LA RELIGION DE LA JEUNESSE
Souviens-toi de ton créateur aux jours de ta jeunesse.
Ecclés. XI: 3.
Vous savez que je compte appeler successivement votre attention sur les quatre périodes entre lesquelles se partage la vie humaine normale, Tenfan'ce, la jeunesse, l'âge mûr, la vieillesse, et étudier avec vous les modifications que chacune de ces. périodes fait subir à la religion qui doit les accompagner toutes. Nous avions naturellement commencé par l'enfance, nous continuerons aujourd'hui par la jeunesse.
Veuillez également vous rappeler le point de vue auquel nous nous étions placés pour tâcher de rendre cette étude pratique et fructueuse. En parlant de l'enfance, nous avions surtout en vue l'éducation de Pâme religieuse. Mais en réalité l'éducation est chose de toute la vie. La seule différence essentielle est que l'enfant doit être instruit par d'autres, tandis que, pendant tout le reste de la vie et à mesure
qu'on avance en âge, on doit toujours plus s'instruire soimême par soi-même. Ce n'en est pas moins toujours une éducation , et parconséquent les principes au nom desquels il faut diriger cette éducation par soi-même ne sauraient différer beaucoup de ceux qui doivent présider à l'éducation de l'enfant. Or, nous étions partis du fait que toute éducation est une culture. L'éducation ne crée pas, elle développe , elle féconde des germes déjà existans. La grande règle est donc d'observer en premier lieu la nature , cette révélation permanente de la volonté divine, de voir quelle direction elle prend, quels besoins elle cherche à satisfaire, quels dangers particuliers elle donne lieu de craindre, et, une fois ces observations réunies , de diriger la culture de manière à faciliter cette marche, à répondre à ces besoins, à prévenir ces dangers. C'est une méthode toute semblable que nous appliquerons à la religion de la jeunesse: observer d'abord, et conclure d'après les choses observées.
L Et d'abord , quand de la religion de l'enfance je passe à celle de la jeunesse, je suis frappé des différences que le changement d'âge apporte avec lui.
Il y a une première différence dans le ton fondamental de la piété. Chez l'enfant, la religion était naïve, irréfléchie, ordinairement sereine et joyeuse. L'enfant ne s'étonne pas plus d'apprendre qu'il est un Dieu qu'il ne s'étonne de voir que l'eau mouille, que l'herbe est verte et que le soleil brille. La pensée du bon Dieu fait partie , comme l'amour de sa mère, des élémens fixes de sa vie quotidienne, et pour lui l'un n'est pas plus extraordinaire que l'autre. Aussi sa religion est-elle plutôt gracieuse, charmante, que profonde et émue. Désormais, avec la jeunesse, il en sera autrement. Si une jeune âme, parvenue à l'âge du discernement et de la réflexion, a le bonheur d'avoir développé les germes
religieux que Dieu a déposés en elle, sa religion se dore de tous les reflets que les sentimens chaleureux de la jeunesse lui communiquent. Elle sent que, puisque Dieu est, Dieu règne; que la religion ne peut pas être une chose à côté des autres dans la vie, mais qu'elle a droit à la prééminence; que si elle est, elle est reine; et comme nous raisonnons dans la supposition qu'elle^ est, nous dirons que comme la religion de l'enfance est surtout sérénité naïve, celle de la jeunesse est surtout sentiment enthousiaste et exalté. Autre différence. Dans l'enfance il n'y a pas lieu de distinguer entre la piété particulière d'un sexe et celle de l'autre. Le petit garçon, la petite fille ne diffèrent pas en religion. Avec la jeunesse, même déjà dans l'adolescence, un contraste marqué se manifeste sous ce rapport, et il n'est pas un pasteur, il n'est pas un instructeur religieux qui n'ait dû faire cent fois cette observation. Chez le jeune homme, toujours à supposer que la religion existe réellement dans son coeur, l'imagination