt sanglans assauts,

Les cadavres vainqueurs s'élever en monceaux ;

Oui, ce peuple ouragan eut la victoire aisée;

Dans ses mains, à son poids, la Bastille pesée

Sembla s'évanouir comme un décor trompeur Qui se perd sur la scène, et s'échappe en vapeur; Mais l'œuvre mémorable en ce jour de merveille, C'est de voir d'un seul bond un peuple qui s'éveille, Qui, sûr de soutenir un cartel arrogant, Devant un château-fort ose jeter le gant; Qui pour inaugurer son sublime scandale Met sa profane main sur Farche féodale; Qui, bravant Bezenval, Lambesc, et ses dragons, Vient briser à deux poings les portes sur leurs gonds. Gloire à qui le premier perça ces noirs repaires! Votons l'apothéose à celui de nos pères Qui plaça le boulet dans ce premier canon Que lecho des huit tours porta sur Trianon ! Oh ! prévoyait-il bien dans sa vague pensée Quelle oeuvre d'avenir il avait commencée,

Quel retentissement devait avoir pour nous Ce canon solennel qu'il pointait à genoux? Quel siècle allait jaillir de sa sainte fumée, De la première amorce en ce jour allumée, Qui, dorant d'un éclair ces augustes instans, Devait de flamme en flamme étinceler trente ans? Que de ce grain de poudre allait bientôt eclore Le signe flamboyant du drapeau tricolore, Et des rayons de gloire à couvrir chaque front Des hommes qui vivaient et de ceux qui vivront?

Et voilà ce qui donne au grand jour que je chante Ce lumineux éclat, cette pompe touchante; C'est le jour sans pareil : sublimes conquérans, Nos aïeux aujourd'hui nous paraîtraient moins grands,

S'il leur avait fallu sur les pas de Camille Après un an d'assauts monter sur la Bastille. Leur siège fut un jeu : sur le bord du fossé, Dans l'enceinte des cours peu de sang fut versé; Carie peuple est bien fort: s'il trouve à son passage Un château ceint de tours, reliques du vieux âge, Dentelé de créneaux noircis par le canon, Qu'on somme de se rendre, et qui réponde : Non; Le peuple le secoue en ses fortes racines, Dans les fossés profonds il se couche en fascines, Prend élan du glacis, et dans trois de ses bonds Il renverse les tours, les chaînes et les ponts. Voilà ce qui fut fait: le château des Tourn elles, Ses tours faites pour vivre et pour être éternelles, Son bastion- d'avant, vestibule d'enfer, Son double pont-levis scellé de clous de fer,

Tout, en bien moins de temps que ne l'écrit ma plume, Fut broyé comme un bloc d'argile sur l'enclume.

Oh ! lorsque dans sa veille on porte son esprit Sur cette histoire d'or qu'un père nous apprit, Un frisson de bonheur vient rafraîchir notre ame; On se fait en idée acteur de ce beau drame: Mêlé parmi ces fronts chargés de rameaux verts, On se rue avec eux dans les cachots ouverts; On suit les souterrains dans leur profonde issue, On arrache les fers à la voûte qui sue ; En contemplant ce peuple, Hercule des faubourgs, Qui de ses larges mains démantelle les tours, Étreint le despotisme au fond de sa tanière, Colosse aux dents de fer, aux entrailles de pierre ;

A l'aspect du soleil qui , d'un pur horizon, Tombe en lames de feu sur la noire prison , De ce limpide jour qui perce les décombres , Qui ruisselle au milieu de quatre siècles d'ombres, Au bruit de ce canon qui transmet coup sur coup , La victoire à Paris et le deuil à Saint-Cloud, *' Qui porte pour message, à ceux du Jeu de Paume, Qu'un nouveau souverain surgit dans le royaume, Des pleurs d'enivrement tremblent à nos deux yeux , Et nous nous grandissons devant de tels aïeux.

C'est ainsi que tomba la prison féodale : Va, peuple de Paris, héroïque vandale, Sur les débris épars de son dernier arceau Laisse de ta fureur l'ineffaçable sceau :

La Bastille! c'est peu que ta main la renverse :

Sur ses noirs fondements passe sa propre herse,

Gomme une proie aux dents , traîne dans les fossés

Ses créneaux, sur ton front si long-temps exhaussés;

Ta rage est légitime, et ta victoire est sainte.

Va, dafïse, chante en rond sur sa lugubre enceinte,

Et qu'à chaque refrain de l'hymne universel

Dans ses tristes sillons ta main sème le sel.

C'est bien!... Depuis ce jour, sur cette place immense

Où ta main répandit l'inféconde semence,

Où tu mis sous l'orteil l'édifice géant,

lie sol maudit par toi n'a vu que le néant.

