‹ Douze journées de la révolutionChapitre 8 sur 53 · QUATRIEME · texte numérisé non relu

QUATRIEME

JOURNEE

20 JUIIV

Apparet domus intus , et atria longa patescunt; Apparent Priami et veterum penetralia regum. ( Virgile. )

L'idole monarchique a perdu son vieux culte ; C'est le vingt juin ! le jour de la sublime insulte , Où le peuple étendu sur les fauteuils royaux De sa calleuse main touche les saints joyaux,

JOTHECA

Où l'homme du faubourg plonge ses yeux avides Dans l'espace profond des appartemens vides, Où le roi de la rue et le roi du château Sur la table des dés vont jouer leur manteau ; C'est le dernier moment des pompes souveraines , Le dernier jour de roi du captif de Varennes. L'incorrigible orgueil a feint de ne pas voir Le tourbillon rapace où nage le pouvoir; En vain, par des complots, par des trames ourdies Il a cru retarder l'heure des tragédies, L'œuvre marche à sa fin; soyez, soyez contens, Diplomates de Cour, conseillers impotens ; Vous avez voulu voir une pourpre avilie, Eh bien! Louis boira l'affront jusqu'à la lie; Vous seuls avez creusé de vos perfides mains L'ornière qui le pousse à de sanglans chemins ;

Aujourd'hui dégradé de son ancien prestige ,

Sa tête va bondir de vertige en vertige,

Jusqu'au jour où changeant cette pourpre en linceul ,

Sur son dernier théâtre il comparaîtra seul.

C'est encore un vingt juin! sous les soleils torrides ' Ce jour ouvrit l'histoire à nos éphéméridès; Date retentissante à l'ereille des rois, Elle étincelle encor pour la troisième fois. L'ouragan est sorti des flancs de la Gironde ; 2 Gomme une forge en feu la ville entière gronde, Non ce lâche Paris, boudoir de citadins, Cet enclos de bazars, de palais, de jardins, Non ce ventre à chair molle engourdi de paresse, Cet amas corrompu d'intestins et de graisse ;

Mais Paris des faubourgs Saint- Antoine et Marceau ,

De nerfs et de tendons électrique faisceau,

Arsenal d'hommes forts qui, d'une main durcie,

Exercent en suant la tenaille et la scie,

Qui, dès que le tocsin frissonne aux ateliers,

S élancent en trois bonds aux royaux escaliers,

Et frappent, mieux que nous faibles hommes de plume,

Sur un trône de roi comme sur une enclume.

Ce Paris s'est levé de toute sa hauteur, Farouche, menaçant comme un gladiateur Qui de son large orteil presse une terre libre Et fixe un œil ardent sur sa chaîne qui vibre. Débordés à-la-fois par un double chemin , Ces fraternels faubourgs se sont serré la main;

Hardis représentais de la grande famille, Ils inondent le sol où tomba la Bastille; Cette place qui fume encor depuis trois ans Résonne sous les pieds des soldats artisans ; Le tumulte préside à leurs rangs énergiques : Ce ne sont point ici ces pivots stratégiques, Ces roides mannequins, automates des rois, Ces soldats bien vêtus, bien alignés, bien droits, Dont les pieds compassés s'avancent en bataille Gomme un soubassement dune longue muraille ; Leurs confus pelotons se heurtent en tous sens; Ils brandissent des faulx, des haches, des croissans : Habillés à la hâte ou demi-nus, qu'importe? Pour forcer une grille ou briser une porte , Pour broyer à ses pieds de pâles bataillons, La vengeance convoque une armée en haillons.

Quand au palais des rois le peuple rend visite ,

Quand à leur table d'or, superbe parasite,

Poussé par un outrage il vient s'asseoir enfin,

Sa grande gueule ouverte en leur disant : J'ai faim ;

Aux pointes des fusils présentant sa requête,

C'est alors qu'il revêt son habit d'étiquette,

Et que pour accomplir un dessein médité

Il se présente en Cour beau de sa nudité.

