L'HONNETE HOMME
Ce qui est semé dans la bonne terre a trait à ceux qui, ayant écouté la parole d'un cœur honnête et bon , la retiennent et portent du fruit avec persévérance.
Luc VIII : h.
Quand au siècle dernier la conviction se répandit généralement au sein des classes éclairées que les différences ecclésiastiques entre les hommes n'avaient pas l'importance absolue qu'on leur attribuait auparavant , il y eut une qualification non moins généralement adoptée pour désigner en dehors de toute secte religieuse et de tout parti ceux que l'on jugeait dignes d'estime et de confiance: on les appela les honnêtes gens^ et Vhonnête homme devint à peu près partout le titre par excellence que chacun devait ambitionner dans la vie. (*)
Par un entraînement facile à expliquer, par réaction contre les étroitesses et les injustices du temps où l'on faisait dépendre son estimation de l'homme uniquement de sa couleur
i (*) Je rappelle ici que l'expression d'honnête homme avait au XVII® siècle une signification assez différente. Elle signifiait proprement l'homme cultivé, de bonnes manières et de bon ton, par opposition à la fouie grossière. C'est surtout à partir de Rousseau et sous rinfluence de ses écrits qu'elle revêtit le sens moral qui est aujourd'hui le sien.
religieuse, on arriva bientôt à faire de la qualité d'honnête homme le résumé de toutes les vertus possibles, et vous avez certainement entendu bien des fois résonner cette phrase ou quelqu'autre équivalente, si même vous ne l'avez pas proférée bien souvent vous-mêmes : Cet homme a des idées fausses, des croyances absurdes, ou bien il n'en a pas du tout; mais qu'importe? C'est un honnête homme.
Quand , au commencement du siècle où nous vivons , la réaction religieuse, provoquée par le vide et la sécheresse des théories philosophiques antérieures, battit en brèche avec un succès croissant les forteresses plus brillantes que solides où le libéralisme du siècle précédent s'était retranché, cette idée qu'il suffit d'être honnête homme pour échapper à tout reproche, fut une de celles qui se virent combattues avec le plus de vigueur et souvent même avec le plus d'injustice. Il ne fut pas difficile de montrer combien de misères morales, d'imperfections lamentables , pouvaient se cacher sous le couvert de l'honnêteté sociale ; mais, d'autre part , on oublia que si la qualité d'honnête homme n'implique pas qu'on possède toutes les vertus humaines, pourtant il ne faut pas la mépriser et qu'en réalité la société humaine ne tarderait pas à devenir un coupe-gorge, si les honnêtes gens disparaissaient de son sein.
Il y a donc eu successivement une grande exagération dans l'appréciation favorable de la qualité d'honnête homme, et une autre exagération en sens inverse dans l'appréciation contraire. Je pense donc qu'il y aurait un intérêt d'actualité dans une exposition raisonnée du principe chrétien sur cette question , plus grave qu'il ne semble au premier abord. Car il s'agit d'un point de vue qui domine toute notre vie religieuse et morale. Le texte que nous avons lu, qui clôt l'explication de la parabole
bien connue du Semeur , nous en fournit l'occasion directe. Dans le sentiment de Jésus, la bonne terre bien disposée à recevoir la parole de Dieu, à la garder et à lui faire porter du fruit, c'est le cœur honnête et bon. Dans une telle déclaration sont comprises et la reconnaissance de la haute valeur du cœur honnête, et celle aussi de son insuffisance. Au vrai point de vue chrétien, la droiture, l'honnêteté du cœur est la base, le fondement nécessaire, mais elle appelle un achèvement, un couronnement, et c'est là le point de vue à la fois laudatif et limitatif, que nous voudrions développer. Recherchons d'abord ce qui constitue l'honnête homme et ce qui rend ce titre digne de notre respect et de notre légitime ambition.
