DOUZIÈME
JOURNÉE
Consulis imperium hic priraus saevasqiwe secures Accipiet. Virg.
Lorsque la liberté , cette déesse austère , Descend pour consoler un peuple sur la terre; Quelle le trouve assis, dans ses ennuis pesans, Sur un sol crevassé mille et quatre cents ans,
Son œuvre qui partout rencontre un sol rebelle
Est bien laborieuse avant de surgir belle ;
Ce n'est point un travail qui doit payer son prix
A ceux qui Font souffert et qui l'ont entrepris ;
Hélas ! il se refuse à toute main timide ;
Il use des géans ; c'est une pyramide
Comme celle qui monte avec des travaux lents,
Et paraît jeune encore après quatre mille ans.
Avant qu'elle ait assis sur le sable solaire
Ses talus de gradins , son flanc quadrangulaire ,
Et qu'elle ait revêtu l'invisible ciment,
Et sa robe de marbre, éternel vêtement,
Eh bien ! il faut toujours que ceux qui Font bâtie,
Le monarque architecte , avec sa dynastie ,
Les journaliers vaincus par d'immenses travaux,
Dorment ensevelis dans ses propres caveaux.
Sous un ciel orageux la liberté s'élève,
Puis contre l'ennemi, se confiant au glaive,
Elle se fait soldat, et l'homme soucieux
Suppose qu'elle est morte ou remontée aux cieux.
Elle ne reparaît dans sa force première
Qu'au jour où l'horizon a repris sa lumière,
Et que les oppresseurs, venus des quatre points,
Ont leur glaive à la gorge et leurs chaînes aux poings.
La liberté ! dix ans semblent l'avoir usée ;
Sous le poids de son front elle semble écrasée.
La France, ce pays qui l'aime et l'aime tant,
Qui consacre pour elle un culte si constant,
Cette France, aujourd'hui, par les rois enlacée,
Semble morte aux efforts, elle est déjà lassée;
Elle a vu trop de sang , trop de sang a coulé ;
Son sol par le bourreau fut trop long-temps foulé,
Trop d'hommes ont péri dans ses mille hécatombes,
Son peuple fossoyeur a creusé trop de tombes;
L'atonie est partout, et partout l'homme sent
La fatigue passée et l'ennui du présent.
On cherche et Ton demande avec inquiétude ,
Qui viendra rendre un peuple à cette solitude ,
Quel incident subit, que nul n'a médité,
Ravivera ce sol brûlant d'aridité.
Sans doute, en ce moment d'oppressive faiblesse,
Où plus qu'un dur travail le repos même blesse,
Où de tant de trépas le sol est encor teint ,
En cette heure de doute où tout culte s'éteint,
Si du bel Orient perçant l'antique toile,
Comme un acteur nouveau, se lève quelque étoile,
Et qu'elle vienne luire avec ses rayons d'or
Sur le ciel de Paris où la vie est encor;
Si quelque grand miracle, à cette foule usée,
Surgit de l'horizon ainsi qu'une fusée,
Il est encore un germe au fond de chaque cœur ,
Qui peut reconquérir la pristine vigueur;
Et si la liberté dans l'ombre se retire ,
Si même elle succombe, héroïque martyre,
En regagnant au vol son trône aérien ,
Elle nous reviendra ; quarante ans ne sont rien.
Guidé par ce flambeau qui l'échauffé et l'éclairé,
Chaque peuple a marché vers ce grand corollaire ;
La liberté se fonde un trône de granit ,
La tribune commence et le glaive finit.
Il approche celui dont la parole forte Va tout ressusciter sur une terre morte,
Celui qui va trouver comme un chemin de cris Du golfe de Fréjus au fleuve de Paris. Il ne prend pas la France ; elle seule se livre, Se jette dans ses bras et lui demande à vivre ; Tout lui sera permis maintenant, il peut tout ; Son chemin est tracé ; qu'il aille jusqu'au bout !
