‹ Douze journées de la révolutionChapitre 31 sur 53 · DIXIEME · texte numérisé non relu

DIXIEME

JOURNEE

1er prairial

Fit via vi, rumpunt aditus, primosque trucidant.

Virg.

Vous avez beau trancher, dans les dunes de sable, La tête du boa, reptile insaisissable, Prenez garde ! vivant de son premier essor, Son tronçon convulsif peut vous broyer encor.

Le roi de la Terreur est abattu ; sa tête Roula sur 1 echafaud avec sa rouge crête; Sur son cadavre froid, que dévore le ver, Ont murmuré la pluie et le vent de l'hiver; Mais par sa juste mort la vengeance assouvie N'a pas encor tué tous ses germes de vie; De son haut piédestal, Robespierre en tombant, A laissé par sa chute une empreinte à son banc : C'est le trépied funèbre où l'amitié poschume Tente de rallumer le volcan de bitume , Où viennent s inspirer ceux qui gardent au sein L'inextinguible écho de son dernier tocsin.

Ils sont six, tous de 1er, tribuns que rien n'étonne. Depuis le dernier mois qui précéda l'automne,

LE PEUPLE A LA CONVElNTION. 307

Ils se sont recueillis, loin d'un monde importun, Pour mieux ourdir leur trame et venger leurs vingt-un Ils attendent ce mois où le grand soleil brûle La tribune du peuple et la chaise curule , Où l'émeute insurgée , aux rendez-vous connus Arrive la sueur au front et les bras nus. Déchaîne-toi, lion, pour ta course dernière, Viens apposer ta griffe à la loi prisonnière ; Une dernière fois tombe dans la cité , Météore sanglant par la cloche excité ! Ruisselant escadron de femmes aux yeux ternes , Enfans qui dénouez la corde des lanternes , Tricoteuses d'enfer , vous , qui chaque matin Comptez si bien les coups du fer de Guillotin ! Par les quais populeux de la Seine troublée, Venez donc envahir la terrible Assemblée.

Hélas ! ce n'est plus là, dans sa mâle fierté, Ce peuple, tel qu'il vint aux jours de liberté, Les épis dans les mains , et les têtes fleuries , Sublime visiteur entrant aux Tuileries : Le long meurtre public a séché ces fleurons, Et la vapeur du sang a terni bien des fronts. D'abord le peuple est grand , et puis il s'habitue Aux spectacles de fange , à la Terreur qui tue ; Oh ! ce n'est plus celui du vingt juin , du dix août : Il semble qu'aujourd'hui tout Paris se dissout, Tant les places, les ponts, les noires avenues, Jettent au Carrousel de formes inconnues , De spectres féminins. et d'enfans à l'œil faux# Qui traînent pour hochets de petits échafauds. l Paris, pour rassembler tant de femmes fétides, A vidé cette fois ses Palus-Méolides ,

Ses impasses impurs , ses couloirs croupissans De la Mortellerie et des Vieux-Innocens. A leurs gestes virils, à leurs voix gutturales, On reconnaît d'abord ces mégères des halles , Peuple des carrefours, qui sous d'immondes toits, Fait siffler ou mugir son effrayant patois. Avec elles aussi, ces Phrynés subalternes Qui peuplent dans le jour les vineuses tavernes, Et qui, la nuit venue, errent par noirs troupeaux, Le front entortillé de fangeux oripeaux; Puis encore, au milieu de ces groupes infâmes, Des hommes déguisés sous des robes de femmes, Sinistres compagnons aux bras noirs et velus , Qui poussent aux forfaits les cœurs irrésolus. Dès l'aube de ce jour, la cohue infernale Inaugure, en partant , sa grande saturnale ,

Elle déroule au loin ses informes chaînons; On croirait voir passer ces visages sans noms , Ces fronts maudits du ciel et marqués d'anathèrne, Que montrent au soleil les fils de la Bohême. Mille bras déployant le drapeau de la faim, Mille écriteaux levés portent ces mots : Du pain ! Du pain ! Ne croyez pas à leur fausse souffrance ; * Voyez , voyez leur teint pourpré d'intempérance ; Tous sont rassasiés : la débauche et le vin Fermentent dans leurs corps comme un grossier levain ; Leurs yeux sont flamboyans, leurs poitrines sonores, L'alcohol corrosif filtre par tous leurs pores ; Ils n'ont ni faim ni soif; mais l'émeute a compté Sur l'effet désastreux d'un mensonge effronté ; Du pain! c'est le mot d'ordre, et la famine louche, En pénibles efforts l'exhale de sa bouche.