I. La qualité d'honnête homme suppose essentiellement ' la possession d'un esprit de franchise et de justice désintéressée. Je ne pense pas qu'après réflexion vous puissiez reprocher à cette définition d'être fausse ou incomplète. Un homme dont la parole est double, qui ment et qui trompe, n'est certainement^ pas un honnête homme. Ou bien celui qui n'est juste, qui n'est équitable dans ses jugemens qu'à la condition de n'y jamais rien perdre, n'est pas non plus un honnête homme. Ce que nous entendons par ce mot répond bien plutôt à ce que les Livres saints attribuent aux hommes droits, qui n'ont rien de tortueux ni dans leurs paroles ni dans leurs actes, qui marchent droit devant eux sous le regard de Dieu. C'est Job dans l'Ancien Testament au temps de sa prospérité; c'est, dans le Nouveau, Nathanael, l'Israélite sans fraude. La franchise et l'équité désintéressée du jugement, même quand il aboutit à des conséquences pénibles pour celui qui l'émet, caractérisent donc essentiellement l'honnête homme. Il est dirigé par un vif sentiment de ses devoirs
envers autrui qu'il ne veut ni tromper ni dépouiller. Sa devise, c'est en toute rencontre qu'il ne faut pas faire s^x autres ce que nous ne voudrions pas qu'ils nous fissent.
Gomme vous le voyez, la qualité d'honnête homme a surtout pour sphère d'action nos rapports avec les autres hommes. Aussi, tant qu'on reste sur le terrain social, ne peut-on la mettre à trop haut prix. Oui, nous devons tous nous maintenir dans cette honnêteté qui répugne aux moyens véreux, aux hypocrisies, aux mauvaises actions prétendument justifiées par leur résultat, aux actes qu'on ne peut avouer lors même qu'aucune loi écrite ne les condamne. Lorsque nous cherchons des candidats pour leur confier des charges publiques, nous voulons, et avec raison, avoir aSaire à des honnêtes gens. Si nous sommes vaincus dans une lutte politique, c'est pour nous une consolation, lorsque les favorisés de la lutte sont après tout d'honnêtes gens et que parconséquent nous n'avons pas à craindre d'eux l'abus arbitraire de la force. Au contraire , il est une chose qui tue à la longue et à coup sûr un parti politique, c'est quand ses chefs et directeurs perdent leur réputation d'honnêteté. Il peut se faire que , profitant habilement des circonstances, ils maintiennent plus ou moins longtemps leur domination. Elle n'en est pas moins rongée à la base. Il y a une conscience soeiale non moins susceptible que la conscience individuelle , et l'heure arrive infailliblement où ce qui vient de la boue retourne dans la boue, chargé de la réprobation, du mépris universel. Et sans nous borner à ces sommités de la société humaine, n'est-il pas vrai que nous éprouvons tous le besoin d'être entourés d'honnêtes gens , en qui l'on puisse avoir confiance, contre lesquels on n'ait pas à défendre sa réputation ou son avoir, avec lesquels ou puisse s'épancher et parler librement? Qu'est-ce que la vie, si elle doit se passer dans un
perpétuel soupçon? Que serait, encore une fois, la société du haut en bas^ s'il n'y avait pas d'honnêtes gens? Les malfaiteurs eux-mêmes ne peuvent se supporter entr'eux qu'à la condition d'une certaine honnêteté de leur façon, qui est aussi triste qu'instructive.
Il est donc avéré qu'à considérer seulement les choses au point de vue social la qualité d'honnête homme, qui ne fait tort à personne , est éminemment précieuse et désirable. Il y a donc une véritable méconnaissance de ce qui nous est indispensable à tous dans le dédain fort injuste que pro-» fessent à son sujet certaines théories et prédications religieuses. Gardons-nous de les imiter. Gardons-nous de rabaisser ce titre estimable auquel nous devons tous prétendre. Selon la parole d'un apôtre, nous devons avoir une conscience pure, non seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes. Je ne vous dis pas , loin de là ! que l'honnête homme soit parfait, je vous dis qu'il est indispensable, et que s'il n'y avait pas d'honnêtes gens, l'humanité ne serait bientôt plus qu'un ramassis de bêtes féroces.
