COMPLU EN TOI
Marc I: 9—11.
Depuis que Von prend beaucoup plus au sérieux la réalité de la nature humaine de Jésus et qu'on se résout à faire droit à toutes les conséquences d'un tel principe , il est un nombre considérable de faits constitutifs de l'histoire évangélique dont la signification a notablement changé. Je dirai même qu'il en est parmi ces faits qui ont retrouvé leur signification perdue depuis un temps immense. Le baptême de Jésus par Jean le prophète est du nombre.
Il est certain qu'au point de vue traditionnel qui confond Jésus avec Dieu lui-même, ce baptême est quelque chose d'anormal et d'incompréhensible. En définitive et quelqu' idée qu'on s'en fasse , ce baptême représente une vie nouvelle, un point de départ, une rupture avec la vie antérieure, et il inclut tout au moins un aveu d'imperfection. Jésus vient à Jean pour être baptisé ni plus ni moins que la masse des Juifs exhortés à la repentance par l'er-
mite du Jourdain. Mais comment associer ces idées de vie nouvelle, - de renoncement à la vie antérieure, d'inauguration d'une existence supérieure, à l'idée de Jésus-Dieu, c'est à dire immuable et parfait ? Il y a. là une contradiction dans les termes , et l'histoire de la croyance chrétienne en a été affectée d'une manière notable.
En effet vous n'avez peut-être jamais remarqué que, dans nos évangiles eux-mêmes et à mesure que la perfection humaine de Jésus pousse ses disciples à lui assigner une place toujours, plus élevée dans l'ordre des êtres, les narrateurs canoniques modifient insensiblement la représentation qu'ils nous donnent du baptême de Jésus. Ainsi Marc et Luc sont d'accord pour décrire les choses de manière à laisser l'impression que Jean ignore complètement la grandeur de Jésus; c'est Jésus qui, sortant du Jourdain, voit le ciel s'ouvrir et le Saint Esprit descendre sur lui en planant comme une colombe; c'est lui qui entend la voix mystérieuse qui lui dit: Tu es mon Fils bien aimé, en toi je me suis complu. — Le premier évangéliste change déjà notablement cette représentation du baptême de Jésus. D'après lui Jean Baptiste aurait d'abord refusé de le baptiser, et la vision du ciel ouvert, la colombe symbolique, l'audition de la voix céleste auraient été départies à Jean Baptiste qui aurait appris par là que Jésus, qu'il venait de baptiser, n'était autre que le Messie attendu. — Mais le quatrième évangile va plus loin encore. Il se tait sur le baptême lui-même et parle simplement d'une vision concernant Jésus dont Jean Baptiste rendait témoignage pour lui-même.
La tendance de ces changemens insensibles est donc d'écarter autant que possible tout ce qui, dans l'événement du baptême de Jésus , contribuerait à diminuer sa grandeur et sa perfection antérieures. En revanche , au sein de ces com-
munautés de Juifs-Chrçtiens qui pouvaient se vanter d'être les plus anciennes églises chrétiennes et d'avoir conservé les idées et les formes chrétiennes de la première heure, comme on y regardait Jésus comme un homme saint, mais véritablement homme , l'on attachait une très grande valeur à son baptême, et l'on faisait dater de ce moment son adoption par Dieu comme Messie et envoyé divin , et dans l'évangile que lisaient ces Juifs-Chrétiens, évangile d'ailleurs très semblable à notre Matthieu, on lisait que Jésus n'avait ou conscience de lui-même comme fils de Dieu qu'à partir de ce baptême au Jourdain.
En résumé, dans toute l'ancienne église, plus on élève Jésus au-dessus de l'humanité, plus son baptême devient incompréhensible, donc on tâche d'en modifier le sens; plus au contraire on rapproche Jésus de l'humanité, plus on attache d'importance à ce baptême.
Pour nous, notre position vis-à-vis de l'histoire évangélique est bien simple. D'abord le fait du baptême est incontestable. Il est attesté par tous les anciens documens. Que ce baptême marque en Jésus un moment décisif de sa pensée et de sa vie, c'est ce qui n'est pas moins évident. Quand on voit par la suite combien Jean connaît mal Jésus , quand on lit le chapitre (1), où Jean incarcéré envoie demander à Jésus s'il est celui qui doit venir, quand enfin on se rappelle cette école de Jean Baptiste qui se maintint quelque temps à côté et très distincte de celle de Jésus , on ne peut se soustraire au sentiment que le ciel ouvert, la colombe représentative du Saint Esprit, la voix céleste ont eu Jésus, et non pas Jean, pour témoin ou pour auditeur. Autrement comment Jean Baptiste ne se serait-il pas mis sur-le-champ aux ordres de Jésus?
(1) Matth. XI.