tient une grande place dans les élans de sa piété, une imagination parfois vagabonde, mais que soutient l'impétuosité naturelle de son âge, et qui s'introduit dans sa religion comme dans tout le reste. Il aime les grands horizons, il s'élance volontiers dans l'infini avec une confiance souvent présomptueuse, il lui faut des principes absolus , et il prend aisément des images pour des raisons. Toutefois il y a un charme incontestable et un élément très légitime dans cette ardeur juvénile qui ne doute de rien, ne s'effraie de rien. — Chez la jeune fille, au contraire , (et vous comprenez bien que je parle ici tout à fait en général), la piété a quelque chose de plus intime, de plus soumis, de plus tendre. Si elle est pure, la religion devient dans son âme une mélodie intérieure qui berce ses pensées et ses espérances confuses. De même que l'imagination prédomine le plus souvent dans la religion du jeune
homme, rémotion douce et cachée caractérise plutôt celle de la jeune fille. Moins préoccupée que le jeune homme de ce que fait . ou de- ce que pense le vaste monde , elle l'est plus de ce qu'elle fait et de ce qu'elle pense elle-même. Connaissez-vous au monde quelque chose de plus suave, un parfum plus doux que celui qu'exhale la piété, cette fleur des deux, éclose dans l'âme d'une jeune chrétienne? Voici maintenant une troisième différence, à bien des égards fort triste, qui distingue la religion de la jeunesse de celle de l'enfance. Avez- vous remarqué tout à l'heure qu'en faisant nos observations sur les caractères distinctifs de la religion de la jeunesse, nous devions toujours faire cette réserve: Dans la supposition où la religion existe réellement? Hélas! on ne peut pas toujours le dire. L'enfance est religieuse sans réflexion, et à moins qu'une éducation foncièrement irréligieuse et mauvaise n'ait étouffé les germes de la foi dans un jeune cœur, il est bien évident que l'en fant ne repousse jamais l'instruction ni la vérité religieuses. Avec la jeunesse l'âge de la réflexion arrive, et il se trouve plus d'une fois que la réflexion tue la religion, même dans les cœurs que l'on croyait les mieux préparés. D'où vient cela ? On ne peut pas dire que ce soit parce que la science et l'expérience en ont démontré l'inutilité ou la fausseté. Le jeune homme n'a encore que très peu de science, et il n'a pas du tout d'expérience, et une telle explication ne signifierait quelque chose que dans les cas dont j'ai parlé l'autre fois, où l'on aurait commis l'énorme maladresse d'imposer la religion à l'enfant comme une tyrannie au lieu de la lui faire aimer comme une joie. En tout cas il faut bien qu'il y ait un motif qui pousse le jeune homme, atteint d'un pareil malheur , à cette mutilation déplorable. Or il est une cause plus générale, bien que rarement avouée, et qu'il faut considérer en face.
On prétend parfois que la vie morale peut très bien se passer de la vie religieuse. J'en doute fort. Je peux bien admettre, moyennant certaines conditions de tempérament et de position sociale, qu'une vie uniquement dirigée par l'intérêt bien entendu puisse être extérieurement régulière. Mais vous m'avouerez facilement que la vie morale ne consiste pas seulement en cela. Elle exige, pour être réelle et sérieuse, des combats, d'énergiques efforts, un sentiment exalté du devoir; il faut, en un mot que le devoir soit chose sacrée^ pour qu'on le préfère à tout, qu'on, se résigne à tout plutôt que d'y manquer. Le devoir, chose sacrée! Ne voyez- vous pas, dans cette expression qui vient se placer d'elle-même sur nos lèvres, le cachet religieux que le devoir a pour celui qui ne connaît rien de plus auguste au monde ? M. F. , si l'on y pense bien , on ne tarde pas à trouver que la religion du devoir a pour corollaire immédiat , pour compagnon nécessaire , le devoir de la religion.
