ONZIEME
JOURNEE
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13 VENDEMIAIRE
BONAPARTE
Per f'ulgura surgens.
BlBT,E.
Gest la dernière fois qu'il monte sur la scène ,
Ce gigantesque acteur, tour-à-tour grave , obscène ,
Fou, sublime, valet, roi, victime, bourreau,
Au teint noir , aux bras nus , à la voix de taureau ,
338 ONZIÈMK JOURNÉE.
Qui toujours d'un seul jet improvise son rôle,
Et qui fait taire tout quand il prend la parole,
Le Peuple enfin; son corps fléchit sous le jarret,
On ne l'applaudit plus dès l'instant qu'il paraît;
Son poumon devient sourd, son bras nerveux se glace;
Au théâtre public d'autres ont pris sa place,
Et ces hommes nouveaux , dont il subit la loi ,
Des obscurs confidens lui désiguent l'emploi.
Il eut, plus de six ans, dans son drame de guerre,
Pour lustre le soleil, TEurope pour parterre ;
Qu'il se repose donc : dans ses rôles marquaus,
il ne reparaîtra qu'après trente-cinq ans.
Le calme était venu : le spectre lumulaire
N agitait pins sa faulx comme aux jours de colère ;
BONAPARTE. XV
La main réparatrice avait enfin lavé
Le Forum de la mort tout de tètes pavé.
Léchafaud, hors Paris , emportait les supplices,
Gomme un acteur honteux qui fuit dans les coulisses,
Et qu'on ne veut plus voir, et qu'un peuple étourdi
Exile, après lavoir à regret applaudi.
Les Sylla déchiraient leurs funéraires listes;
Le rire revenu sur les visages tristes,
La foule se groupait aux théâtres badins ,
Sous l'arbre négligé des populeux jardins,
Sur les sentiers connus et les pelouses vertes
D'où l'oeil pouvait percer dans les prisons ouvertes ;
On respirait enfin , après des jours si longs ,
Et la mode oublieuse entrouvrait ses salons.
Et pourtant on n'osait s'abandonner encore
Au charme décevant de la nouvelle aurore*;
Il semblait que toujours un matin innocent , En courant vers le soir finirait par du sang. Les esprits tout frappés de craintes légitimes, Ne rêvaient que discorde et nouvelles victimes C'est qu'on voyait écrit, dans l'air et l'horizon, Qu'une étincelle encor rougissait le tison.
La reine de la France, idole colossale, ■ Pour la dernière fois a paru dans la salle ;| Celle qui défia tous les pouvoirs humains Peut seule, et d'un seul coup, se briser de ses mains. Qu'elle est grande aujourd'hui la terrible Assemblée Calme , croisant les bras , sanglante et mutilée , D'une voix solennelle, au bord du monument, A la France elle lit son dernier testament ;
BONAPARTE. 341
Muette de douleur, la France universelle Semble douter «encor que le géant chancelle, Et, la main vers le ciel, dans un pieux transport Jure de maintenir sa volonté de mort.
Dans ce cri général nul n'a droit de se taire : Avec la voix du peuple un vote militaire Retentit sur l'Escaut , aux bords de l'Eridan , Sur la Sambre et la Meuse où triomphe Jourdan. Là , tout cœur de soldat sous la tente tressaille : Cent mille hommes debout, sur le champ de bataille, » Par la voix des canons adressent leurs saluts A leurs Représentans qui bientôt ne sont plus.
Mais voici l'anarchie à grands flots débord ée.; L'anarchie , à son aide appelant la Vendée :
Ml ONZIÈME JOURNÉE.
Fières de déchaîner leurs haines en suspens. Ces éternelles sœurs enlacent leurs serpens. Encore un jour de deuil ! un de ces jours sonores Où le sang dans Paris coule par tous les pores ; Cette fois c'est le lis, drapeau ressuscité, Qu'on livre à l'ouragan de la grande cité. Se peut-il? quel parti de fièvre et de vertige Fonde son avenir sur cette frêle tige ? La Vendée à Paris! oh l'histoire nous ment! O folie ! ils ont cru que c'était le moment , Ils ont cru que lassé de deux ans de souffrance, Paris allait enfin fleurdeliser la France, A leur pâle étendard présenter l'olivier, Et pleurer le dix août et le vingt-un janvier ! Allons ! à la lueur de la torche allumée, Appelez au combat votre insolente armée;
BON A PARTI:. 34
Vous êtes trente mille, avancez! c'est l'instant ; Faites votre dix août, le château vous attend; Plus de grille à la cour, vous entrerez à l'aise, On n'a pas recrépi la brèche marseillaise. Craignez de voir sur vous rebondir vos boulets, C'est la Convention qui garde ce palais î
Ils l'oseront : déjà leur audace enhardie ,
Du mémorable assaut tente la parodie ;
Ils sont fiers de la veille , où le faible Menou , 2
Aux pieds de la révolte a ployé le genou.