Ce que nous avons à nous demander toutefois, ce sont les motifs, les intentions qui déterminèrent Jésus à venir chercher au désert ce baptême qui s'appelait le baptême de repentance ou de conversion. Avait-il donc à se repentir? Pouvait-il être pour lui question de conversion? Pour répondre pertinemment à ces questions, il nous faut rappeler rapidement ce que c'était que le baptême de Jean. C'était l'expression d'un grand mouvement religieux, d'une grande attente, d'un réveil. Le peuple juif en majorité croyait que le moment de la venue du royaume de Dieu était proche, que ce qui le retardait, c'étaient les fautes et les péchés d'un grand nombre, et il était confirmé dans cette croyance par des prédicateurs enthousiastes dont Jean Baptiste demeure pour nous le type, fut probablement le plus puissant, mais ne fut pas le seul de son genre. On se disait. donc: Pour que le Royaume de Dieu vienne et que nous participions à ses bénédictions, il nous faut inaugurer une vie nouvelle de sainteté, de justice, de piété, et avec cette promptitude à traduire les sentimens en formes extérieures qui caractérisait l'antiquité, la forme du baptême répondit complètement à cet état d'esprit. Rappelez- vous que ce baptême ne se bornait pas à une simple aspersion comme de nos jours; dans l'ancien temps le baptisé était entièrement plongé dans l'eau du fleuve. Cela voulait dire qu'il entendait rompre avec sa vie antérieure et se consacrer à une vie toute nouvelle. Chaque baptisé était censé, en sortant de l'eau, laisser derrière lui sa vie passée, son vieil homme, et reparaître à l'état d'homme purifié et nouveau. Naturellement , chez la plupart des baptisés, la plus notable différence entre les deux périodes de la vie séparées par le baptême du Jourdain consistait dans une conversion à une vie plus sainte , le renoncement à des habitudes vicieuses ou la réparation
des torts commis. Mais cela n'empêche que l'idée essentielle de ce baptême, c'était une vie nouvelle, la résolution ferme d'entrer dans des voies décidées et sérieusement suivies en vue du Royaume qui était proche. Jean Baptiste, avec son âpre éloquence, son désintéressement, son patriotisme, le reflet de poésie émanant de sa personne, avait fortement remué les masses. Convaincu de l'approche imminente d'un grand changement, ignorant encore celui que Dieu chargerait de le réaliser, sachant seulement , selon son énergique langage, qu'il n'était pas même digne de dénouer ses sandales, Jean Baptiste avait attiré des multitudes aux Ueux peu distans de l'embouchure où le Jourdain, quittant les régions habitées, roule ses eaux couronnées de roseaux au milieu des solitudes et où rien ne venait troubler le recueillement des fidèles. Ceux-ci accouraient en foule, avides d'entendre ce fils des anciens prophètes, comme eux sévère, inexorable, incorruptible, mais comme eux aussi plein d'amour pour son pays et de foi dans les divines promesses.
Qu'est-ce qui amène Jésus parmi les auditeurs de Jean? Pour nous qui admirons sa sublimité religieuse et morale, mais qui croyons aussi au développement graduel de sa conscience, pour nous qui, prenant au sérieux son humanité réelle, prenons parconséquent aussi au sérieux son enfance, son adolescence et sa jeunesse — si bien résumées par un évangéliste qui dit que Jésus croissait en stature, en grâce et en sagesse, — nous ne pouvons admettre que le sentiment d'être le porteur d'une mission divine au milieu des hommes et le fondateur proprement dit du Royaume dé Dieu fût en lui clair et définitif dès le premier jour. Nous pensons au contraire qu'éminemment doué sous le rapport religieux, son âme pure , largement ouverte aux inspirations de l'esprit, passa par une période assez longue
d'hésitation, de doute et de combat. Il dut connaître ce qu'ont connu tous ceux à qui la Providence confie une grande mission, les Moïse, les Esaïe, les Paul, les Luther, il connut cette timidité sacrée qu'engendre la comparaison de ce qu'on voudrait faire avec ce que l'on est et ce que l'on peut. L'humble enfant de Nazareth , devant gagner son pain quotidien dans l'exercice de sa profession de charpentier, cachant aux yeux de tous les grandes pensées qui fermentaient dans son âme , n'épanchant complètement son cœur que devant Dieu, cherchait Dieu, quand il le pouvait, dans la solitude. Tantôt c'était dans un cabinet obscur du logis paternel que le jeune Jésus, séparé de la foule , cherchait à contempler la face de Dieu ; tantôt c'était sur les flancs des montagnes voisines qu'il regardait comment le soleil versait ses rayons d'or sur toute la contrée, sans faire de différence entre le champ de l'impie et celui du juste, et comment les petits oiseaux chantaient les louanges de Dieu, sûrs de trouver leur nourriture. Puis, sortant de cette douce contemplation, il pensait aux hommes, à son peuple, aux maux de tout genre sous lesquels ce pauvre peuple était courbé, aux corruptions et aux idolâtries qui couvraient la terre, il se disait qu'il serait bien beau de se consacrer à en délivrer les hommes , de les éclairer d'une lumière plus pure , de les pousser sur la voie de la sanctification et du salut; que celui-là serait bien heureux que Dieu élirait pour le charger d'une telle œuvre.... Mais quoi! celui-là?.... Par momens des voix confuses s'élevaient du fond de son âme et lui disaient: Celui-là, c'est toi; celui-là.... puisque tu penses ainsi, que ne te mets-tu à l'œuvre?.... Mais en suis-je digne? Mais puis-je quelque chose ? N'y a-t-il pas en moi de l'orgueil , de la présomption, pour que je nourrisse de telles pensées ? Qui voudra écouter le charpentier de Nazareth ? A quelles écoles ai-je
étudié pour lutter contre les savans et les s£^es de ce inonde? Comment prouver aux autres, comment me prouver à moi-même qu'un pareille mission m'est confiée ?