Hé bien! savez- vous pourquoi le devoir de la religion pâlit et même disparait dans le cœur de trop nombreux jeunes gens? C'est que chez eux la religion du devoir subit elle-même un obscurcissement parallèle. Les deux choses, encore une fois, sont corrélatives. Le jeune homme, en butte à des tentations plus fortes et surtout moralement plus graves que l'enfant, risque fort de trouver importunes les voix austères qui lui parlent de renoncement, d'empire sur soi-même, de combat et de fidélité stricte à la conscience. Alors il cherche si ces préceptes sont aussi imprescriptibles qu'on le lui dit. Il se demande avec complaisance s'il est nécessaire de s'imposer tant de peines, et s'il ne serait pas tout aussi légitime d'aller où son cœur le mène , de suivre le regard de ses yeux. Une fois sur cette voie, il rencontre vite une pensée qu'il a besoin d'oublier ou d'effacer, la pensée de Dieu. Cet œil qui le
suit partout, ce reproche vivant qui se dresse devant lui, l'obsèdent, et alors il ne veut plus ni voir ni entendre. De là une double direction possible, ou, l'indifférence ou l'incrédulité; l'indifférence, c'est à dire l'oubli, le silence; l'incrédulité, c'est à dire la négation hautaine. On voit alors le jeune homme rompre .systématiquement avec toute habitude religieuse. Il ne se présente plus jamais dans les temples. Il n'aime plus le culte en commun. Jésus le convie en vain à sa table: il n'y vient pas. Ses lectures sont uniquement frivoles, quand elles ne sont pas démoralisantes. Ses plaisirs, n'en parlons pas.
Il est encore une autre tendance fâcheuse qui pousse la jeunesse dans l'irréligion. La jeunesse n'aime pas seulement l'indépendance, elle aime plus encore peut-être à en faire montre. De là beaucoup de petits ridicules , dont on peut sourire, surtout quand on voit combien peu ceux qui se les donnent se. doutent qu'ils les ont. Il y a, dans le jeune homme qui fait étalage de sa liberté récente , quelque chose qui fait penser au parvenu voulant que tout le monde remarque son luxe. Mais il est d'autres ridicules qui feraient plutôt pleurer. La religion, qui est un frein, lui fait l'effet d'une de ces sujétions qu'il est de bon goût de secouer bien ostensiblement, de manière que «nul n'en ignore ," et combien ne voit-on pas de ces jeunes vaniteux
qui font parade de leur irréligion comme de leurs vices!.
La jeune fille est plus à l'abri, pour toute sorte de raisons , de ces naufrages religieux. C'est tout à la fois lé privilège et l'infortune de son sexe que les grandes chutes sont plus difficiles, mais d'autre part plus profondes pour elle que pour le jeune homme. La femme irréligieuse, la femme qui fait profession d'oublier Dieu ou de le nier, est quelque chose de si peu naturel, disons le mot, de si laid, qu'un secret instinct l'avertit , je crois,
qu'elle se défigure par rirréligion avouée. Toutefois qu'elle prenne garde à la religion de pure forme, professée uniquement parce que cela sied. Le danger qui la menace le plus , la mondanité , la frivolité futile , l'y pousse. La religion réelle engendre les pensées sérieuses et ne permet pas de faire consister tout le bonheur de la vie dans les vains triomphes et les joies fugitives de la société. De là le genre particulier de l'irréligion chez la femme. Par habitude, par convenance, elle continuera d'observer des formes religieuses; mais son cœur est sec, elle ne trouve aucun plaisir dans la prière ni dans l'adoration. Sa religion est plaquée sur sa vie ; c'est un fard, et par dessous l'âme se ride.