A leur tête ils ont mis deux généraux sans gloire,
Lafond et Danican, transfuges de la Loire,3
Qui d'un plan monarchique, en silence occupés,
Entraînent au combat leurs bataillons trompés.
Les deux grands précurseurs de la guerre civile , La cloche et le tambour, résonnent dans la ville ; Les uns précipités du fond des quais lointains Menacent le château du seuil des Théatins; D'autres suivent la rue immense qui se roule De la Féronnerie à la porte du Roule ; Ceux-là détacheront des milliers dassaillans Sur le grand Carrousel et la cour des Feuillans , Et ceux que l'Auxerrois de ses murailles couvre , Vont attaquer de front par les guichets du Louvre.
L'espoir luit-il encor sur les Heprésentans ?4 Doivent-ils de leur porte, ouverte à deux battans, Sortir le sabre au poing pour sauver leur fortune? Attendront-ils la mort au pied de la tribune ?
liONAPARTE. m
Ou , du peuple de Home , acceptant le destin , Iront-ils s'abriter sur un mont Aventin ? Non , il n'est pas venu le grand jour d'agonie ! Ces fronts ne sont pas faits pour tant d'ignominie ; On ne renîra pas l'héritage des morts , Et tout ce qu'en six ans d'héroïques efforts, Du pur sang de ses fils versa la France entière Sur la place publique et devant la frontière.
La liberté s'alarme, et les momens sont courts ; Entendez ; elle crie : Au secours ! au secours ! Hélas 1 pourquoi faut-il qu'incessamment frappée La liberté se livre à des hommes d épée Dont la brûlante lèvre étouffe en un moment La vierge qui se livre à leur embrassement?
Mk\ ONZIÈME JOURNÉE.
Celui qui va la prendre à l'abri de son aile
Cette fois , fait jaillir le feu de sa prunelle.
Le voilà! quel est-il? Son front pâle et nerveux
Laisse glisser au cou ses liquides cheveux;
Son profil copié d'une antique médaille
Se contracte de joie au vent de la bataille ;
Son geste est bref, son ordre est rapide et concis ;
Debout sur les pavés comme sur un glacis,
Son œil , d'un ciel d'orage en empruntant la teinte ,
Semble seul rallumer la batterie éteinte,
Conduire le boulet vers les frêles remparts
Dès que sa mâle voix vient de lui dire : Pars.
Quand un tel homme naît, la lyre du rhapsode
S'arrête sur l'histoire et chante un épisode;
Près d'un pareil géant, oh ! tout sujet est bas :
Trihre, trêve un moment aux civiques combats,
fiONAPÀRTË. :U7
Trêve aux fastes connus de ce glorieux tome; Sachons quel dieu la fait , et d'où nous vient cet homme.
Son nom est Bonaparte; il est né sur le sol
Où l'harmonieux pin s élève en parasol,
Où tous les cœurs sont chauds, oùïa mer qui s'avance
A baisé l'Italie et la tiède Provence.
Enfant, on lavait vu loin de la cour des jeux
Porter une main d'homme à son front orageux, Comme s'il écoutait dans la grande nature Quelque écho merveilleux d'une gloire future , Comme si quelque fée à lui se révélant, Lui montrait l'avenir par un chemin trop lent. Sur un rocher, voisin du roc qui Fa vu naître, L'adulte enfant bientôt va se faire connaître :
;î48 ONZIÈME JOURNÉE.
Voyez-vous cette ville assise au pied des monts,
Que baigne de ses flots la mer que nous aimons ,
Cette forte cité, chaînon de murs qui lie
La France maritime à la belle Italie ,
Toulon ? A ce nom seul vous avez tous frémi : 5
Il est par trahison aux mains de l'ennemi ,
Les Anglais ont son port, sa rade circulaire
Et son fort deFaron comme un vautour sur Taire. 6
Il faut tout ressaisir : contre ses murs poussé
Le bélier de la France est bientôt émoussé ;
On s'ennuie au glacis, la pluvieuse automne
llend plus lassant encor ce siège monotone :
Point de brèche aux remparts presque au sol nivelés;
Lamalgue, aux bastions largement crénelés, 7
Comme un immense obus qui sur son pied s'incline,
Ecrase tout au loin , du haut de sa colline;
BONAPARTE. 349
Dans la rade et le port l'Anglais est triomphant :
Sur la vague française et que sa rame fend,
Sous le blanc pavillon , la chaloupe légère
Glisse, en portant aux forts l'ordonnance étrangère;
Il est temps de finir ce siège désastreux;
Les inhabiles chefs se conseillaient entre eux ,
Quand Bonaparte arrive avec une pensée :
Autour du lieutenant la foule s'est pressée;
Dans ce sublime jour l'homme se révéla ,
Il montre Gibraltar et dit : Toulon est là.