LE PEUPLE A LA CONVENTION. Mi

Voilà le bataillon qu'appelle et fait mouvoir La Montagne qui veut ressaisir le pouvoir.

L'Assemblée est debout , et la salle est fermée. Point d'honneurs de séance à cette ignoble armée ; Qu'on la repousse au loin, car son crime est flagrant; Qu'elle campe dehors, le Carrousel est grand. Mais , bêlas ! par les siens l'Assemblée est trahie ; Elle va déborder dans la salle envahie , Cette anarchique armée, à l'insolente main , Broyant tout, se faisant par la force un chemin. Déjà, comme un signal de la crise prochaine, La porte sent frémir ses lourds panneaux de chêne , Seul et dernier abri jusque-là respecté, Qui du temple des lois garde la sainteté;

Elle tombe en éclats: la foule entre maîtresse; Le président se couvre en signe de détresse : 3 Ce débile vieillard, incliné par les ans, A trop de glace au cœur pour les dangers présens ; Parmi tant de démons élancés de l'abîme, Sa voix ne peut dompter les hurlemens du crime, Il descend ; le tocsin semble sonner son glas ; Sur son fauteuil vacant monte Boissy-d'Angîas , Jeune homme au cœur d'airain , à la poitrine forte, Qui peut vivre pour tous si l'Assemblée est morte ; Qui d'un regard serein, sur les bancs montagnards, Arrête une détente et brise les poignards. C'est ici qu'affrontant le crime qui menace , Brille dans son éclat l'homme juste et tenace; Jamais dans les longs jours que lui garde le sort Il n'aura plus besoin de ce stoïque effort.

La salle est un champ clos ; de hurlantes furies Ébranlent sous leurs pieds les hautes galeries ; Leurs frénétiques poings roides et contractés Se baissent vers le iront des calmes Députés. Du pain ! toujours du pain ! c'est le mot qui résonne, C'est le cri.de combat de ce peuple amazone; Vingt fois le président veut parler, et vingt fois D'ironiques clameurs ont emporté sa voix. L'ombre de Robespierre errante dans la salle, Semble souffler sa rage à sa plèbe vassale.

O délire honteux ! étrange aveuglement ! O de ce jour de deuil déplorable moment ! Heure, où vertus, devoir, liberté^ tout s'oublie, Où la raison du peuple est changée en folie,

âli DIXIÈME JOURNÉE.

Où le crime est si grand de rage et de terreur ,

Qu'il mérite pitié, qu'il échappe à l'horreur!

Entourons ce feuillet d'un crêpe mortuaire;

Tout est perdu , la loi n'a plus de sanctuaire :

Sous les leviers de fer , rouverte à deux battans ,

fta porte va vomir de nouveaux combattans ;

Hurlant des chants aigus comme des cannibales ,

Ils rentrent; entendez le sifflement des balles,

Voyez luire partout le poignard assassin ;

Gloire à ceux dont la peur n'a point troublé le sein !

Chaque Représentant l'un à l'autre s'enlace ,

Et l'on entend ces cris : Mourons à notre place !

Vive la liberté! De l'un à 1 autre bout

Sur leurs bancs assiégés ils se montrent debout.

( In de ces fiers tribuns que l'avenir contemple ,

Va mourir, comme un prêtre, en défendant son temple;

Et ce temple sacré qu'un jour doit rebâtir

Gardera sur ses murs l'image du martyr : 4

C est le jeune Féraud; sur la poudreuse pierre 5

11 tombe, un vil boucher l'immole à Robespierre;

Le sacrificateur, en tablier de peau ,

A choisi sa victime au milieu du troupeau.

Féraud ! quel héroïsme et quelle destinée !

Pour arrêter lui seul la foule mutinée ,

Sur le seuil d'où la flamme avec la balle part,

Il s'était étendu comme un vivant rempart;

Puis relevé, courant à la tribune sainte,

Il avait demandé grâce pour cette enceinte ;

Inondé de sueur, le cou nu , l'oeil ardent,

Il couvrait de son corps l'auguste président,

Et suppliait la foule à l'homicide prête ,

Montrant Boissy-d'Anglas , de respecter sa tête.