Nul projet de trois rois, nulle puissance d'homme,

N'en fit surgir palais, fontaine, marbre ou dôme.

Souvent sur cette place ils ont porté leurs pas,

Ceux qui savent tenir l'équerre et le compas,

Rêvant quelque édifice, étendant leurs cordages Aux jalons verticaux des lourds échafaudages , Voilant dans le mystère, à l'abri des hangars, Des monumens futurs qu'attendaient nos regards : La terre a revomi, du fond de ses entrailles, Le ciment encor frais, et les pans de murailles. Maçons profanateurs ! laissez à ce terrain L'empreinte où se posa le pied du souverain. Il faut qu'à tout jamais la leçon se propage ; On n'écrit qu'une fois sur une telle page ; C'est le champ de la mort, c'est l'espace interdit : Pour montrer à vos yeux que ce sol est maudit, Pour signaler au monde un formidable exemple , L'invisible écriteau ne peut être assez ample. Depuis que le palais, œuvre de Salomon, S'abîma dans la rue au niveau du limon,

Les hommes bien souvent ont d'une main impie Voulu du temple saint rebâtir la copie ; Chaque fois entrouvrant des gouffres sulfureux , Le terrain profané se referma sur eux ; Car le ciel avait dit à la merveille altière : Il ne restera pas de toi pierre sur pierre. Gomme le temple impur de Tan tique Sion, La Bastille est vouée à la destruction ; Sur ces deux monumens, broyés comme du sable, L'anathème d'en haut subsiste impérissable, Afin que l'univers apprenne qu'en ce lieu A passé la colère ou du peuple ou de Dieu.

DE LA

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1 « Le jour où sur le front de la Gaule vassale , « La Bastille éleva sa tête colossale. »

La Bastille fut construite sous Charles V, commencée en i36g, et achevée en i383.

Hugues Aubriot, prévôt des marchands, né à Dijon, en posa la première pierre, et en fut le premier prisonnier. On l'y renferma sous prétexte d'hérésie. Il en fut tiré par la faction des Maillotins, qui le mit à sa tête; mais Aubriot, à peine libre, ne voulut pas courir la chance d'une incarcération nouvelle, et quitta Paris le jour même.

Sous Charles V, la Bastille ne consistait qu'en deux tours isolées. Quelques années après on (construisit deux autres tours; elle devait servir à-la-fois de prison et d'arsenal. Vers le commencement de son règne, Charles VI fit ajouter quatre nouvelles tours aux anciennes, et les réunit toutes par un mur. Il fît entourer l'édifice d'un fossé profond de vingt-cinq pieds. Les cachots étaient enfoncés de dix-neuf pieds au-dessous du niveau de la cour, et n'avaient pour ouverture qu'une étroite barbacane donnant sur le fossé. Les prisonniers, privés d'air et de clarté, plongés dans une atmosphère infecte, ne pouvaient y vivre long-temps.

Pendant les guerres qui eurent lieu sous la minorité de Louis XIV, le grand Gondé essaya vainement de s'emparer de cette forteresse que Turenne jugeait inexpugnable, quoiqu'elle eut été prise deux fois, en i 5g4 et en 1649. ^e peuple de Paris s'en rendit maître en moins de quatre heures. La vérité de l'histoire oblige à dire que la résistance ne fut pas proportionnée à l'attaque, et que le courage des assaillans était plus grand que leurs dangers. Une longue paix avait désarmé à demi les remparts de la Bastille et affaibli la garnison.

2 « La nuit, elle parlait de ses lugubres scènes, « Avec son frère aîné le donjon de Vincennes. >»

Le donjon de Vincennes, autre prison d'état, fut fondé en 1 337 sous Philippe de Valois, continué par Jean-le-Bon, et achevé sous Charles V, qui, à ce qu'il paraît, avait un goût très prononcé pour les constructions semblables. Du temps de Charles VII, le roi d'Angleterre , Henri , maître d'une grande partie de la France, mourut à Vincennes, en 1422; ce château n'était alors qu'une maison de plaisance, où les rois venaient 5e soulacier et sesbattre ; mais sous ce prince, en i472? ce lieu desbattement fut changé en prison d'état. Charles IX y mourut dévoré de remords, et un des successeurs de ce prince, Louis XIII, ou plutôt Richelieu, y entassa un grand nombre de prisonniers.

* « Ses os restaient pendus à la chaîne de fer. »

Il y avait dans les souterrains de la Bastille un cachot fangeux et fétide, bu centre d'une énorme pierre, placée au milieu de ce cachot, parlait une grosse chaîne propre à retenir, non pas seulement un homme, mais tel monstre que l'on puisse imaginer. Les

électeurs de Paris, indigné* , firent arracher la chaîne, démonter et briser les doubles et triples portes, et scier les bascules des pouts-levis.