Voyez-les, cette fois, dans leur cynique allure :

Le bonnet phrygien presse leur chevelure;

Ils ont improvisé par d'unanimes vœux

Des chefs aux seins velus, aux bras noirs et nerveux,

Dont la voix retentit comme un clairon de guerre ,

Et comme chef unique ils ont élu Santerre : 3

C'est le roi des faubourgs, c'est leur Agamemnon,

Un de ceux dont le peuple idolâtre le nom,

Un de ceux qu'en tout temps, pour dominer la foule, Le prévoyant destin f(*nd dans un large moule ; Ses âpres compagnons n'obéissent qu'à lui ; Sous les feux du soleil son long sabre a relui, C'est l'heure du départ : les informes recrues Ruissellent comme un fleuve encaissé dans les rues; Tous les bras sont levés, tous les fronts sont couverts D'épis de la moisson, de fleurs, de rameaux verts; Le sol palpite au loin sous ce peuple qui passe, L'éclatant ça-ira resplendit dans l'espace ; En guise de drapeau mille mains ont porté L'arbre qui prend racine avec la liberté ; * D'autres sur deux canons traînent lesdroits de l'homme, Ces tables de la loi de la nouvelle Rome; Décalogue éternel que le doigt souverain Marqua sur un feuillet bien plus dur que l'airain.

Par-tout, sur le chemin qui meneaux Tuileries, Marseille a déployé ses riches théories, Ses fêtes de la mer, ses parfums d'Orient, Et la sainte révolte a pris un air riant. Ce sont eux : écoutez leurs sonores syllabes : Ce sont les fils des Grecs, des Romains, des Arabes, Les fils de la mer chaude et des brûlans climats, Ceux qui montent d'un saut à la pointe des mâts, Qui de chaque cheveu dardent une étincelle, Qui lavent dans la mer leur sueur qui ruisselle, Seul peuple de nos jours qui garde dans ses yeux L'éclair indépendant de ses premiers aïeux. Sur les bonds convulsifs des enfans de Phocée La noire multitude au château s'est poussée; 5 Une immense clameur assiège le palais, Remplit le Carrousel, et l'hymne marseillais

Gronde avec ses refrains sous la sublime voûte Où, l'œil terne de peur, la Cour muette écoute.

Et cependant, que fait le fantôme de roi?

Que sent-il en son cœur ? le courage ou l'effroi ?

Rien; nous hommes du peuple, ignorans que nous sommes,

Nous supposons aux rois le sang des autres hommes ,

Nous plaçons dans leur sein, par un calcul trompeur,6

Des phases d'héroïsme et des phases de peur ;

Eh bien, non; l'air des Cours, l'atmjjphère gothique

Ont si bien endurci leur fibre lymphatique ,

Qu'ils conservent toujours la fraîcheur de leur teint;

Tout, jusqu'à l'égoïsme, en leur ame s'éteint ;

Aussi , dans ces grands chocs que leur palais voit naître,

Quand la voix des faubourgs gronde sbus leur fenêtre,

Ils ont ce calme plat et ce courage faux

Qui provoquent le peuple et font les échafauds.

En ce moment de deuil le monarque docile

Pour lancer un veto convoquait son concile ,

Sans craindre que jamais dans ce pompeux salon

La hautaine révolte imprimât son talon ;

Il avait près de lui, pour garde et pour escorte,

Quelques vieux courtisans d'une majesté morte,

Quelques prêtres vêtus de blancs habits de lin , 7

Qui de la monarchie assistaient le déclin;

Tous ces nains machinaient une œuvre colossale ,

Ils tressaient un cordon pour la France vassale,

Et, martyrs imposteurs du trône et de Faute] ,

A l'insolente plèbe ils jetaient le cartel.

O pitié ! même à l'heure où ce peuple qu'on raille

Investit de ses bras leur dernière muraille,

Ces prêtres conseillers, ces nobles fanfarons,

Ces eunuques titrés, aux luisans éperons,

Jurent d'abattre encor le peuple qui se lève ,

Et leur main qui jura laisse tomber le glaive.

A peine, sur les cours, quelques hardis valets

Ferment à deux battans les portes du palais;

La hache qui surgit du faisceau populaire

A déjà tout broyé comme l'épi sur Faire,

Le chêne qui défend les larges escaliers ,

Et les gonds cramponnés au marbre des piliers,

Et la grille de fer dressée au vestibule;

De rempart en rempart l'étiquette recule ;

Par un dernier effort, sous un panneau de bois,

Elle veut abriter le monarque aux abois ;

Que faites-vous ? huissiers ! qu'on ouvre en confiance

La bouche d'un canon vous demande audience; s

Jamais un orateur marchant sur des affûts

A la porte des rois n'éprouva des refus.