Noble enfant! il était aux jours de puberté,

Où Ton aime d'amour la vierge liberté;

Il revenait des camps, et sa bure grossière

De nos derniers combats rapportait la poussière;

Les boulets ennemis effleurèrent son sein ,

Et le voilà tombé sous un plomb assassin !

Ce n'est plus qu'un tronçon, la pique est toute prête

Et le fer dégouttant va promener sa tête ,

Sa tête aux yeux ouverts, aux mouvemens nerveux

Qui font battre sa joue et roidir ses cheveux;

Tête horrible, de sang et de sueur luisante !

Devant Boissy-d'Anglas 1 égorgeur la présente ,

Et lui, lui, ce héros digne des jours romains

(Panthéon, ouvre-toi, siècles, battez des mains,

Redites cette histoire à tous ceux qui l'ont lue),

Lui se lève devant la tête, il la salue,

S'incline de respect, comme si devant lui Du martyr glorieux l'auréole avait lui, Gomme on fait, sous la nef du temple catholique, Lorsqu'on porte en triomphe une sainte relique.

Et la foule applaudit à ces hideux exploits; La loi n'est plus qu'un mot dans l'enceinte des lois, Les tribuns conjurés soufflent sur cette braise, Ils redisent en chœur : Vive quatre-vingt-treize ! Mais les Députés purs, installés sur leurs bancs, Agitent leurs chapeaux aux mobiles rubans; Tous, de leur temple saint embrassant la colonne, Regardent, sans pâlir, ce peuple qui bouillonne , Qui mugit de fureur, et qui les yeux ardens, Demande une chair d'homme à broyer sous ses dents.

On eût cru voir, aux jours de Rome souveraine,

Quand les lions d'Afrique ensanglantaient l'arène

Au cirque de Titus, sous un peuple mouvant,

Les calmes sénateurs assis sur le devant.

Un instant l'Assemblée abandonne son rôle,

Le peuple usurpateur s'arroge la parole,

Exbale des discours à la vapeur du vin ;

Au pied de la tribune un grotesque écrivain

Verse sur un papier des caillots d'encre noire

Et jette aux assistans son horrible grimoire;

C'est l'infâme anarchie aux regards délirans,

Qui promulgue ses lois au profit des tyrans.

A l'insolite voix du peuple qui décrète ,

Les fils de Robespierre ont redressé la crête ,

Entre eux et leurs vieux clubs ils resserrent les nœuds

Et sur les hauts gradins se dressent lumineux.

Ali ! si îa noire plèbe aux forfaits enhardie Prolonge plus long-temps sa sombre parodie, C'en est fait pour toujours, thermidor est vengé, La Montagne triomphe et tout ordre est changé ; Non , c'est le dernier jour de l'orageuse lice, Il faut que sans retard le destin s'accomplisse : Le tambour bat la charge aux portes du sénat ; Trêve aux coups de fusil , trêve à l'assassinat ; Les calmes grenadiers, la baïonnette oblique, La poitrine en avant, sauvent la République; Le peuple est refoulé : ceux qui s'étaient assis Sur les bancs des tribuns parleur nombre grossis, S'échappent, en niant leurs décrets transitoires, Par tous les corridors, par tous les vomitoires; Moins promptement d'un cirque on déserte le jeu Quand dans la foule immense une voix crie : Au feu !

Force reste à la loi : l'inflexible Assemblée , Tout palpitante encor de la chaude mêlée , Se change en tribunal et, maîtresse à son tour, Mande les conjurés, coupables de ce jour. Les voilà tous les six , les héros de la fête : 6 Le glaive les attend , sa lame est toute prête , Car la Convention prodigue de trépas Est toujours elle-même et ne pardonne pas.

Ce premier prairial , ce jour que je célèbre Sous sa date, à-la-fois glorieuse et funèbre, Nous allume le front et fait qu'à tout moment On demande au passé si l'histoire nous ment. C'est un drame complet, un résumé du monde, Où la grandeur s'allie à la bassesse immonde,

Où le crime, en tombant, sous l'arrêt abattu Est si beau, que notre œil le prend pour la vertu; Vous allez voir. Déjà la sentence mortelle De Robespierre éteint frappe la clientelle ; Les six amis, saisis au jour de trahison , Veillent sous les arceaux dune étroite prison ; Là , voyant sur leurs fronts la hache balancée , Tous ont uni leur ame à la même pensée; Ils ne languiront pas dans le fort du Taureau,7 Paris les revendique et voilà lé bourreau. Le bourreau ! qu'on lenvoie à des hommes novices; Mais eux! la République a reçu leurs services, La couleur de leur sang est connue aux combats , Ils sont montés trop haut pour descendre si bas; Non, non, ils n'iront pas au char des gémonies Subir les cris du peuple et ses ignominies.