A l'époque de la démolition , on découvrit dans l'une des fosses attenant aux cachots un squelette parfaitement conservé. Un grand nombre de députés de la Constituante s'y étant transportés pour le voir, gardèrent un profond silence; Mirabeau fut le premier qui le rompit , en s'écriant : Pourquoi ces gueux de ministres ne mangeaient-ils pas les os ! Quelques jours après, dans des fosses inconnues aux guichetiers, on découvrit deux autres cadavres avec un ou deux boulets de 36. Il paraît, et cette pensée inspirait une profonde horreur, que des malheureux avaient été écrasés dans ces oubliettes. Dussault raconte dans ses Mémoires qu'il a vu et touché à la Bastille un vieux corselet de fer inventé pour retenir un homme par toutes les articulations, et le réduire à une éternelle immobilité.

Cet horrible instrument de torture fut transporté à l'Hôtel-de- Ville. On découvrit d'autres machines bizarres dont l'usage ne put être deviné : c'était le secret des geôliers et des bourreaux.

On lit dans les mêmes Mémoires : « On nous indiqua une terre « grise extraite de latrines sèches que l'on avait vidées , et l'on nous « y fit remarquer une grande quantité d'ossemens , la plupart « brisés ou en dissolution; mais en cherchant nous trouvâmes un « tibia bien conservé... Des ossemens humains dans des latrines! »

Lorsque l'assemblée des électeurs entendit la lecture du procèsverbal qui attestait que des cadavres avaient été trouvés dans les cachots, l'abbé Fauchet, depuis évéque du Calvados, s'écria : «Le « procès-verbal que vous remettez dans les archives de la Com- « mune constate que les cadavres appartiennent au despotisme.

m NOTES.

« et que c'est lui qui les avait scellés dans les murs de ces cachots « qu'il croyait éternellement impénétrables à la lumière. Le jour « de la révélation est arrivé; les os se sont levés à la voix de la « liberté française : ils déposent contre les siècles de l'oppression « et de la mort, et prophétisent la régénération de la nature hu- « maine, etc., etc. »

* « Voyez-vous son horloge où depuis tant d'années « Se traînent lentement les heures enchaînées ? »

L'horloge de la Bastille, qui fut brisée à coups de pavés, était supportée par deux statues d'esclaves chargés de chaînes. Il y avait également, par un autre raffinement de barbarie, un tableau qui servait de principal ornement à la chapelle, et qui représentait saint Pierre aux liens. Ce tableau, apporté le i5 juillet dans la salle des électeurs, resta exposé aux yeux du public qui ne pouvait concevoir cette recherche tyrannique.

5 « C'est le jour du quatorze juilllet. »

L'histoire de la prise de la Bastille. est bien connue; mais nous devons néanmoins placer ici quelques détails chronologiques qui ne pouvaient entrer dans le plan des Douze Journées.

Le 12 juillet, le prince de Lambesc charge le peuple. On se réfugie au Palais-Royal, on s'arme et on incendie les barrières dans la nuit.

Le i3, on sonne le tocsin, on pille les boutiques des armuriers, la populace se munit de bâtons, de piques et de lances. Le comité des électeurs des trois ordres détermine l'établissement d'une garde bourgeoise.

Le 1 4 juillet, le peuple attaque la Bastille par le faubourg Saint- Antoine. Le gouverneur de Launay fait déployer le drapeau de paix: alors cinq ou six cents bourgeois armés s'introduisent dans la forteresse; mais tout-à-coup le pont-levis est haussé, et une décharge d'artillerie renverse plusieurs citoyens; le peuple s'épouvante, le canon tire sur la ville, un grand nombre de Parisiens sont tués ou blessés. Cependant on se rallie, on amène du canon , et les masses débouchent par la cour des Célestins. Une attaque du côté des jardins ne réussit pas, on s'avance dans la cour des salpêtres, on s'empare du corps-de-garde et des logements des invalides.

Bientôt les chaînes du pont-levis sont brisées , et, malgré le feu des assiégeans qui redouble, la première cour est envahie. La vue des morts exaspère le peuple. Après un combat long et meurtrier, les logemens du gouverneur sont incendiés, et les citoyens aguerris montent de toutes parts sur les toits et dans les chambres. Les invalides qui composaient la garnison sont presque tous mis à mort, le deuxième pont-levis est brisé à coups de canon. Des femmes, des enfans, secondent les assaillans de tous leurs efforts; on les voit, après les décharges de l'artillerie royale , courir sur les projectiles encore chauds, et les rapporter aux Parisiens, dont les munitions vont manquer.