Place donc ! faites place à cette immense trombe !

Bien ! tout est envahi, le dernier rideau tombe ;

Le palais de Priam ouvre ses profondeurs :

Aux Pyrrhus des faubourgs, aux noirs ambassadeurs,

Apparaissent au loin d'immenses galeries ,

Les secrets reposoirs des saintes Tuileries,

Ces calmes corridors où, pour faire trois pas,

L'étiquette jalouse apportait son compas,

Ces lambris d'où descend une fraîche tenture

Que ne souilla jamais un parfum de roture;

Oh ! tout est profané! sous ces augustes toits,

Marseille a déchaîné son tonnerre patois;

La pointe des fusils froisse les girandoles ;

Ces fauteuils où la Cour encensait ses idoles

S affaissent sous le poids de ces conquérans lourds ; Des pieds noirs et fangeux marchent sur le velours. Non , l'histoire d'un peuple, en ses vieilles annales, Ne déroula jamais de telles saturnales : Ils agitent les dards, les piques, les couteaux, Les drapeaux de haillons, les grossiers écriteaux; Ils tiraillent ce roi sans culte et sans couronne ; Gomme un cercle étouffant, ce peuple l'environne : A l'angle du salon, debout sur un fauteuil, 9 Louis sur ses sujets jette un calme coup d'œil, Met la main sur son cœur, et la foule lui crie : Plus de veto ! choisis Goblentz ou la patrie ! De hideux orateurs aux sauvages accens Hurlent autour de lui des conseils menaçans, Mêlent des cris de rage*aux saccades du rire. A bas les noms de roi, de majesté, de sire!

On l'appelle monsieur; un grotesque échanson ,0

Porte jusqua sa bouche une horrible boisson;

Puis d'un usage antique ils font le simulacre :

« S'il est roi, dit Legendre, il est temps qu'on le sacre ; l

« J'ai sa couronne prête , » et son bras effronté

Du bonnet jacobin coiffe la royauté;

Louis roi des Français, le peuple te salue!

Voilà la royauté telle qu'il l'a voulue !

C'est assez pour un jour : de ce sol calciné

Le débile roseau n'est pas déraciné;

Quelques panneaux brisés, quelques grilles tordues,

lies rauques voix du peuple au palais entendues,

La royauté traînée à son dernier gradiu ,

Voilà tout ce qu'a pu le souffle girondin ;

Pour amener ce choc, que la mort accompagne,

Il faut que l'ouragan sorte de la Montagne.

Va donc, ne vide pas sur ce palais ami

Ta coupe de colère épanchée à demi ;

Va, peuple confiant, qu'une voix douce enchaîne, l

Mets au front de ton roi la couronne de chêne,

Brise dans ton remords tes orageux tambours,

Emousse sur le sol la pique des faubourgs ;

Louis, instruit enfin, par ce jour d'audience ,

Rompt avec son clergé tout pacte d'alliance ;

Sa parole est sacrée, il te l'a bien promis,

Ses amis de Coblentz seront ses ennemis ,

La sainte liberté va devenir son culte ;

Ceux qui dans le château, par une trame occulte,

D'un sinisfre avenir entretiennent l'espoir,

Vers un sol étranger s'exileront ce soir.

Mensonge ! trahison ! les rois de sacristie Savent Fart d'obtenir quelques jours d'amnistie; Réveillés en sursaut par la rébellion, Leur hypocrite main assoupit le lion ; Celui-ci, dépensant quelques mesquines ruses, Un moment à la vague impose des écluses ; Mais le peuple lui garde un terrible retour, 11 reviendra finir l'ébauche de ce jour, Et jeter sur le sol, dans une lutte prompte, Ce front découronné qui sua tant de honte ; Pour subir un tel maître il a trop de fierté ; On pardonne le crime et non la lâcheté : Un roi qui du balcon sur la publique place Voit vers ses corridors marcher la populace, Et ne sait pas trouver dans un recoin du cteur Un héroïque élan d'une mâle vigueur,

Et ne sait pas mourir avec ses dgmestiques Sur le champ de bataille ouvert sous ses portiques, Et défendre sa tour où sonne le beffroi , Et clouer à son front sa couronne de roi, Et ne dérouille pas, pour jeter l'épouvante, Le fer de tant d'aïeux dont toujours il se vante ; Qui, pour se ménager un douteux lendemain, Répudie en son cœur le serment de sa main; Celui-là peut tomber la tête sur la pierre Sans que larme de deuil humecte une paupière, Sans qu'un cri de douleur, de pitié, de remord , Eclate dans la ville où l'on dit : Il est mort. Qui se laisse avilir se fait ses agonies, Contre lui tout est juste, à lui les gémonies , A lui les sombres jours où le peuple bravé Dépèce une couronne assis sur un pavé!