Celui qui veut mourir, mais mourir de sa main ,

Au suprême moment toujours trouve un chemin.

Pour dérober leur tête à leobafaud infâme,

Ils n'ont rien, qu'un hochet, que des ciseaux de femme;

Admirez tous ! eh bien , cet instrument grossier

Tenu par le courage est un poignard d'acier ;

Ils sont sûrs l'un de l'autre : un silence de glace

A donné le signal; c'est l'heure, c'est la place :

Soubrani le premier, suspendant son chemin ,

Frappe son cœur viril de l'acier féminin ,

Tombe, et cède au second la pointe montagnarde ;

Le suicide est plein , chacun d'eux se poignarde.

Nul , au sinistre aspect de son ami gisant,

N'a refusé pour lui le mutuel présent :

Nul n'a répudié ce sanglant héritage ;

Un sourire effrayant glisse sur leur visage,

Et leur dernier soupir est tellement rendu

Que même de l'escorte il n'est pas entendu.

Voilà ce qu'ils ont fait. Maintenant, qu'on nous vante

Ces sublimes trépas dont la forme épouvante !

Un seul des Girondins se sauva dans la mort ;

Le cœur des Montagnards est donc six fois plus fort;

Cessons de nous courber devant l'histoire antique :

Voici des hommes, grands comme Caton d'Utiqùe,

Comme ce fier Brutus , disciple de Zenon ,

Qui mourut en disant : Vertu ! tu n'es qu'un nom ;

En entendant ces vers il semble qu'on récite

Ces héroïques morts dont nous parle Tacite;

Comment la pouvait-il respecter chez autrui ,

Tel homme qui jouait avec sa vie à lui?

Trois sont encor vivans ; le bourreau les ramasse ; 8

Les trois autres sont morts, leur vie est contumace;

Elle est due an bourreau qui trafique des corps ; Ils seront mis au char et guillotinés morts !

Ainsi du monument que bâtit Robespierre Il ne restera plus bientôt pierre sur pierre; Gomme on vit sur le Nil les colosses thébains, Nous avons vu crouler les Memnons jacobins! Ainsi passèrent tous ces hommes d'épouvante Qui, frappant de leur pied sur la terre mouvante, En avaient fait sortir un fantôme hideux Pour tuer la révolte insurgée autour deux , Et repousser les rois dont la pensée oblique Dans un réseau de fer cernait la République. Ces puissans jacobins, ces hommes dévorans Qui pour la liberté se créèrent tyrans,

Tous, sur l'échafaud, morts d'une agonie ardente. Laissèrent après eux la France indépendante , Et ce beau souvenir de leurs jours désastreux Adoucit Tanathème élaboré contre eux.

De tant de sang versé, du poids de tant de honte, Non, ce ne sont pas eux qui doivent rendre compte ; Je le répète encore , il faut monter plus haut Pour rencontrer la main qui créa l'échafaud. Hommes du drapeau blanc, volontaires victimes, Payés, abandonnés par vos rois légitimes, Arsenal de Toulon, toi qui te consumas Quand les trois fleurs de lis scintillaient sur tes mâts, Vendée , île de deuil et mausolée immense De coupable vertu, d'héroïque démence, Peuples fanatisés par le crime ou l'erreur, Remords à vous, c'est vous qui fîtes la Terreur!

Aujourd'hui qu'ils sont morts, ces hommes sanguinaires,

Qui, vivans, vous brûlaient du feu de leurs tonnerres,

Aujourd'hui qu'en chaux vive ils sont ensevelis,

Vous allez reparaître , adorateurs des lis !

Toujours , loin de Paris , la cité dévorante,

Vous avez promené votre industrie errante;

Mais la Terreur vaincue , on vous verra venir

Devant le Carrousel tenter votre avenir.

Oui, l'heure est bien choisie, avancez, volontaires,

Partout devant vos pieds s'ouvriront des cratères;

Pour vous anéantir, venez voir à Saint-Roch ,

Quel géant lumineux va jaillir tout d'un bloc !

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