Le voilà dans Paris le grand homme , il étale Son lustre italien , sa gloire orientale. On a cru voir renaître un de ces morts fameux Qui venaient des pays poétiques comme eux, Apportant sur leurs fronts l'auréole sublime Que trace en bruns reflets le soleil de Solyme, Ce soleil qui s'étend sur ces illustres monts Où passèrent un jour tous ceux que nous aimons. Oh! qu'il comprenait bien l'éclatante magie Qui de ces pays saints en tout temps est surgie !
Lorsqu'à Toulon , assis sur le môle riant , Dans les flots opposés il voyait l'Orient, Une secrète voix lui conseillait sans doute De suivre, devant lui, la lumineuse route, Et de s'en revenir, après, au sol natal, Le front tout rayonnant du type orientai.
Bonaparte ! à ce nom tout Paris se réveille Et s'agite pour voir passer l'homme merveille : Un long frisson de joie étreint cette cité; C'est encore Paris , il est ressuscité ! Son héros est venu sur le cheval numide Qu'il montait en courant sous une Pyramide ; Sa tempe s'est noircie au feu de ces climats , Il tient le fer trempé dans les eaux de Damas >
Il froisse du genou la housse dune selle
Où des ornemens turcs l'arabesque étincelle ;
Il sème autour de lui ces parfums inconnus,
Ces miasmes sans nom de l'Orient venus.
Son cheval, dominé sous sa main caressante,
Emporte avec un homme une histoire récente ,
Et la foule, en voyant l'homme et le cavalier,
Raconte tous les faits qui viennent s'y lier :
C'est lui qui , sur l'Egypte osant un soir descendre ,
Emporta le matin la ville d'Alexandre;
Il a vu le désert, il s'est fait des chemins
Qu'on n'osait plus franchir depuis les temps romains;
Il a ressuscité les combats poétiques ,
Les jours aventureux et les marches antiques;
11 a vu le Thabor, le Sina, le Jourdain,
La plaine où se battaient Tancréde et Saladin ,
SAINT-CLOUD. Ml
Le sublime Garmel à la cime adorée, Joppé, Ptolémaïs, la mer de Gésarée:
Partout , sur tous les monts de ces pays lointains Où se sont accomplis les sublimes destins, Où comme un Océan le grand désert se lève, Partout il a jeté les éclairs de son glaive , Partout il a jeté , de Dieu même applaudi , L'éblouissant drapeau d'Arcole et de Lodi. Qui viendra l'arrêter dans son brillant cortège, Cet homme qu aujourd'hui tant de gloire protège ? Celui qui dans sa main a pesé Denderah Peut faire désormais tout ce qu'il tentera.
Sans doute qu'au moment où dans Rome encor libre, La voix du Rubicon résonna sur le Tibre,
Les vieux patriciens, au seul nom d'empereur, Déchirèrent leur robe et pâlirent d'horreur, Le cri de Rome en deuil sortit de la tribune : César n'entendit rien ; il suivait sa fortune. Nul pouvoir ne retient un tonnerre lancé : Sur le pont de Saint-Gloud Bonaparte a passé ; l C'était le Rubicon de la nouvelle Rome : Voici la liberté face à face avec l'homme ! C'est elle 1 voyez-vous pâlir à ce seul nom Celui qui , l'œil serein , marche sur un canon ? Oui , Bonaparte eut peur, oui , des frissons timides Étreignirent au sein l'homme des Pyramides : Tant cette liberté qu'on adore à genoux, Même fût-elle une ombre, a d'empire sur nous ! Terrible vis-à-vis! Épouvante sublime!
Un vertige l'arrête en montant sur l'abyme :
Il n'a pas même vu l'ombre du Montagnard 3 Qui fit luire à son front le reflet d'un poignard : Non, il ne peut finir les choses commencées, Car son cerveau brûlant garde trop de pensées. Viens, Murât, viens, cette œuvre attend ta large main;4 Ton sabre seul ici peut s'ouvrir un chemin ; Roi futur! il n est rien encor qui te décèle ; Ta couronne est un casque et ton trône une selle; A ces scrupules vains jamais tu ne cédas, Fais ton métier, parais, entre avec tes soldats, Chasse ces avocats hors de leur sanctuaire,5 Comme les Mamelucks dans la plaine du Caire.