Le peuple a toujours droit; en vain on l'incrimine Ce n est que lentement qu'il prépare la mine, Qu'il creuse dans ce roc, sulfureux piédestal Où les rois sont debout jusqu'au moment fatal; Il n'est jamais pressé de punir; que d'années Il lui faut pour saisir des têtes condamnées ! Avant de foudroyer un roi dans son palais Il fait luire quatre ans l'éclair sous ses volets ; Ses -avis sont fréquens et sa menace est lente; Enfin pour écraser une Cour insolente, Au plus grand désespoir le peuple se résout: Son vingt juin méprisé fait jaillir le dix août.

DE LA

©©©©©se©©®®@©©®©®@®©®©®@@@©®©©©©@®©©®©©®©©©®©

« C'est encore un vingt juin.

A voir la fatalité qui s'attache à quelques dates et à certains anniversaires, on dirait que les monarchies modernes, comme la vieille Rome, subissent l'influence de jours néfastes. Pour la royauté de Louis XVI, le 20 juin devait être une époque d'évènemen's et de deuils périodiques. En effet, ce jour en 1789 se fait célèbre par le serment du jeu de paume cette grande préface de la révolution. Depuis lors, le 20 juin 1791 , le roi et la famille royale s'échappent, à la faveur de la nuit , du château des Tuileries , pour fuir à l'étranger ; tentative coupable qui fut déjouée à Varennes , d'où le roi fut ramené prisonnier à travers les imprécations de la multitude. Enfin c'est le 20 juin 1792 que le peuple, maître des Tuileries, surprend pour la première fois une dynastie dans un salon, et déchire le velours qui recouvrait les planches de son trône.

2 « L'ouragan est sorti des flancs de la Gironde. »

La journée du 20 juin 1792 est tout entière l'œuvre de cette célèbre Gironde dont la destruction remplira bientôt une page à ces poèmes. Le but des Girondins était moins de renverser que

d'avilir la royauté , pour la tenir ensuite sous leur dépendance. Parvenir au ministère et s'emparer du gouvernement, c'était là leur arrière-pensée ; elle s'accomplit.

Ils ont élu Santerre. »

Santerre (Claude), brasseur de bière dans le faubourg Saint- Antoine, acquit, dès le commencement de la révolution, un grand ascendant sur les habitans de cette partie de la capitale, et se fit remarquer à la prise de la Bastille. Le 20 juin 179a il commandait les rassemblemens du faubourg Saint-Antoine. Après le 1 o août , journée au succès de laquelle il contribua puissamment , la Commune le nomma commandant de la garde nationale , et ce fut en cette qualité qu'il conduisit Louis XVI au Temple, et le 21 janvier suivant à l'échafaud. Nommé général d'une armée parisienne envoyée contre la Vendée, il fut défait par les royalistes. De retour à Paris, il y fut arrêté comme Orléaniste, et rendu à la liberté le 9 thermidor. Depuis lors, il a cessé de jouer un rôle important, et il est mort à Paris en 1 808.

Santerre, comme presque tous les hommes marquans de notre révolution, est mort pauvre ; exproprié du vaste enclos du Temple sur lequel a été bâtie la Rotonde , il subsistait d'une modique pension qui lui avait été accordée par l'État, Un de ses fils vit aujourd'hui à Paris indigent et obscur. Ne serait-ce pas une justice que le gouvernement de i83o récompensât dans leur génération ceux qui ont si puissamment secouru la révolution de 92 ?