Encore une fois , M. F., ou la nature humaine n'a pas été réelle en Jésus, ou il a dû connaître ces heures d'exaltation tout à la fois et d'indécision au milieu du prosaïsme de sa vie quotidienne. Nul ne savait que Dieu ce qui se passait dans l'âme de ce jeune homme silencieux, réservé, qui traversait, en portant ses outils, les chemins de sa bourgade natale. Les années en s'écoulant ne faisaient que donner une force nouvelle à ces alternatives d'audace et de défiance. A en juger par la suite, il semble toutefois que déjà une idée claire s'était établie au fond même de sa conscience, celle du rapport filial qui unit l'homme à Dieu, autrement dit le sentiment de Dieu comme d'un père. C'est dans cet état d'esprit qu'il suivit la foule au baptême de Jean. Etait-ce pour se repentir avec tant d'autres? Il n'y en a nulle trace. C'était bien plutôt pour chercher une décision , mettre un terme à cette existence jusqu'alors toute intérieure et inféconde, et se consacrer, il n'eût pu dire encore à quel titre, au Royaume de Dieu qui allait venir. La vue de ces multitudes, possédées par l'attente enthousiaste de ce même Royaume , remuées salutairement par les paroles convaincues du Baptiste, acheva de le révéler luî-:même à lui-même. Il comprit nettement qu'il lui fallait renoncer à sa vie antérieure, en inaugurer una toute nouvelle, et puisque le baptême au Jourdain constituait de l'aveu général la limite qui séparait l'ancienne vie de la nouvelle, il voulut être aussi baptisé. Et quand il sortit du fleuve, le del s^ ouvrit pour lui, les nuages qui obscurcissaient encore sa conscience se dissipèrent, l'Esprit du Seigneur allait être désormais son conseiller, son guide, son inspirateur permanent; désor-
mais sa vocation était claire, car une voix céleste lui avait dit: Tu es mon fils bien aimé, en toi je me suis complu ! Il n'y avait plus à hésiter et Jésus n'hésita plus. Vous comprenez maintenant, M. F., ce que nous voyons dans le baptême de Jésus au Jourdain : il marque le moment où les idées confuses qui s'agitaient en lui au sujet du Royaume de Dieu et de la part qu'il devait prendre à son établissement, s'éclaircirent , prirent corps définitivement et où la conscience de sa mission divine devint entière, absolue. Les détails du ci^l ouvert^ de la colombe planant sur sa tête , de la voix céleste , sont-ils l'expression figurée de ces sentimens, ou bien Jésus eut-il une vision où ces sentimens revêtirent pour lui ces formes symboliques et poétiques? Nous ne saurions le dire; mais peu importe au fond. Ce qui est certain, c'est que Dieu parla à son âme, se révéla dans son cœur, et que depuis lors, au simple charpentier de Nazareth , succéda le Fils de l'homme, celui que l'humanité devait appeler par excellence le Fils de Dieu.
IL Si nous sommes chrétiens, M. F., quelles que soient nos vues particulières, nous regardons Jésus comme le chef et le conducteur de la foi , et parconséquent l'une des plus sûres méthodes qui soient à notre disposition pour épurer et perfectionner notre vie religieuse, c'est de lire en quelque sorte en lui-même les conditions et les élémens de la piété vraie, pure et féconde.
A ce point de vue l'explication que nous avons donnée du baptême de Jésus au Jourdain est riche d'enseignemens dont nous pouvons faire notre profit. Ils se rangent sous trois chefs que nous indiquerons successivement, 1^. les formes religieuses , 2o. les indécisions qui si souvent paralysent notre vie spirituelle, et 3o. l'essence même du sentiment chrétien à
laquelle il faut se rattacher pour en savourer le parfum et les fruits.
Je parle d'abord des formes religieuses. C'est un axiome , on peut le dire, des églises réformées qu'il n'y a point du forme nécessaire au salut , que l'état de grâce ou de communion avec Dieu dépend de l'état intérieur de l'âme , et qu'il n'est pas de rite, de sacrement, d'œuvre quelconque, qui puisse le communiquer à qui ne l'a pas. Ce principe n'est pas seulement protestant, il est évangélique. Il caractérise au plus haut degré l'enseignement de Jésus et en particulier sa polémiqué avec ses adversaires. Vous vous rappelez combien de fois il maintint contre les Scribes et les Pharisiens que rien d'extérieur ne peut sauver l'homme ni le souiller, que tout dépend de sa disposition intérieure. — D'autre part, et entièrement persuadé moi-même de la vérité de ce principe, je tiens à vous faire observer que Jésus ne méprise pourtant pas les formes populaires par lesquelles autour de lui s'exprime la foi religieuse. Il fréquente régulièrement le culte des synagogues malgré tout ce qu'il doit y entendre de contraire à ses vues, il célèbre la Pâque, et dans notre texte il reçoit le baptême du Jourdain. Attribuait-il un mérite intrinsèque, une valeur directe à ces diverses formes? Nullement. Mais son sens religieux s'y complaisait. Les idées qu'elles éveillaient ou représentaient,, les souvenirs qui s'y rattachaient, les émotions saintes dont elles pouvaient être l'occasion, voilà ce qu'il cherchait en elles et ce qu'il y trouvait. En réalité son baptême n'ajouta et n'ôta rien à son âme, mais il n'en fut pas moins l'occasion de l'ouverture du ciel aux yeux de son esprit et de la pleine et radieuse révélation du Père dans sa conscience.
Tel est aussi, M. F., le point de vue sous lequel nous devons envisager nos formes religieuses. Ni superstition,
ni dédain à leur endroit. Sans doute ce n'est pas le fait matériel de votre présence ici, de vos chants, de vos prières, ce ne sont pas vos baptêmes et vos communions qui vous donneront la grâce de Dieu. Mais ne les considérez pas comme inutiles. Ah! c'est facile de dire qu'on n'éprouve le besoin ni de prédication , ni de communion, ni d'aucune espèce de participation à la vie de l'Eglise. L'indifférence et l'irréligion trouvent parfaitement leur compte à ce langage. Il n'en est pas moins vrai que la vie intérieure souffre d'une abstention systématique de toute vie religieuse commune, et toute vie religieuse commune suppose, réclame des formes communes. Je ne veux rien surfaire, rien exagérer. Mais si je m'en rapporte à ma propre expérience et à celle de bien d'autres, je dis qu'à notre culte si simple, qu'à nos formes religieuses, vénérables et expressives, se rattachent pour ' beaucoup des émotions sacrées, des repentirs et des résolutions, des consolations et des espérances qu'on n'eût pas goûtées ailleurs. Je sais tout ce que nos discours ont de défectueux, et pourtant je sais aussi que pour plus d'une âme . à moi connue , ils ont été mainte fois une source de joie , de confiance nouvelle, de piété raffermie. En un mot, je sais que pour plus d'un , sous les voûtes de nos temples, des changemens bénis se sonît opérés et que les deux se sont ouverts.