Tout est donc consommé!.... De l'immense linceul Où s'abyme la loi , se dresse un homme seul ;
La liberté vaincue à ses genoux se range : Voyons! que pourra-t-il nous donner en échange?
Il va prendre le siècle à deux mains , ce géant : Il va de ses débris bâtir sur le néant ; Il va jeter si haut ses ailes colossales Que toutes les grandeurs deviendront ses vassales; Que tous les rois vivans seront autour de lui Comme des feux follets quand le soleil a lui. Dans son histoire immense, oh ! comme tout se lie ! Il est consul , il va parler à l'Italie ; Il va reconquérir cette terre des dieux Qu a ressaisie encor le Germain odieux. L'écho de son canon sur le Carrousel vibre, C'est Marengo qui dit : l'Italien est libre;
Rome a vu s'exiler le César oppresseur, Et dans Paris lointain elle embrasse une sœur. Louvre ! agrandis ta porte et bondis d'allégresse , Voici le Vatican , voici Rome et la Grèce , Tout un meuble complet de marbre et de couleurs ; Voici Vénus qui vient de la ville des fleurs, Voici Dominiquin, Raphaël, Véronèse, La Diane qui chasse et l'Hercule Farnèse , Anonymes trésors qu'achevaient des deux mains Les dieux , quand ils prenaient des visages humains. Sphinx, Anubis, Typhons, à la face noircie, Bonaparte les donne , et Paris remercie. Encore ! il nous en faut; ourdis un nouveau plan, Tl nous faut des lauriers pour tous les jours de Fan ; Il faut qu'à tes efforts toute victoire due Chasse de noc-e esprit la liberté perdue.
Eh bien ! voilà trois rois qu'un même sort unit ,
Qui provoquent son aigle encore dans son nid.
L'Empereur s'est levé, du fond des Tuileries,
Avec ses fantassins et ses cavaleries ;
Et cosaques , landwers , hulans , pandours , strélitz ,
Tout est mort : à genoux ! saluez Austerlitz !
Gloire à lui ! Notre-Dame ébranlant ses tours noires,
Tourmente son bourdon, ce tocsin des victoires;
Le canon, répondant au timbre de la tour,
Annonce à tout Paris l'Empereur de retour.
Toute rue est peuplée, et toute maison vide,
On ne voit qu'un regard dans cette foule avide ;
L'armée entre, et la Garde, aux régimens d'élus,
Avec ses habits bleus et ses bonnets velus,
Couronne de soldats, vivante citadelle,
Garde l'hommcadoré qui marche au milieu d'elle*
SAINT-CLOUD. ISS3
Elle entre : oh ! c'est alors qu'il était beau de voir Ce Paris ondoyant sur leurs pas se mouvoir, Quand ses longues clameurs, par les arbres brisées, Ruisselaient, comme à flots, dans les Champs-Elysées. Puis il partait encor, cet homme étincelant, Pour labourer Essling, Iéna, Friedland , Et de chaque sillon que creusait son épée, Faisait, sous le soleil, jaillir une épopée. Ainsi qu'un voyageur, dans ses goûts inconstans, Dans chaque capitale il logeait peu de temps ; Tous les palais d'Europe étaient ses Tuileries , En route il les prenait pour des hôtelleries, Et ses soldats , veillant dans ces palais étroits , Sans leur faire un salut voyaient sortir les rois. Dans ses jours de repos il taillait des montagnes, Il faisait don d'un fleuve à d'arides campagnes ;
3ft| DOUZIÈME JOURNÉE.
Il ouvrait un cours libre à ses vastes desseins;
Pour l'Océan captif il creusait des bassins;
Tl tressait le fer rouge, et sur les rives neuves
•Il le courbait en ponts le long du cours des fleuves.
Ou, prenant sous ses doigts un immense burin,
Il gravait son armée en spirales d'airain,
Et comme un ouragan qui monte et tourbillonne ,
Il la lançait vivante aux flancs d'une colonne.