Au surplus , ce dédain de l'honnêteté sociale n'est pas seulement le fait de quelques doctrines religieuses exaltées. Elle existe sous forme de négation raffinée dans des sphères où certainement ce n'est pas la ferveur religieuse qui égare le jugement. Nous avons vu qu'une des choses qui caractérisent la véritable honnêteté, c'est de ne point profiter des lacunes ou des impuissances de la loi pour faire impunément du tort à son prochain. Hélas! c'est précisément sous ce rapport qu'en raison même de l'extension prodigieuse des affaires, de l'industrie et de la spéculation, nous voyons se commettre le plus d'infractions à la véritable honnêteté. C'est là que la probité vraie reçoit le plus d'entorses et que l'honnêteté se réduit à n'être
plus que l'art de tourner habilement les lois protectrices de la société. N'avez-vous pas entendu dans les dernières années que l'on riait dans certaines régions quand il était question de délicatesse dans les affaires, qu'on haussait les épaules quand on rencontrait des scrupules s'opposant à telle ou telle opération aussi malhonilête que lucrative, qu'on renvoyait les timorés aux exemples donnés de haut pour qu'ils apprissent à secouer les préjugés d'autrefois et à se bien convaincre que les niais seuls dans ce monde ont le droit d'avoir des scrupules? Combien déjeunes gens, à l'entrée même de leur carrière, ont été d'abord surpris, puis éblouis, puis entraînés par ces sophismes corrupteurs qui venaient flétrir dans leurs cœurs les principes d'honneur et de probité, comme ces veîits glacés du printemps qui viennent s'abattre sur les fleurs parfumées de la saison nouvelle! Toutefois il rfont pas eu besoin de vivre longtemps pour lire au grand livre de l'expérience qu'il y a des choses immuables en ce monde, et entr'autres celle-ci, que ce qui se fait contre l'ordre moral porte avec soi son germe de mort, que les édifices élevés avec de la fange sur de la fange tombent au premier vent, et qu'il n'y a pas sur la terre de livre mieux tenu que celui de cet ordre moral qui est par excellence l'ordre divin. Tout s'y paie, et avec intérêts.
Ah! bien loin de déprécier la qualité d'honnête homme, regrettons plutôt qu'elle ne soit pas plus généralement, plus fortement appréciée. Regrettons amèrement que, dans l'église et dans l'état , l'habileté des moyens passe si souvent avant leur moralité. Avec quelle facilité coupable on dérobe sans preuves à son prochain l'honorabilité de son caractère! Comme l'esprit de parti est ingénieux à entasser la calomnie sur celui qu'il veut discréditer 1 Ce même homme qui ne prendrait pas un sou à son voisin ne craint pas
de lui Yoler sa réputation, ce qui est bion pire que de .lui ravir son or. Dans un bas sentiment de jalousie ou simplement pour faire de l'esprit, on insinue agréablement des infamies à la charge d'autrui. Pour empêcher une candidature de réussir ou pour enlever à quelqu'un une position enviée, on assassine moralement, le sourire aux lèvres. Et dans l'Eglise même, dans les luttes ardentes suscitées au nom de la vérité religieuse, que d'injustices, que de dénigremens, que d'attaques aux caractères, que d'intrigues, et combien de procédés que les gens du monde n'hésiteraient pas à flétrir s'il s'agissait d'affaires du monde, et que ceux qui ont la prétention de passer pour les plus pieux se permettent dévotement, comme si la fin sanctifiait les moyens, opinions caricaturées, citations tronquées, paroles altérées, bruits calomnieux complaisamment nourris, que sais-je encore? et quand aurais-je fini d'énumérer tous les péchés qu'inspire l'esprit de parti ?
Non , dans les choses d'intérêt matériel , dans le monde, dans l'Etat, dans l'Eglise, rien ne supplée l'honnêteté. L'habileté peut momentanément avoir le dessus sur elle, mais ce n'est ni pour toujours, ni même pour longtemps. Et je ne sais si je me trompe, mais il me semble pressentir à plus d'un indice , en plus d'un pays, que la moralité publique se réveille. Déjà l'on peut voir qu'on ne supporte plus ce qu'auparavant on laissait passer sans mot dire. L'heure de Némésis approche. Le principe étemel de la justice fait entendre une voix qui grandit chaque jour et chaque heure. Les hypocrisies sociales et religieuses commencent à se sentir devinées, et elles en tremblent. On ne croit plus aux habiletés immorales, et, disons le, soit comme avertissement, soit comme consolation, soit comme encouragement : L'heure vient où de toutes parts une explosion de la conscience universelle exigera à haute et forte voix
la purification de notre société, où tous les corrupteurs seront balayés par la tempête aux cris mille fois répétés: Plus de mensonges , plus de duplicité ! De la lumière , partout! De la franchise, toujours! De la justice, pour tous ! Pharisiens de toute couleur , place , faites place aux honnêtes gens !