Oui, les deux se sont ouverts, c'est à dire que l'incertitude, l'hésitation, le doute moral ont été dissipés, et cette victoire une fois remportée se perd bien rarement, si même elle se perd jamais. Je touche ici au second ordre d'enseignemens dérivant du baptême de Jésus ,^ enseignemens qui vous concernent en majorité comme ils concernent la majorité des chrétiens qui pensent et réfléchissent. Vous n'êtes pas contens de votre état
intérieur. Vous ne regrettez pas d'être émancipés des vieilles superstitions qui asservissent et abrutissent, mais il vous arrive parfois de regretter en soupirant les sereines convictions, les naïves espérances qu'elles engendraient. Votre mal est plus profond encore. Je le connais , et je vais vous le décrire. Au point de vue religieux votre vie s'écoule en alternatives de confiance et de défiance, de foi et d'incrédulité, de ferveur et de sécheresse. Il est des momens où la piété est douce , souverainement douce à votre cœur ; il en est d'autres où elle ressemble à une source qui aurait tari. N'est-il pas vrai qu'il en est ainsi ? En d'autres termes, vous n'avez pas encore dépassé la période des indécisions, des fluctuations intérieures, le ciel ne s'est pas encore ouvert pour vous. C'est là le mal de la plupart d'entre vous ; je l'affirme, parce que je le sais.
Hé bien ! dans la mesure où nous pouvons rapprocher notre état' misérable du cœur de Jésus, de ce cœur plus pur que le nôtre, mais qui connut aussi le temps des fluctuations et des indécisions, je vous dirai de faire comme lui, de ne pas vous jeter précipitamment comme quelques uns dans l'illusion volontaire d'une certitude qui n'en est pas une , mais d'attendj[*e dans la prière et la confiance en Dieu que les cieux s'ouvrent pour vous à votre tour. Gardez vos habitudes religieuses, faites. usage de la réflexion solitaire, aux heures de déchirement épanchez votre cœur devant Dieu, tâchez d'en étudier les faiblesses et d'en dissiper les convoitises^ que votre vie reste paisible, régulière, honnête, laborieuse, et vous verrez que l'expérience des choses, le contrecoup des évènemens publics et privés, les joies et les malheurs de votre existence mûriront votre âme et la rapprocheront du ciel. Dieu cherche l'homme, mais il entend aussi que l'homme le trouve. Dans le besoin que vous avez de lui réside la marque de sa sollicitude à votre égard,
mais il veut que vous frappiez pour qu'il ouvre et que vous demandiez pour qu'il vous accorde. Une victoire sans combat préalable est une impossibilité manifeste. Mais après le combat vient le repos; après la tempête, l'azur; après les ténèbres intérieures, la lumière pure du ciel ouvert
A quel signe reconnaîtrez-vous que le ciel s'ouvre enfin pour vous? Gomme pour Jésus, ce sera lorsque vous vous sentirez animés du désir de servir vos semblables , de vous consacrer à leur bien, d'une part, et que, de l'autre, vous sentirez grandir en vous l'assurance que vous êtes fils du Dieu vivant, qu'il y a un rapport de père à fils entre Dieu et vous et un rapport de fils à père entre vous et Dieu. Cette intention dévouçe et cette conviction évangélique, voilà les deux portes par lesquelles le ciel s'ouvre. Jésus quitte le Jourdain n'ayant plus qu'une pensée, celle de se vouer à l'établissement du Royaume de Dieu parmi les hommes. Vous pouvez le suivre au désert, assister à ce dialogue entre son âme, désormais décidée, et l'esprit du mal, vous pouvez voir avec quelle fermeté il repousse les suggestions du maudit en déclarant qu'il veut servir Dieu en toute abnégation, en toute humilité, en tout désintéressement, subir la faim, l'injure, la persécution, plutôt que de pactiser avec le péché. Sa résolution est donc aussi pure qu'énergique. Sur quoi s'appuie-t-elle? Sur la conscience pleine et claire qu'il a d'être fils de Dieu. Cette conscience est le centre même de sa religion; si le christianisme a une valeur , c'est qu'il l'éveille et la nourrit dans l'âme de tout vrai chrétien, c'est la vérité qui constitue son essence et le distingue formellement de toute autre religion.
Vous, de même, aimez vos frères dans la conviction que vous avez Dieu pour père, et obéissez courageusement, sans calcul égoïste, aux inspirations de ce saint amour.
Vous y puiserez ce que Jésus y a puisé aussi, cette assurance de Pamour de Dieu qui nous rend plus forts que la souffrance , le malheur et la mort , et qui , nous ouvrant le ciel plus complètement encore, nous révèle que là est la patrie éternelle, la consolation et l'espérance que rien ne confond. Ah! dans le sentiment que Dieu est notre Père , comme il fait bon regarder le ciel , penser à l'avenir, à la mort même! Avec quelles saintes délices nos cœurs devançant le temps rejoignent au ciel ceux que nous avons aimés, et que, Dieu soit béni, nous aimerons toujours, et qui nous aimeront aussi toujours! Avec quel courage nous pouvons dès lors affronter les tristesses et les dangers de l'existence actuelle, et comme notre vie sanctifiée change d'aspect ! Dieu veuille donc nous baptiser de son Saint Esprit pour que les deux s'ouvrent à nos regards ravis, et qu'à la parole: Vous êtes mes enfans bien aimés, nous puissions répondre: Et toi, tu es notre Père tout puissant, en qui nous puisons la vie et la joie!
LES DEUX EXTEÊMES.
Gârdez-yous du levain des Pharisiens et du
LEVAIN d'HÉRODE.
Marc Vm : 15.