Et toujours dans Paris le monarque piéton
Portait son œil de feu de la dalle au fronton,
Dictant des monumens pour des dates certaines,
Faisant jaillir du pied ses quatre-vingts fontaines,
Arrachant le vieux Louvre à l'éternel chantier,
Après soixante rois le créant tout entier ,
Semant avec sa main , comme l'herbe aux prairies ,
Les grands arcs triomphaux, les parcs, les galeries.
Les ponts aériens, les fastueux jardins ,
Les hauts temples, debout sur d'immenses gradins,
Les muséum sacrés, labyrinthes de salles;
Il pétrissait Paris dans ses mains colossales ,
Afin que l'étranger ne vît rien de plus beau
Que la ville où ses vœux imploraient un tombeau.
Il était aujourd'hui dans sa ville adorée, Et demain le canon de l'église dorée Annonçait à Paris que son grand souverain Ecrasait l'ennemi sur 1 Escaut ou le Rhin. Sur quelque monument de bâtisse trop lente La trace de son doigt était encor brûlante, Et ce doigt formidable, indiquant l'horizon, Donnait à l'étranger ce cercle pour prison.
11 visitait Madrid, et l'Espagne lointaine L'entendait rebondir aux bords du Boristhèue ; De Saragosse éteinte, en deux élans, il va Brûler sous ses glaçons la froide Moskowa. Il quittait aujourd'hui le chaud pays des Mores, Les filles de Tolède, autour des sycomores Folâtrant les pieds nus et la mantille au cou, Et partait le soir même à cheval pour Moscou, Et son armée à pied, d etonnement saisie, Saluait sur le pôle une ville d'Asie Qui laissait réfléchir dans un fleuve lointain Ses minarets aigus et ses dômes d'étain. De l'heur et du malheur il vit le double faîte, Et, grand par la victoire et grand par la défaite, Triomphant ou vaincu, dans l'abyme ou debout, De l'extrême recoin du monde à l'autre bout ,
Toujours en le voyant les nations émues S'inclinaient dans les champs, sous les bois, sur les rues, Et couraient pour le voir avec de tels élans , Gomme on n'en vit jamais depuis nos six mille ans. Les mères qui versaient des pleurs tant légitimes Sur leurs fils , de la guerre éternelles victimes, Les mères pardonnaient au héros triomphant Qui pour se faire dieu leur prenait un enfant. Sur les champs du combat , la tempête finie , Quand son austère voix consolait l'agonie, Les soldats mutilés par le fer ennemi Sur la mare de sang se levaient à demi; A ce festin de mort chaque faible convive Criait : Mourons , amis , et que l'Empereur vive ! C'était un fanatisme et si grand et si beau , Que si chaque victime échappée au tombeau ,
Ce million de morts qui du Nil à la Loire- En quinze ans de combats succomba pour sa gloire , Si ces os glorieux dispersés par les vents, Dans quelque Josaphat reparaissaient vivans, Tous le suivraient encor dans une joie immense, En criant: Que demain notre mort recommence! Vive Napoléon ! oh , qu'il parle! à sa voix Ce ne sera pas trop que de mourir deux fois ! Aujourd'hui qu'il n'est plus, et qu'un cercueil dérobe L'homme qui sous sa main faisait tourner le globe, On do'ute encore, il semble à notre esprit frappé Qu au gouffre de la mort le dieu s'est échappé, Et qu'il va quelque jour nous tomber de la nue En montrant aux soldats sa face tant connue , Son manteau de triomphe et de deuil, son chapeau, Astre d'une bataille <•! son meilleur drapeau.
Et puis , après ces vers d'un indigne sommaire , Parlez-nous d'attentat, de crime, de brumaire... Nous sommes sourds, notre œil ébloui pour jamais, Ne voit que lui, debout sur tous les hauts sommets, Lui qui dans un seul nom a relié l'histoire, Qui par mille torrens nous a versé la gloire, Cette gloire qui donne une mâle fierté, Et fait oublier tout, même la liberté !
DE LA
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