II. Je ne pense pas avoir retranché quoique ce soit à l'estime due à la qualité d'honnête homme. J'ai tâché au contraire d'en faire ressortir l'excellence. Au surplus je pense que tous , plus d'une fois dans notre vie , nous nous sommes vus en face de faits qui la démontraient bien mieux que mes paroles. Qu'y a-t-il au monde qui réponde mieux à notre idée d'une vie humaine bien dirigée et bieç remplie que ces hommes dont la physionomie respire la franchise et la loyauté , dont la sérénité a pour soutien celle qu'ils communiquent aux autres, et qui possèdent si visiblement ce cœur honnête et bon dont parle la parabole? Qu'y a-t-il de plus honorable que la probité courageuesement conservée par le pauvre, et quelle fierté plus légitime que la sienne à la pensée qu'il a dû jusqu'au bout son pain quotidien à son travail après Dieu ? Que la vieillesse de l'honnête homme est belle et vénérable , et qu'est-ce au contraire que la vieillesse de l'hypocrite, de l'intrigant, de l'honame enrichi par de mauvais moyens ! Quoi de plus triste que des cheveux blancs qu'on ne peut respecter !
Mais tout cela dit, et s'il le faut, répété, n'oublions pourtant pas qu'il y avait quelque chose de fort légitime dans le refus du réveil religieux de reconnaître l'honnêteté sociale comme le résumé satisfaisant et suflâsant de la perfection humaine. Non, nous n'avons pas le droit de dire: Sois un honnête homme. Dieu n'en demande pas davantage. Si vous me dites que ce n'est rien d'être 'honnête homme
et de n'être qu'honnête homme, je vous réponds: Vous/ avez tort, et je crois l'avoir prouvé. Mais si vous dites au contraire: Etre honnête homme, c'est tout, je vous réponds de nouveau: Vous vous trompez, et je vais le montrer.
L'homme est destiné à vivre en société , et parconséquent il y a des vertus sociales qui, j'en conviens, peuvent aisément se ramener à la qualité d'honnête homme. Mais la vie humaine n'est pas seulement sociale, elle est, elle doit être aussi individuelle, et surtout la vie morale. Lors même que tous ceux qui nous entourent professeraient l'erreur ou feraient le mal, cela ne retrancherait rien à notre devoir individuel de faire le bien et de professer le vrai. Il se peut que je remplisse tous les devoirs de l'honnêteté envers mes semblables, el que je commette des transgressions graves dans ma vie privée, dans mon for intérieur, là où les droits de la société sur moi sont nuls. De ce que le mal que je suis entraîné à faire ne peut avoir des conséquences fâcheuses que pour moi, cela ne m'innocente pas devant Dieu. Si, par exemple, je me livre en secret à l'intempérance, la société n'a rien à y voir. Mais puis-je en dire autant de ma conscience, de mon être moral, de la justice éternelle? En d'autres termes, la qualité d'honnête homme peut suffire comme vertu sociale ; mais comme nos rapports avec la société n'épuisent pas notre vie qui est et reste individuelle à bien des égards, il en résulte que cette qualité ^era bien insuffisante, pourra même s'associer à des vices honteux, si l'on prétend en faire le tout de l'homme.
Non, il est une morale supérieure encore à la morale sociale; il est une perfection spirituelle plus élevée et plus pure que celle de l'honnête homme ordinaire; il est des exigences de la conscience qui ne sont pas satisfaites par
cette simple honnêteté. Il suffit, pour être honnête homme, de ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'ils nous fissent. Mais l'Evangile nous révèle une vertu plus positive encore et qui consiste à leur faire ce que nous voudrions qu'on nous fît. Que cette perfection soit facile ou difficile , fréquente ou rare , là n'est pas la question. Elle existe, avec sa beauté souveraine, dans sa majesté que rien n'égale, entourée de ses fils et de ses filles, les beaux dévouemens, les grands Sacrifices, les nobles repentirs, les résolutions magnanimes. C'est rabaisser l'idéal moral que de le résumer dans la qualité d'honnête homme. Gela met sa réalisation q. trop bon marché. De là ces orgueils naïfs, ces satisfactions propres aux hommes qui s'imaginent que Dieu n'a rien à reprendre en eux, parce que la société les tient pour honorables. Si j'ai devant moi l'un de ces satisfaits à trop bon compte, alors c'est mon devoir de ministre de l'Evangile de l'humilier sur lui-même, pour qu'il voie combien il est vaniteux, égoiste et pécheur, pour qu'il mesure toute l'insuffisance de sa propre justice, pour qu'il substitue enfin à ce sentiment de son propre mérite qui l'aveugle cette pauvreté en esprit , cette faim et cette soif de la vraie justice qui ouvre le Royaume des cieux.