4 « En guise de drapeau mille bras ont porté « Larbre qui prend racine avec la liberté. »

La multitude suivit la rue Sainl-Ilonorc jusqu'à la hauteur des

Tuileries, et se préparait à déboucher par la porte des Feuillans. A ce moment les groupes populaires , précédés par des hommes armés de haches , escortaient un immense peuplier couché sur une charrette, c'était t arbre de la liberté. Toute cette foule était sans armes. Les uns disaient qu'ils allaient planter cet arbre à la porte de l'Assemblée nationale, dans les bâtimens du manège. (Aujourd'hui cet édifice et ses dépendances sont remplacés par les rues de Rivoli et Castiglione. ) D'autres voulaient l'élever sur la terrasse des Tuileries, en face de la grande porte du château.

5 « La noire multitude au château s'est poussée. »

Nous allons placer quelques détails historiques sur les évènemens du 20 juin. On comprendra sans peine comment, nécessaires pour développer le texte poétique, ils y eussent été déplacés.

Les attroupemens commencèrent à se former dans les faubourgs dès cinq heures du matin. Santerre, riche brasseur, s'était faille chef du quartier Saint-Antoine; les insurgés du faubourg Saint-Marceau avaient pour général le nommé Alexandre , chef d'un bataillon de la garde nationale. Nonobstant les arrêtés du directoire, à peine le jour commençait à poindre, que gardes civiques, invalides, piquiers, hommes sans armes, femmes, enfans , tout se réunit.

Les rassemblemens du faubourg Saint-Marceau s'avançaient avec un calme apparent, précédés de deux pièces de canon, et grossis d'un nombre considérable d'uniformes. Au faubourg Saint- Antoine l'insurrection paraissait encore plus menaçante; des canonniers, des grenadiers, des commissaires de police revêtus de leur écharpe, étaient mêlés à la foule. Cette troupe

d'environ quinze cents hommes se grossit considérablement dans le trajet du faubourg au passage des Feuillans. Le point du départ avait été la place de la Bastille ; les tables de la loi et plusieurs pièces de canons figuraient à l'avant-garde, et çà et là, dans toute la longueur du cortège, se faisaient remarquer des inscriptions significatives , telles que : A bas le veto ! La nation , la loi ! Avis à Louis XVI!

Ces citoyens d'états et de costumes divers, armés comme en juillet 1789 de ce qui était tombé sous leurs mains, marchaient dans un désordre formidable. Coiffés du bonnet rouge, et se tenant par la main, ils semblaient possédés tous d'une seule et grande pensée. En tête se faisaient remarquer les charbonniers et les forts de la Halle. Parmi les armes de toute espèce dont cette masse d'hommes était hérissée, on apercevait des piques, des scies, des haches, le tout entremêlé de rameaux verts, de bouquets de fleurs, et d'épis de blé.

Le cortège populaire défilait lentement aux acclamations des spectateurs. Enfin vers les deux heures il arriva dans la cour des Feuillans et demanda à défiler armé dans la salle des séances de l'Assemblée nationale. Alors une vive discussion s'éleva parmi les députés: les uns voulaient obtempérer au vœu du peuple, les autres citaient les textes des lois et des règlemens qui paraissaient s y opposer. Vingt mille hommes armés attendent votre décision , dit un député républicain; vingt millions de Français l'attendent aussi, répliqua Ramond , député royaliste. Pendant qu'on délibérait encore, la foule, lasse d'attendre aux portes , envahit la salle et défile lentement. L'orateur des faubourgs, nommé Huguenin, prononça une adresse longue et diffuse, mais forte de menaces et d'imprécations contre la Cour. Elle invoquait le célèbre article des droits de

l'homme, en vertu duquel se trouvait légalement consacré le plus saint des devoirs. Après la lecture, Santerre offrit un drapeau, et la députation sortit au bruit de l'air ça-ira , traversa les Tuileries et se rendit au Carrousel. Cette place ainsi que celle de Louis XV ressemblaient à deux vastes camps.

6 « Nous plaçons dans leur sein, par un calcul trompeur, « Des phases d'héroïsme et des phases de peur. »

M. de Chateaubriand (ce témoignage n'est pas suspect) raconte naïvement, dans un de ses ouvrages , que Louis XVI étant à la chasse surprit sous un arbre un de ses .vieux gentilshommes qui s'était endormi; le bon roi trouva plaisant de le réveiller en laissant tomber une grosse pierre sur la poitrine du vieillard; celui-ci se leva furieux, et reconnaissant le roi, il s'exhale en injures. Je savais bien, lui dit-il, que vous étiez le plus cruel, le plus barbare des hommes. Louis XVI , comme étonné qu'on eût pris ainsi la chose, se retira en grommelant cette phrase : Aussi il se fâche, il se fâche... L'excellent monarque ne pouvait concevoir qu'une pierre tombée sur l'estomac d'un vieillard endormi lui eût causé de la douleur.