Oh! qu'il est urgent de répéter à ces insensés qui ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils font, le conseil de la vieille sagesse, cette parole d'un sage inconnu de Judée, qui nous arrive mystérieusement des profondeurs de l'antiquité: Souviens-toi de ton Créateur aux jours de ta jeunesse! Ni printemps, ni jeunesse ^ne durent toujours ; que dis-je? ils sont l'un et l'autre de bien courte durée. Qu'ils sont ennemis d'eux-mêmes ceux qui, avec plus ou moins d'artifice, s'appliquent à tarir cette source d'eau vive qui ne demandait qu'à couler pour embellir et féconder leur vie entière ! Jeune homme , jeune fille , souviens-toi ! Tu as des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Les fleurs du printemps, desséchées par un vent froid et aride, ne donnent pas de fruit en automne. Souviens-toi ! Ce n'est pas impunément qu'on se mutile. Si tu paralyses Toeil que Dieu t'avait donné pour regarder dans les cieux , si tu bouches l'oreill^ qu'il avait ouverte en toi pour que tu entendisse sa parole, tu seras spirituellement aveugle et sourd. Souviens-toi ! Les aveugles, les sourds sont de malheureux infirmes privés des meilleures joies. Ils tombent,
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quand ils veulent s'avancer sans guide, ils tombent bien bas et ne savent plus comment se relever. Souviens-toi! Aujourd'hui pour toi, c'est l'insouciance et le rire ; demain, c'est le souci, la tristesse; après-demain, c'est le tombeau. Puisque tu marches au-devant de la nuit, tiens donc ta lampe allumée, garde-toi de la mettre sous le boisseau. Je te dis en vérité qu'on ne se passe pas de Dieu dans la vie, et qu'on s'en passe encore moins dans la mort.
IL Voilà donc ce que nous constatons dans la jeunesse : Religion facilement enthousiaste, plus souvent Imaginative chez le jeune homme , plus souvent tendre et mystique chez la jeune fille, risquant chez l'un et chez l'autre de sombrer sous l'influence des passions et des plaisirs du monde. Voyons maintenant les qualités et les défauts qui dérivent de cet état des choses.
Je suppose maintenant que je m'adresse à une jeunesse intelligente et sérieuse, je ne dis pas rigoriste ni affectée, (ni le rigorisme, ni l'affectation ne sont intelligens et sérieux), à une jeunesse qui comprend que Dieu ne nous appelle pas pour rien à l'adorer , à l'aimer, et qui , tout en participant aux défauts de notre pauvre nature humaine, entend bien tenir allumée la lampe du Saint Esprit dans son âme.
Cette jeunesse-là, je la bénis et je l'encourage, je lui dis: c'est bien et c'est beau! Oui, la religion de la jeunesse est une belle et sainte chose. Quellç marque de notre nature supérieure dans cette flamme sacrée qui vient réluire sur de jeunes fronts commençant à s'ouvrir aux grandes pensées, aux émotions généreuses ! Quelle réjouissante manifestation d'une maturité qui commence, d'une virilité précoce, dans cette tête qui brille du feu de la vie, qu'anime la fierté qui sied à la créature spirituelle , et qui
sait >se grandir encore en se courbant devant Dieu ! Chez le jeune homme impétueux, fort, en pleine possession de ses facultés intellectuelles , quelle auréole vient comme entourer sa face, quand, en souvenir et au nom de Dieu, les pensées nobles, les résolutions sérieuses, les vues larges et désintéressées font battre son cœur, que le vent de régoïsme et du calcul n'a pas encore desséché! Chez la jeune fille, quel charme indicible répand autour d'elle sa piété douce et pure comme son âme , ravissante harmonie que les anges recueillent et qu'ils reproduisent dans les cieux, et comme ces parfums de son âme inspirent autour d'elle la joie décente, le contentement d'esprit, la paix domestique! Inclinons-nous, M. F., devant cette sainte chose qui s'appelle la religion de la jeunesse. J'espère que tous vous l'avez connue d'expérience. C'était une religion ardente, poétique, disposant l'âme aux sentimens sublimes. Nous raisonnions moins , nous aimions plus. Il y avait dans nos âmes comme une musique venant d'un autre monde, et les langues de feu venaient se poser sur nos têtes, comme jadis sur celles des disciples aux jours du premier enthousiasme, et elles nous disaient comme à. eux des choses merveilleuses de Dieu. Saintes et confiantes aspirations, illusions sacrées, reflet d'une réalité plus sacrée encore, exaltations pieuses qui veniez apaiser nos cœurs troublés et fortifier nos volontés chancelantes, c'est dans son amour prévoyant que Dieu vous a données à la religion de la jeunesse. Heureux ceux qui vous ont connues, goûtées, et qui ont conservé de vous ce qu'il fallait pour l'avenir, ce que vous seules pouviez leur procurer!