Ce qui revient à dire que, pour la formation de l'être moral, la moralité sociale ne suffit pas. Il faut que la religion s'en mêle, j'entends l'attachement de l'âme toute entière à quelque chose d'absolu qui s'empare de l'homme tout entier, le remue jusque dans les profondeurs de son être spirituel, tue en lui le vieil homme égoïste et charnel pour faire vivre l'homme nouveau déployant toutes ses facultés au plein soleil de l'esprit. Le contentement de soimême ne vaut rien pour le progrès moral ; le sentiment de sa misère et l'amour de Dieu sont bien autrement efficaces.
Si donc vous dépréciez l'honnête homme comme s'il
n'y avait pas de diflférence ejitre lui et le criminel , je le relève; mais si vous l'exaltez comme s'il avait atteint la perfection humaine, je le rabaisse, et je vous dis: Soyons d'honnêtes gens, c'est bien, c'est nécessaire; mais, sur la base de notre honnêteté, édifions notre salut, notre religion, notre espérance. C'est là la vraie méthode. Car »ce qui • est semé dans la bonne terre a trait à ceux qui, ayant «écouté la parole d'un cœur honnête et bon, la retiennent «et portent du fruit avec persévérance."
Je conclus de cette parole que Jésus s'adressait à tous pour semer à pleines mains la parole du Royaume, que sans doute il parvenait à tirer de la fange bien des âmes déchues, mais qu'il comptait surtout sur les âmes honnêtes pour la grande moisson en vue de laquelle il faisait ses semailles. Il en est encore de même aujourd'hui. Le pur Evangile est une religion d'honnête homme ou d'homme redevenu honnête. Il s'associe certainement au repentir; que dis-je? il suppose, il excite, il provoque le repentir de toutes les manières , mais il est tout à fait inconciliable avec là persévérance dans le mal. Il s'adresse à tout homme en lui disant: Tu es un pécheur; si tu te repens, c'est bien; si tu te convertis, tu es pardonné; si tu t'endurcis dans le péché, tu me repousses, et je n'ai rien à te dire.
Mes frères, ayons la religion des honnêtes gens et soyons les honnêtes gens de la religion. A notre honnêteté sociale joignons cette tendresse, cette sympathie , cette pureté que l'amour de Dieu entretient et réchauffe dans nos cœurs si facilement refroidis; et que, d'autre part, notre religion soit toujours honnête , loyale, franche, aussi éloignée des roueries de l'habileté mondaine que des ruses de la dévotion fanatique. Efforçons nous de présenter à la parole du Christ ce cœur honnête et bon dans lequel elle prend racine et où elle porte du fruit d'une manière continue, persévérante.
Ce n'est pas, je le sais, Tafifaire d'un jour. C'est qu'aussi il ne s'agit pas de se préparer pour un jour. Avez-vous vu dans un verger héréditaire le vieux poirier semé jadis par un aïeul prévoyant? Depuis longtemps il était devenu un grand arbre. Ses racines plongeaient jusqu'à ces profondeurs que n'atteignent ni le froid de l'hiver ni la sécheresse de l'été, mais où pénétrent les pluies fécondantes de l'automne et du printemps. Son écorce rugueuse s'était fortifiée au vent de bien des tempêtes. Ses rameaux noueux s'étendaient dans toutes les directions, noirs et tordus. Il était bien vieux, le poirier de l'arrière-grandpère, et quand on le voyait chaque hiv^r tout couvert de frimas, on se demandait s'il n'était pas mort. Mais non, au printemps il secouait sa blanche tunique et se couvrait de fleurs; puis il mûrissait patiemment ses fruits au soleil du bon Dieu, et chaque automne il réjouissait les enfans avec ses mille dons savoureux. Et aux alentours bien des arbres bénis des petits et des grands n'étaient que des rejetons du robuste centenaire. Oh! c'est qu'il venait d'une bonne graine semée dans une bonne terre, et ces deux bontés réunies formaient une excellence.
De même, puissions-nous vivre dans l'honnêteté, en honnêtes gens , d'un cœur honnête et bon , pour qu'en nous la parole de Dieu , sa parole de sanctification , d'espérance et d'amour éternel porte du fruit, beaucoup de fruit, jusqu'à la fin de notre carrière terrestre, et au-delà; pour qu'à l'heure du repos la voix du Père de famille se fasse entendre pour nous dire: Cela va bien, bon et fidèle serviteur; entre dans la joie de ton Seigneur.