7 «Quelques prêtres vêtus de blancs habits de lin. »

Lorsque la foule pénétra dans le salon où se trouvait le roi , plusieurs prêtres habillés de blanc, qui entouraient Louis XVI, disparurent avec précipitation. Sans doute ils étaient venus là pour le remercier du veto royal, apposé au décret qui punissait les prêtres réf ractaires.

8 « La bouche d'un canon vous demande audience. »

Quelques simulacres de résistance eurent lieu à la porte du château ; on en ferma les portes. Cependant les gendarmes à cheval , au-dehors, livrèrent passage au peuple, qui entra comme un torrent. Les gardes nationaux et les autres amis du roi essayèrent bien de barricader les portes des premiers appartemens , mais la présence d'un canon que les faubouriens montèrent sur leurs épaules leva tous les obstacles; la foule pénétra dans le palais.

^ « A l'angle du salon, debout sur un fauteuil. »

La scène qui se passa quand Louis XVI et le peuple furent en présence est aussi étrange qu'inouïe.

De la salle des Cent-Suissesoù avait été traînée la pièce de canon, la colonne des faubourgs entra sans obstacle dans la seconde salle, et se trouva arrêtée à la porte de la troisième appelée VOEil-de- Bœuf. Au premier coup de hache qui frappe cette porte, Louis XVI se résigne, ordonne de l'ouvrir, et crie vive la nation en agitant son chapeau. Le roi prit ensuite place sur une haute banquette, dans l'embrasure d'une fenêtre donnant sur la grande cour. Il était entouré de cinq ou six gardes nationaux. En un clin d'œil la vaste salle se remplit de peuple armé de faulx, de piques, de fourches et de bâtons garnis de couteaux.

Au milieu de tout ce tumulte et cet appareil étranges , les tables des droits de l'homme furent placées en face du roi; la foule se pressait autour de lui. Sanctionnez les décrets, lui criait-on; rappelez les ministres patriotes ; chassez vos prêtres; choisissez entre Coblentz et Paris. Le roi tendait la main aux uns, ngitùt son chapeau pour

satisfaire les autres , mais le désordre et le bruit ne permettaient pas de l'entendre.

10 « Un grotesque échanson

« Porte jusqu'à sa bouche une horrible boisson. »

Un des faubouriens présenta au roi une bouteille, et Louis XVI but à la santé de la nation. La foule cria alors le roi boit ! Les pointilleux amateurs d'histoire anecdotique ne sont pas d'accord sur le point de savoir si le roi but avec ou sans un gobelet. Une gravure de l'époque, que nous avons sous les yeux, le représente buvant à la bouteille même.

1 T « Legendre »

Legendre, célèbre boucher, prit une part active aux scènes populaires de la révolution. Ce fut lui qui s'adressa au roi en lui disant : « Monsieur. . . oui , monsieur, écoutez-nous ; vous êtes un «perfide, vous nous avez trompés, vous nous trompez encore, «mais prenez garde à vous, etc. » Selon plusieurs traditions dignes de foi , ce fut ce même Legendre qui donna à Louis XVI le bonnet rouge dont ce prince fut obligé de se couvrir. Ce signe de la révolution servit au roi de sauvegarde, comme, durant la détention de Jean-le-Bon , ïe chaperon du prévôt des marchands, Marcel, sauva la vie du jeune dauphin, alors régent, et depuis Charles V. ( Froissard, tome I. )

12 « Va, peuple confiant, »

L'Assemblée nationale effrayée du danger que courait la vie du roi, lui envoya une députation. Les efforts de ces législateurs,

joints à ceux de Jérôme Péthion, maire de Paris, et alors l'idole du peuple, ne contribuèrent pas peu à persuader aux faubouriens que leur journée était suffisamment remplie, et qu'ils n'avaient plus qu'à évacuer le château. La foule se retira en défilant devant la reine, les princesses, et le dauphin, grotesquement affublé d'un énorme bonnet rouge. Le maire s'évertuait à crier : « Le peuple « a fait ce qu'il devait faire. Parisiens , vous avez agi avec la fierté « et la dignité d'hommes libres. Mais en voilà assez; que chacun « se retire ! » Et à dix heures du soir la foule s'était entièrement écoulée.

