DU PREMIER PRAIRIAL
1 « . . Et cTenfans à l'œil faux ,
« Qui traînent pour hochets de petits échafauds. »
La Terreur eut aussi le privilège de créer des modes. En ce temps-là, sur la table des personnes riches, on voyait, en guise de surtouts , de petites guillotines construites en bois précieux. Quelques Représentans en mission emportaient avec eux ces échafauds en miniature , c'était comme leur blason en relief. Plusieurs de ces chefs-d'œuvre furent long-temps conservés au Comité de sûreté générale. On en vint même au point de donner cette ressemblance aux pendans d'oreille et aux cachets de montre. Les enfans, au lieu de leur cheval de bois, demandaient à leur papa une jolie petite guillotine.
2 « Du pain! Ne croyez pas à leur fausse souffrance. »
Ce jour-là même, la Convention fit saisir et fouiller plusieurs individus qui vociféraient aux tribunes, et demandaient avec acharnement du pain : on trouva dans leurs poches du pain et de l'argent.
3 « Le président se couvre en signe de détresse. »
Une grande fermentation régnait à Paris, depuis le 3o germinal ; des bruits de famine circulaient parmi le peuple. Tout-àcoup, le ier prairial, la générale et le tocsin soulèvent les faubourgs Antoine et Marceau. A onze heures la Convention ouvre la séance. Dès ce moment le danger devint sensible : la salle était cernée par la populace insurgée. Les orateurs de la révolte lisaient à la barre leurs effrayantes pétitions. Les tribunes craquaient sous le poids de la multitude. Des coups terribles de hache et de crosse de fusil retentissaient à la porte de la salle voisine du salon de la Liberté. C'est en ce moment d'imminent péril, qu'André Dumont, président, cède le fauteuil à Boissy-d'Anglas.
4 « Et ce temple sacré qu'un jour doit rebâtir « Gardera sur ses murs l'image du martyr. »
Dans la salle reconstruite de la représentation nationale, au-dessus du bureau du président, un tableau sera placé, retraçant la mort de Féraud et l'héroïsme de Boissy-d'Anglas.
5 « C'est le jeune Féraud »
Féraud , député des Hautes -Pyrénées. L'avant -veille de ce jour, il était revenu de l'armée du Nord ; il était encore tout botté , et n'avait pas dormi depuis son arrivée à Paris. Harassé par deux jours de fatigues , de courses à cheval , le visage souffrant, les habits déchirés , ce courageux Représentant se jette au-devant de la foule qui déjà débordait dans la salle. Il harangue le peuple, lui présente sa poitrine nue, le conjure de ne pas violer la repré5 sentation nationale, et se jette par terre pour barrer le passage
de la porte. On passe sur son corps ; la salle est forcée. Alors Féraud se relève, se précipite vers la tribune, en s'arrachant les cheveux, et cherche à couvrir de son corps le président. En ce moment, les séditieux lui tirent par-derrière un coup de pistolet; il tombe, et on l'entraîne dans le couloir voisin où on lui tranche la tête.
5 « Les voilà tons les six , les héros de la fête. »
Rom me, Soubrani , Duquesnoy, Goujon, Duroy et Bourbottc prirent une part active dans cette insurrection populaire, avec d'autres Députés montagnards. Quand le calme fut rétabli dans la Convention , des décrets d'accusation furent lancés contre un grand nombre de Représentans ; ils furent jugés et condamnés à des peines sévères. Une commission militaire fut instituée pour juger les six dont les noms figurent dans cette Journée.
7 a Ils ne languiront pas dans le fort du Taureau. »
Les six Montagnards furent d'abord transférés au château du Taureau , dans le Finistère. Après vingt-trois jours de détention , on les ramena à Paris, où ils furent condamnés à mort le 29 prairial.
8 « Trois sont encor vivans »
A la lecture de leur arrêt, les condamnés ne manifestèrent aucune émotion. Ils firent leurs dispositions funèbres, et envoyèrent à leurs familles leurs portraits et leurs derniers adieux. En descendant l'escalier qui conduisait du tribunal à la Conciergerie, ils s'arrêtèrent un moment, et se frappèrent tous successivement avec la lame d'une vieille paire de ciseaux qu'ils avaient conservée
dans les plis de leurs vêtenens.Romme , Goujon , Duquesnoy tombèrent morts ; les autres survécurent à leurs blessures , et furent traînés à l'échafaud , sanglans et moribonds. Duroy était abîmé dans un silence morne ; Soubrani étalait ses entrailles ouvertes , et adressait des paroles au peuple; Bourbotte fut exécuté le dernier, et un horrible incident signala son supplice. Au moment où l'on voulut faire glisser en avant la fatale planche, il se trouva que le couteau n'avait pas été relevé , de sorte que sa tête rencontra cet obstacle, et heurta la hache ensanglantée. Dans cette position , il conserva tout son courage, et ne cessa de haranguer la foule.