C'était un fort nouveau qui dominait la côte,
Battait le camp français , et protégeait la flotte.
Il était si terrible au feu de son canon ,
Que ceux qui l'ont bâti lui donnèrent ce nom.
La nuit vient ; les soldats que le héros conseille
Laissent le grand chemin qui conduit à Marseille,
;*5() ONZIÈiME JOURNÉE.
Ils marchent vers la rade et découvrent ce fort,
Ce nouveau Gibraltar où la garnison dort.
L'horizon s'alluma, la mer mugit de houle, 8
La foudre rebondit dans les vaux d'Olioulle ,
L'éclair illumina ces immenses vallons
Où le tonnerre roule avec des bruits si longs ,
Le ciel versa la pluie en cascades sonores;
Du volcan d'Évenos au désert des Signores
Toute montagne ouvrit son gigantesque flanc ,
Et tous les vents rivaux sortirent en sifflant.
Pourquoi ces bruits, ces vents, cette nuit de lumière?
Bonaparte gagnait sa victoire première ;
Toutes les voix de l'air et des eaux s' unissant,
Saluaient, comme en chœur, le grand homme naissant :
Il gravissait à pied, la lame haute et nue ,
Du fort aérien la pierreuse avenue ;
BONAPARTE. 351
La garnison anglaise éveillée en sursaut Apprêtait ses canons au formidable assaut ; Sa longue artillerie, à minuit embrasée, Ruisselait en obus sur la côte rasée , Et ce nouveau tonnerre , et ces nouveaux éclairs , S'entremêlaient à ceux qui rougissaient les airs. Il fallait au héros, digne de cette fête, Son baptême de sang, sa blessure à la tête;9 Il les reçut : son front qu'effleura le boulet, Où la pâleur s'enfuit sous le sang qui coulait, Apparut aux soldats, comme si l'incendie Lui ceignait en rayons sa couronne arrondie ; Tous suivent, enlacés en immenses chaînons, L'homme miraculeux qui commande aux canons, Et les yeux attachés au feu qui les décime Roulent du bas en haut vers son ardente cime;
Quand il fut au sommet, Gibraltar s'écroula, Et le siège finit; car Toulon était là !
Ce merveilleux début avait grandi sa taille : Paris lui confia sa dernière bataille ; l0 Aussi le voyons-nous aujourd'hui, de sa main A de nouveaux soldats indiquer leur chemin , Charger du drapeau blanc les hordes reparues Sur un champ de bataille entrelacé de rues; Dans les noirs carrefours où le choc est trop lent Entraîner avec lui son tonnerre volant , Partout anéantir cette révolte armée Qui semble sur ses pas se dissoudre en fumée , Et, comme un laboureur qui promène le soc, Sillonner l'ennemi de la Seine à Saint-Roch.
BONAPARTE. 353
Oh ! c'était bien aisé pour ce bras de colosse De punir une émeute et de creuser sa fosse. Nul sentiment d orgueil n'éclate sur son front ; Ce n'est rien , il attend les choses qui viendront. Qu'il se tire à l'écart, qu'au fond de sa retraite, Il suive à l'horizon son étoile secrète , Cet astre qu'il voit seul, l'astre qui se leva Pour le conduire aux lieux où nul mortel ne va. Avant de terminer ce glorieux volume, Je te retrouverai, toi, dont le nom m'allume Et me fait palpiter dans un air étouffant , Tout comme si j'étais ton père ou ton enfant. Que de fois, en foulant ces poétiques plages Où le flot de Toulon chante sous les feuillages , Soit qu'un canot léger qui s'envoie du port M'eût poussé dans la rade où l'eau captive dort,
;i54 ONZIÈME JOURNÉE.
Soit que mon pied dévot eût lustré ces collines
Où Gibraltar repose en jaunâtres ruines ,
Que de fois je t'ai vu, fantôme oriental ,
Debout sur ce grand roc, ton digne piédestal !
Que de fois, l'œil en feu, la paupière éblouie,
Ma bouche murmura, comme une ode inouïe ,
Un inconnu poème en langage divin ,
Qui manque à ma mémoire et que j'y cherche en vain!
Car la voix de la mer, le rocher qui résonne,
Les bruits aériens de l'éclatante zone ,
La brise qui se joue à la flamme des mâts,
Tout s'oublie en ce sol de pluie et de frimas.
Je ne t'ai qu'entrevu dans cette grande ville,
Le jour où tu domptas la révolte civile :
Là , ta gloire est trop triste , et le sang du pavé
Sous le pied du passant est toujours mal lavé.
BONAPARTE. 355
Aussi, puisque j avais à conter cette histoire, Je l'unis aux rayons d'une sainte victoire , Celle qui te servit de premier échelon, Et qui te fit si grand sur les murs de Toulon.
DE LA