Un moment s'écoule, et tout-à-coup, maîtres de la forteresse, les Parisiens l'envahissent de tous côtés, ayant à leur tête Élie, Hullin , Maillard et Arné. Ce dernier arrête le gouverneur, le livre à la foule qui l'entraîne, et lui tranche la tête. Les restes de la garnison implorent la clémence des vainqueurs, et sont épargnés. Tel est le sommaire du 14 juillet 1789.

Le lendemain , les électeurs ordonnèrent la démolition de la

Bastille. Cette opération, à laquelle furent eonstamment employés près de mille ouvriers, aidés d'un grand nombre de citoyens, dura plusieurs mois. Le général Lafayette envoya, comme un présent, à Washington, une des clefs des grandes portes de cette prison; et après la ruine de l'édifice , l'emplacement fut le théâtre de scènes populaires et de réjouissances publiques. L'inscription suivante était tracée sur les débris : Ici Ion danse. Quelque temps après, on fit construire, avec des pierres de la Bastille, quatre-vingttrois modèles de cette forteresse , qui furent envoyés , dans chaque département. Sous le règne à<*, Napoléon, et pendant les quinze années de la Restauration , la plupart de ces morceaux d'architecture si curieux furent détruits ; néanmoins quelques uns subsistent encore: nous en avons vu un au Musée de Grenoble; caché depuis la République, il a reparu, par les soins des administrateurs, après la révolution de i83o.

La poésie française, bien que sollicitée par un si grand événement , fut stérile à célébrer le 1 4 juillet. Le républicain Alfiéri chanta la victoire populaire dans une ode italienne digne du sujet. Du fer qui scellait les murailles de la prison on fondit des médailles patriotiques ; sur les pierres arrachées des fondemens , on grava le nom des vainqueurs. Le luxe et la mode s'emparèrent de ces débris, et l'on en vit des fragmens enrichis d'or, étincelans de pierres précieuses, orner le cou des femmes, dont la beauté, les talens , l'esprit ou les opinions attiraient alors les regards. Madame de Genlis portait à son cou un des plus riches entre tous ces médaillons de circonstance.

Voir, pour de plus amples détails, les Mémoires de Linguet et de Dussault, recueillis par M. Berville, et le curieux ouvrage qui a

pour titre : I<<1 Bastille dévoilée

0 « Silence ! écoutez tous Camille Desmoulins ! »

Un des caractères les plus fortement tracés et les plus enthousiastes que présente notre histoire, depuis 1789, c'est sans doute celui de Camille Desmoulins. Jeune et ardent patriote, à l'aurore de la révolution , il en embrassa avec ivresse tous les principes et toutes les conséquences. Ses écrits respirent une conviction et un entraînement qui étaient dans son ame. Un des promoteurs de l'insurrection glorieuse du 14 juillet, il était à la tête des attroupemensqui, le 17 juillet 1791, au Champ-de-Mars , signèrent sur l'autel de la patrie , la pétition qui demandait la déchéance de Louis XVI. Membre de la Convention nationale, il vota la mort du roi sans appel et sans sursis. En 1 794-» H rédigea le Vieux Cordelier, œuvre digne de Suétone et de Tacite, mais qui témoignait à chaque page du désir qu'il avait de s'arrêter dans la marche de la révolution. Ce pas en arrière lui coûta la vie. Traduit devant le tribunal révolutionnaire, il fut condamné à mort et exécuté le 5 avril 1 794. Sa jeune épouse le suivit de près à l'échafaud.

7 « La cocarde de feuille. »

La première cocarde patriotique était verte; elle consistait en une feuille d'arbre. On lit à ce sujet, dans le Vieux Corde lier , où Camille Desmoulins raconte la journée du 1 3 juillet 1789, le passage suivant :

« J'avais les larmes aux yeux, et je parlais avec une action que «je ne pourrais ni retrouver ni peindre. Ma motion fut reçue avec « des applaudissemens infinis. Je continuai : — Quelles couleurs <. voulez vous ? — Quelqu'un s'écria : Choisissez. — Voulez-vous le «vert, couleur de l'espérance, ou le bleu de Cincinnatus, em-

« blême de la liberté d'Amérique et de la démocratie? Des voix « s'élevèrent : ■ — Le vert, couleur de l'espérance ! — Alors je m'é- « criai : Amis , le signal est donné , etc. »

Le lendemain le peuple abandonna la couleur verte (livrée du comte d'Artois), et prit la cocarde rouge et bleue (blason de Paris). Depuis, la couleur blanche fut ajoutée aux deux autres.

20 JUZÏÏ 2789:

ïsE JEU SE PATME.

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