Ainsi se termina la journée du 20 juin ; la monarchie de Louis XVI agonisa bien encore jusqu'au 10 août, mais elle était véritablement morte du jour où elle avait été traînée dans la boue, et foulée par les sabots des deux faubourgs.

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se jeu ee BAUME.

S.ES GZEONBIHS.

14 JUIBIiET 17891 LA BASflllE,

8 HT 6 OOTOBBE 1789s EE BEUBEE A VIES AIEEES.

3© JUIN 1798l EE BEUPEE A17S TUBUEBEES.

19 AOUT 1793t EE BEUPEE KOI.

9 flEBMIIOB AR 9 (37 JUIBBET 1794)s BA CHUTE BE ROBESPEERB]

8 ET 3 SEPTEMBRE 1793i EES MASSACRES.

31 JANVIEB 1793t LA MORT SE EOUZS XVI.

1er PBAIBIAB AN 3 (39 MAI 1795):

&S PEUPEE A ZiA CONVERTI!

13 VBNBBMIAIBE AU i

(8 OCTOBRE 1795) s

BONAPARTE

18 BBVHAIBB AH 8

SAINT-CBOUB.

CONDITIONS DE LA SOUSCRIPTION

Les Douze Journées de la Révolution ser< publiées en douze livraisons, avec une gravure p< chaque journée, dessinée et gravée à l'eau-forte j MM. Johannot et Raffet, tirée sur papier de Chi

Il paraîtra trois livraisons par mois.

DOUZE LIVRAISONS IN-OCTAVO

Imprimées sur beau papier des Vosges , par Sx Didot l'aîné.

Prix : i fr. 5o c. la livraison de 32 pages avec une { vure tirée sur papier de Chine, et i fr. 70 parla po

PARIS. — IMPRIMERIE DE JULES DIDOT LAÎNÉ, RUE DU PONT-DE-LODf , H |

DE LA

POEMES

PAR

( 10 AODT 1792. )

PARIS

PERROTIN, ÉDITEUR

RUE DES FILLES-SAINT-THOMAS , N° 1, ET. RUE NEUVE-DES-MATHURIXS , N« 5-i (CHAUSSEE D'ANTIN).

M. DCCC. XXXII

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JXSfr^JjSL*1*"' ""•"'

Le 25 juillet 1792, le duc de Brunswick publia son fameux manifeste ; il était daté de Coblentz , arsenal et foyer de l'émigration.

L'étranger, écrivant sous l'inspiration des Tuileries et de Coblentz, a déclaré, dans cet insolent manifeste, que Paris vaincu sera livré à une exécution militaire , et à une subversion totale; que les Français qui oseraient se défendre seraient punis comme des rebelles, et leurs maisons démolies ou brûlées. Ces inconcevables menaces devaient nécessairement amener des excès populaires, des crises sanglantes, d'épouvantables exécutions; mais le manifeste de Brunswick justifiait tout d'avance ; tout avait déjà son excuse dans une criminelle agression. Brunswick et Coblentz avaient souffleté la France !

L'Assemblée nationale venait de jeter à la France ces mots électriques : la patrie est en danger! Les citoyens armés arrivaient à Paris de tous les points; ceux de Marseille se distinguaient entre tous par une ardeur patriotique qu'ils tenaient de leur climat; et

leur enthousiasme contagieux présageait une journée de terrible explosion. Brunswick était encore trop éloigné, l'heure de la bataille n'était pas venue; mais l'avant-garde prussienne était au centre de Paris, sur le Carrousel, au château. La connivence du roi et de la Cour avec ceu* de Coblentz était flagrante aux yeux, à la raison, à l'instinct du peuple : c'était donc sur le Carrousel qu'il fallait relever le gant jeté par Brunswick, c'était dans les Tuileries mêmes qu'il fallait écraser les têtes de l'hydre réactionnaire dont la queue était à Coblentz. Le 20 juin avait été oublié comme une vieille page d'histoire; une nouvelle était à écrire, avec une date burinée par les boulets sur le marbre du château. C'est la date du 10 août.

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