Le seigneur Jésus renferme d'habitude beaucoup d'idées et beaucoup de vérités dans de courtes sentences. Sa parole est bien souvent la graine qui, petite, en apparence inactive, n'en contient pas moins en germe des fleurs et des fruits en nombre indéfini. Il suffit pour les faire éclore de la chaleur de la méditation. Rarement toutefois le Maître n'a dit plus de choses en si peu de mots que dans notre texte.
Un autre caractère des enseignemens de Jésus, c'est qu'ils empruntent leur forme aux circonstances très déterminées au milieu desquelles il vit ainsi que ses premiers disciples, mais que par le fond ils pénètrent jusqu'à la nature intime et permanente des hommes et des choses. Cela fait qu'on est tout étonné de découvrir les applications directes qu'on est en droit de faire de ses paroles à des situations individuelles et sociales qui, au premier abord, ne semblaient avoir rien de commun avec celles qui ont fourni la matière de l'enseignement.
Le texte que je viens de vous lire justifie amplement ce que j'avance ici. Cette parole est, si j'ose ainsi dire, du terroir palestin. En quel autre pays et en quel autre temps
y eut-il des Pharisiens et des Hérodes ? Mais quand on se transporte au sein des circonstances historiques que cette parole suppose, on ne tarde pas à voir que les Pharisiens et Hérode, chacun de leur côté, répondent à deux types fréquens dans l'humanité et qui, sous divers noms, se sont toujours trouvés dans la société humaine.
Le plan de ce discours est donc tout tracé. Nous éclaircirons d'abord le sens historique de cette parole de Jésus. Il nous sera facile après cela d'en faire l'application au monde où nous vivons et à nous-mêmes!
I. Vous n'êtes pas sans savoir ce qu'étaient les Pharisiens. J'ai souvent tâché de fixer impartialement la véritable signification de ce parti influent et dont le rôle dans l'histoire finale de la nation juive fut si prépondérant. Vous savez que, sans nier en quoi que ce soit la justesse des reproches que les évangiles font pleuvoir sur ces ultras du judaïsme contemporain, nous avons dû pourtant nous rappeler que c'est nécessairement dans les évangiles, autour de Jésus , que ce parti nous apparaît sous ses traits les plus odieux, et cela, par la raison toute simple qu'aucune de ses qualités ne put se montrer dans ses rapports avec le Fils de l'homme , tandis que ses nombreux défauts s'y révélèrent à leur degré le plus intense. Jésus était la sincérité même, le pharisaïsme en était profondément dépourvu; Jésus était la largeur, le pharisaïsme était l'étroitesse; Jésus aimait le spiritualisme et le progrès religieux, le pharisaïsme ne comprenait en fait de religion que le mécanisme et la conservation superstitieuse du passé ; enfin Jésus mettait la justice, la miséricorde, l'amour de Dieu et de l'homme infiniment au-dessus des rites, des œuvres extérieures et même des croyances théologiques, le pharisaïsme attachait au contraire une importance de premier ordre, réellement absor-
bante, à Tobservation minutieuse des rites, à la pratique des œuvres pies et à l'orthodoxie. Quoi d'étonnant dès lors que de bonne heure le pharisaïsme ait senti qu'il avait dans le prédicateur de Nazareth un adversaire irréconciliable avec lequel il s'agissait de vie ou de mort, et que parconséquent les traits odieux du parti se soient montrés à nous avec toute leur laideur dans la ligne de conduite qu'il suivit dans sa lutte avec Jésus?
C'est aussi pour cela que, si nous voulons ê!re justes et comprendre la puissance prolongée du parti pharisien, il faut, à l'énumération de ses défauts, joindre celle de ses qualités. Vous sentez bien qu'un parti qui se bornerait à être hypocrite, formaliste, étroit, intolérant, ne s'imposerait pas longtemps à une population. Il n'y a pas d'effet sans cause, et quand une tendance domine longtemps un peuple malgré ses défauts notoires, soyez certains que c'est parce qu'elle répond par certains côtés à des besoins et à des idées que ce peuple partage. En fait les Pharisiens étaient de chaleureux patriotes. Dans une période d'affaissement et de démoralisation ils avaient relevé l'espoir et la fierté du peuple. Ils étaient ritualistes jusqu'à la superstition, mais quand on pense qu'à cette condition le Juif continuait de se distinguer du paganisme universel et gardait ainsi le grand trésor du monothéisme, on se sent disposé à un peu plus d'indulgence pour ce grave défaut. Ils étaient hypocrites sans doute, ou du moins l'hypocrisie parmi eux était fréquente; mais ce n'était pas cette hypocrisie vulgaire qui se met par calcul, et sachant bien ce qu'elle fait, un masque sur la figure , c'était ce genre particulier d'hypocrisie religieuse qui est sa première dupe à elle-même , qui perd de vue le caractère immoral de ses actes si seulement elle peut leur donner un badigeon religieux, qui s'imagine que des actes
mécaniques peuvent compenser les vices du cœur et qui tend le plus dangereux des pièges à l'homme religieux dépourvu de lumières et dont le sens moral est faible. Le fait est qu'aux yeux du peuple et malgré leurs défauts, ils étaient le parti national et religieux par excellence. Quand un Juif de ce temps voulait devenir plus religieux, il s'enrôlait parmi les Pharisiens. C'est là précisément le danger contre lequel Jésus voulait prémunir ses disciples. Rien de plus dangereux en effet qu'une tendance fausse en soi et qui pourtant porte les couleurs de la vérité.
A cela d'ailleurs ne se bornaient pas les inconvéniens du pharisaïsme. Les exagérations de ce parti étroit, bigot et sombre donnaient par réaction une véritable puissance à cette tendance non moins pernicieuse dont ^ la famille des Hérodes pouvait passer pour le type, surtout cet Hérode Antipas,^ meurtrier de Jean Baptiste et dont Jésus comme galiléen était le sujet, cette tendance qui n'a plus d'intérêt dans la vie que pour les voluptés sensuelles, les plaisirs grossiers, et conserve tout au plus en fait de vie spirituelle un certain culte du beau, un certain amour de l'art, parce que l'art, devant revêtir des formes sensibles, offre encore quelque prise à la sensualité. Si les Pharisiens représentent l'abus de la religion, les Hérodes en représentent l'absence.
' Cette dynastie des Hérodes,- qui régna près d'un siècle en Palestine, toujours avec l'appui des ^Romains qui soutenaient en eux des alliés ou plutôt des vassaux pas toujours dociles , ne compta qu'un grand homme , le premier, Hérode le Grand. Ses successeurs vécurent de son prestige et furent en somme de fort tristes princes. Mais ils continuèrent sa politique, et cette politique était, non pas d'entrer ouvertement en lutte contre le judaïsme, il n'aurait pas fallu y songer, mais de miner l'esprit juif,
sous prétexte de l'élargir, et de le noyer sous un flot envahissant de coutumes étrangères, de modes, de plaisirs et d'irréligion, dérivé du monde grée et romain. Naturellement ils trouvèrent des partisans chez les hommes que la séduction de l'intérêt ou du plaisir détournaient des mâles préoccupations du patriotisme et de la foi. Ce fut surtout Hérode Antipas, celui dont parle Jésus, qui fib de sa cour un véritable foyer de corruption, d'indifférence religieuse , pour ne pas dire d'irréligion cynique. Les immenses richesses que la famille des Hérodes avait acquises par une foule de moyens, facilitaient cette propagande irréligieuse et immorale qui scandalisait, non sans motif, le vieux parti national et puritain à la tête duquel marchaient les Pharisiens. C'est ainsi que nous nous expliquons cet épisode, au premier abord singulier, de l'histoire évangélique qui nous montre des Pharisiens venant trouver Jésus pour lui dénoncer les inquiétudes que leur causent certaines menées de la politique hérodienne, menaçantes, disent-ils, pour la vie de Jésus. On peut se demander s'ils ne voulaient pas à cette occasion sonder ses intentions et. voir s'ils ne pourraient pas s'en faire un allié. Mais Jésus, qui marchait droit devant lui, et qui faisait, non de la politique, mais de la religion, ne voulut jamais entendre parler de ces alliances compromettantes qui assurent le succès pour une heure et le rendent ensuite impossible pour longtemps, parce que, conclues au détriment des principes, elles abattent les courages et les dévouemens pour ne laisser place qu'à la cabale et à l'intrigue. Et cela nous explique du même coup pourquoi, plus tard à Jérusalem, nous voyons des Pharisiens et des Hérodiens, cette fois coalisés au nom d'un intérêt commun, lui tendre un piège sur la question du tribut à payer à César.
Le levain d'Hérode est donc un levain odieux, funeste.
parce qu'il est un levain démoralisateur, corrupteur, qui pousse l'homme loin de Dieu, loin du devoir, loin de la vie de l'esprit , pour le jeter dans les voluptés énervantes et abrutissantes. Ne retranchons rien de la sévérité de ce jugement. Toutefois n'oublions pas que les excès, les étroitesses, les absurdités, l'intolérance des Pharisiens don* naient à chaque instant à ce principe immoral une apparence de justification. Les partisans des Hérodes n'avaientils pas bien souvent l'occasion de tourner en ndicule le bigotisme pharisien, de dire à la population laborieuse: Avec nous vous aurez la tranquillité, la paix, vous vous enrichirez par votre trafic et notre luxe, tandis qu'avec ces , rêveurs, ces fanatiques, vous aurez à supporter mille ennuis, des guerres sanglantes, des ruines sans nombre? Et s'il y avait devant eux des hommes éprouvant des besoins religieux , n'avaient-ils par le droit de leur dire en leur montrant les Pharisiens : Est-ce là de la vraie religion ? Valentils au fond mieux que nous? Leurs jeûnes, leurs offrandes, leurs phylactères et leur langage ne recouvrent-ils pas des abominations? Laissez-les à leurs sottises, et unissez-vous à nous pour jouir de la vie, comme on fait à Rome, à Antioche, à Alexandrie, et comme on fera bientôt à Jérusalem.
Vous le voyez, M. F., le levain des Pharisiens et le levain d'Hérode étaient deux fermens opposés l'un à l'autre et pourtant se soutenant l'un l'autre , s'alimentant l'un de l'autre. Sans les Pharisiens le parti hérodien n'eût pas été si fort ; sans les Hérodiens le parti pharisien n'eût pas été si estimé. C'étaient deux extrêmes s'appuyant l'un contre l'autre comme deux grandes pierres penchées qui restent debout, parce qu'elles se rencontrent dans leur chute. Et tant il est vrai que le faux et l'immoral arrivent toujours à fin contraire de ce qu'ils s'étaient proposé ! Que
voulaient-ils les uns et les autres, à les prendre par leur meilleur côté? Tous voulaient le salut du pays, les Pharisiens croyaient l'assurer en réveillant la foi et la vie religieuses, les Hérodiens le voulaient en affaiblissant de leur mieux la religion et la sévérité antique des mœurs. Qu'arriva-t-il ? A la longue, la politique hérodienne, malgré son habileté et ses séductions, fut impuissante contre l'exaltation croissante du peuple juif, parce qu'à la longue le cœur humain, la nature humaine l'emporte sur les calculs et les finesses de la politique. A la longue le parti qui n'a rien à dire de Dieu, rien à dire à la conscience, rien à dire à la repentance , à la mort , a le dessous contre le parti qui sait parler sur tous ces grands sujets de la manière qui plait à l'âme du peuple. C'est en vain que les derniers Hérodes comprirent la faute de leurs devanciers, en vain que Hérode Agrippa II aflfecta les dehors d'un Juif dévot et observateur scrupuleux de la loi. Il était trop tard. L'insurrection nationale de l'an 66 chassa pour jamais les Hérodes du sol qu'ils avaient si longtemps dominé, et le parti pharisien put se dire vainqueur. — Mais que fit-il de sa victoire? Précisément ce que ses adversaires avaient prédit qu'il ferait. Dans son exaltation, dans sa confiance têtue dans un miracle divin qui ne se fit pas et ne devait pas se faire, il lança le peuple juif dans cette absurde guerre contre le colosse romain dont l'issue n'était et ne pouvait être douteuse.... Et quatre ans après le départ du dernier des Hérodes, la dernière pierre fumante du temple de Jérusalem devait apprendre au monde que si l'irréligion, le relâchement des mœurs, l'indifférence perdent les nations, l'exaltation religieuse poussée jusqu'au paroxysme, la réaction aboutissant à la démence , achèvent de les perdre. Voyez-vous maintenant quel relief, quelle vigueur l'histoire des derniers jt)urs du peuple juif donne à cette courte
parole que le Fils de l'homme livra un jour à la méditation de ses disciples — un joup de lumière et de paix, qu'ils voguaient ensemble sur ce beau lac de Galilée où le ciel se mirait dans les eaux et dans leur cœur, qui s'épanouissait aux rayons de deux soleils, l'un de feu, l'autre d'esprit : Garde^-vous du levain des Pharisiens et du levain d^Hérode.
IL Vous aurez certainement compris, M. F., l'instruction générale contenue dans cette esquisse historique. Le salut du peuple juif était visiblement dans la direction indiquée par Jésus, qui, d'une part, promettait à la conscience humaine une religion plus pure et des satisfactions plus réelles que tout ce que le pharisaïsme pouvait lui donner, et qui, de l'autre, purifiait la religion de cet alliage dangereux, de cette exaltation et de cette étroitesse intolérante qui alimentait et propageait indirectement la tendance hérodienne. Prenez bien garde que Jésus ne se plaçait pas au milieu des deux tendances. Il s'élevait bien au dessus. Il faisait droit à ce que chacune pouvait avoir de légitime, mais il les dépassait l'une et l'autre, parce qu'il rapprochait l'homme de. Dieu, contrairement aux Hérodiens, et lui prêchait le Dieu-esprit , qu'il faut adorer en esprit , contrairement aux Pharisiens.
Remarquez bien aussi qu'en faisant cela, ce n'était pas uniquement, ni même directement le salut politique et temporel du pays qu'il avait en vue, c'était directement le salut des âmes, des personnes. Comment d'ailleurs une chose pourrait-elle être salutaire à une société si elle ne l'est pas à ses membres pris individuellement? Et pour faire le bien d'un pays , ne faut-il pas en tout premier lieu que ce bien soit celui des hommes qui l'habitent? Du reste ce qui est vrai de la société humaine l'est aussi de l'homme
individuel, et réciproquement. Nous aussi, pour ce qui nous concerne, nous devons nous garder du levain des Pharisiens et du levain d'Hérode , pas la triste raison que nous en avons tous plus ou moins dans le cœur.
Hélas ! le chemin de la vérité comme celui de la vertu est étroit , et nous fournissons trop souvent le pendant, du paysan ivre dont parle Luther, qui ne se relève du fossé de droite où il est tombé, que pour retomber au bout de quelques pas dans le fossé de gauche. Si nous nous observons , que trouvons-nous ? Nous ne serions pas des hommes, du moins des hommes complets, si nous n'éprouvions pas des besoins religieux. Car ne me parlez pas, je vous prie, de véritable nature humaine dépourvue de tendance religieuse. C'est comme si vous me parliez d'une plante qui ne fleurit pas ou d'un paysage sans ciel. Le sentiment religieux fait partie intégrante de la nature humaine. Nul ne l'y a mis que Dieu , et si -Dieu ne l'y avait pas mis , personne n'aurait pu l'y mettre , par la simple et excellente raison que , pour l'y mettre , il aurait fallu l'avoir. Je pose donc en fait que si nous sommes des hommes complets , non décapités , non mutilés par le malheur de notre naissance ou par notre faute, nous avons une oreille intérieure tendue vers l'infini, vers le monde invisible, vers Dieu. Maintenant, si nous suivons les indications de cette conscience naturelle, nous aimons à vivre religieusement, à prier, à adorer, à nous réunir pour adorer ensemble, à donner à notre vie une empreinte religieuse. Jusque là tout est bien. Mais voici où le levain du Pharisaïsme commence à se faire sentir. De ce que nous accomplissons volontiers et en toute sincérité certains actes religieux, nous inclinons à leur attribuer une valeur en quelque sorte magique. Il nous semble que notre vie sera d'autant plus religieuse que nous en multiplierons le nombre, nous finissons par
les accomplir machinalement et sans nous préoccuper du sentiment qui est en nous pour savoir s'il y correspond réellement. Quand nous voyons que les autres ne nous imitent pas dans ces actes multipliés de dévotion, nous concluons qu'ils manquent de piété. En un mot, nous identifions si bien la religion avec les formes que nous lui appliquons que nous devenons formalistes, étroits, intolérans, persécuteurs, qu'au lieu de faire luire devant les hommes la lumière de nos bonnes œuvres , nous devenons autant de petits tyrans, prêts à seconder les grands dans celles de leurs tyrannies qui nous plaisent. Il suit de là qu'on épie notre conduite, qu'on scrute nos démarches, qu'on cherche les preuves de notre sincérité, et comme nous ne pouvons pas prétendre qu'on nous trouvera sans défauts et sans fautes , il en résulte qu'on est d'autant plus frappé de nos écarts que nous affichions la prétention d'être supérieurs au commun des hommes. C'est l'histoire du pharisaïsme moderne comme de l'ancien. Il fait bien, lui aussi, ses prosélytes; mais la plupart du temps, bien loin de les rapprocher de Dieu, il les en éloigne.
Car nous pouvons aussi suivre une toute autre direction que celle que je viens de décrire. Nous pouvons faire porter à la religion la peine des abus commis par ses partisans. Il y a, dans la jeunesse surtout, mais plus tard aussi, un triste et puissant allié de l'ircéligion , c'est la frivolité, la sensualité, le vice. Chez combien l'éloignement de la vie religieuse n'a-t-il pas pour racine première le secret désir de se livrer sans trouble, sans reproche importun de la conscience, aux vices qu'elle condamne, mais qu'elle ne condamne jamais si fortement que lorsqu'elle parle au nom de Dieu ? Pourtant on n'avoue pas aux autres, on ne s'avoue même pas cette secrète connivence avec l'immoralité, et l'on cherche des prétextes pour se
justifier. Et ce sont les hommes qui passent pour les plus religieux qui fournissent ces prétextes. Ils sont étroits, ils sont superstitieux, ils sont antipathiques à la science, aux arts, au progrès de la liberté politique et religieuse, ilâ sont intolérans. Voudrions-nous être comme eux? Irions-nous donner dans ce pharisaïsme ressuscité? Non certes. Et c'est ainsi que pour ne pas s'inspirer du levain des Pharisiens, on s'enivre du levain d'Hérode.
Et j'ai connu des existences où l'on pouvait signaler des chutes successives , tantôt d'un côté , tantôt de l'autre.
Quel est donc le levain qu'il nous faut, celui qui fera droit à tout, qui répondra aux plus nobles besoins de notre âme et nous préservera de toute étroitesse, intolérance et superstition ?
C'est le levain de Jésus Christ, tel qu'il se montre à nous dans les évangiles, de Jésus Christ si supérieur slutl Pharisiens et aux Hérodiens, et crucifié à frais communs par les uns et par les autres, de Jésus Christ qui, au lieu d'opposer l'un à l'autre, le bigotisme des Pharisiens et rimmoralité irréligieuse des Hérodiens , comme s'il n'y avait qu'à choisir entre les deux, nous dit de regarder plus haut en nous disant que là est la vie, la vraie et la bonne. La religion de l'homme qui se sent fils de Dieu, la religion parconséquent de l'amour de Dieu et de l'amour des hommes, voilà le bon levain, salutaire et vivifiant. Prenez la société, prenez l'individu, il n'y a de salut que là. De toute autre manière vous faites du tort, vous faites du mal à l'une ou à l'autre, vous faites violence à leur vraie nature, et toujours la nature violée se venge.
De nos jours , M. F. , le malheur, la malédiction , dirai-je, c'est qu'une foule de gens ne savent pas être religieux sans être étroits d'idées, ou larges d'idées sans être irréligieux. On s'étonne parfois du peu de progrès que font
au sein des masses les idées dites avancées. Comment en serait-il autrement, tant qu'un si grand nombre de ceux qui représentent ces idées avancées comprennent si peu la nature humaine qu'ils ne savent pas reconnaître en elle un besoin religieux qui réclamera toujours satisfaction et ira toujours du côté où celle-ci lui est offerte? Chose triste à penser et qui prouve une fois de plus la valeur permanente de l'histoire évangélique! L'esprit à la fois large et religieux de Jésus voit encore mainte fois se coaliser contre lui l'esprit pharisien et l'esprit hérodien. Il est dans sa destinée d'être toujours plus ou moins en minorité.
Ce n'en est pas moins lui qui triomphe, en ce sens qu'on est tôt ou tard forcé de revenir vers lui quand on s'aperçoit des lourdes chutes que l'on fait quand on s'en écarte. Pour nous, il est certain que le salut des sociétés et des individus, de nos jours comme il y a dix-huit siècles, est dans l'Evangile pur de Jésus Christ. Que des voix passionnées ou aveugles, qui le confondent avec une de ces formes transitoires, nous parlent de sa chute ou de sa disparition lente , cela ne nous ébranlera pas un seul instant. Il y a eu dans tous les siècles des prophètes à courte vue de ce genre. Cela n'empêche que si vous voulez marcher sur un terrain stable au milieu des sables mouvans qui nous entourent, c'est sur ce terrain préparé par la parole de Jésus qu'il faut nous rendre.
Car sa parole est vraiment divine. D'accord avec les besoins les plus sérieux de votre conscience puisqu'elle vous prêche le Dieu infini, tout-puissant, qui accueille toutes les sincérités, qui se voit dans tous les cœurs purs, qui a de l'espérance pour toutes les douleurs et de la vie pour toutes les morts; d'accord avec les besoins les plus impérieux de la société moderne, puisqu'elle veut que nous devenions parfaits comme Dieu lui-même, ce qui ouvre la
voie du progrès indéfini, continuel, en lumière,. en charité, en beauté intellectuelle et morale, la parole du Christ domine d'une incomparable hauteur notre siècle , ceux qui le précèdent et ceux qui le suivront. Ne me dites pas qu'elle est intolérante ; elle a stigmatisé , couvert d'ignominie l'intolérance incarnée dans le Pharisaïsme. Mais rappelezvous aussi qu'elle est sainte, et que, si large qu'elle ouvre le Royaume de Dieu aux croyances, elle le ferme absolument aux égoïsmes et ne le rouvre qu'aux cœurs purs ou purifiés.
Puisse donc le levain de Jésus, le principe vivifiant du rapport filial qui nous unit à Dieu, devenir le principe directeur de notre vie! Ce ne sont ni des rites compliqués, ni des doctrines pénibles qui en surgiront, mais une série de bons sentimens, de consolations, d'espérances et de dévouetnens, petits et grands, qui purifira, anoblira, perfectionnera notre vie ioute entière et l'élévera à cette hauteur où elle se transforme spontanément en vie étemelle.