Oui , M. F. , voilà les qualités , précieuses , inestimables , de la religion de la jeunesse, c'est l'ardeur, l'élan, l'exaltation confiante, qui la rehausse et qui fait son charme. N'oublions pas toutefois qu'à côté de chaque qualité notre
nature doit craindre un défaut, et après avoir indiqué les avantages religieux de la jeunesse, il faut bien que nous énumérions aussi ses inconvéniens possibles et ses vices fréquens.
Il est d'abord un danger qui provient de son ardeur même et de son inexpérience. Sans doute l'exaltation, si prompte dans la jeunesse, est légitime en religion. La religion n'est réelle que si, elle repose sur un sentiment vif et ardent. Mais il ne faut pas que pour cela la conscience et la raison perdent leurs droits. Et parfois la jeunesse tombe dans un mysticisme dangereux où l'âme perd son équilibre, en se concentrant sur la faculté religieuse, au point que celle-ci absorbe toute la vie. Qu'ils prennent garde, les jeunes gens qui se laissent aller sur" cette pente voluptueuse! Ils doivent se rappeler 'que l'Evangile n'admet pas ce genre de piété purement contemplatif qui croit aimer Dieu, mais qui aime peu les hommes. Ces temps de grande exaltation durent peu, et quand on retombe, on croit avoir fait un rêve, dont il ne faut plus tenir compte.
Un autre défaut fréquent de la religion de la jeunesse, c'est que facilement elle est dogmatique et tranchante. Le jeune homme , dépourvu d'expérience , ne sait pas combien la vérité coûte de peines à acquérir. Il s'imagine aisément que tout le monde devrait être frappé des mêmes évidences que lui. Il est donc enclin à accuser la mauvaise foi ou l'imbécillité des autres qui ne sont pas de son avis. A quoi se joint, parfois à son insu, une idée quelque peu exagérée de son importance personnelle et du besoin que la société a de lui pour se reformer sur de nouvelles bases. Cela rend le jeune homme souvent ridicule et toujours peu charitable, cela rend la jeune fille intolérante et tracassière. Si elle a le malheur de se mettre à dogmatiser et à faire la théologienne dans sa maison, au lieu d'en être l'ange
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de paix , elle y sera le démon de la discorde. Au lieu d'attirer au Christ par la vertu de sa foi douce et pure, au lieu d'être une démonstration vivante et, parconséquent, bien plus persuasive que toute autre, de la divine vertu de l'Evangile pour purifier et embellir la vie, elle sera un motif de plus dans l'esprit de son père et de ses frères pour s'éloigner d'une piété, dont les fruits sont à ce point aigres et amers. Que les jeunes gens s'observent bien à cet égard ! S'ils ont le bonheur d'avoir des parens pieux et respectables, mais dont les idées diffèrent des leurs, qu'ils honorent toujours leurs pères et leurs mères, qu'ils sachent tolérer, supporter, patienter, et, s'il le faut, se taire. Si au contraire ils ont le malheur de voir un père ou une mère s'endurcir dans le manque total de piété, qu'ils redoublent précisément alors de tolérance, de support, de patience , et qu'ils se rappellent toujours que si les jeunes gens parfois convertissent les gens plus âgés, ce n'est ni par le raisonnement, ni par le reproche, mais par le bon exemple.
III. Que faire maintenant pour éviter ces deux dangers qui résultent précisément de^ ce que la jeunesse est la jeunesse, et non pas un autre âge?
Pour éviter le mysticisme exagéré dont je parlais tout à l'heure, il faut donner à sa piété une tendance et des alimens pratiques. Il faut se hâter d'étudier la vie, ses réalités , ses besoins et ses misères réelles. L'Evangile avec sa tendance si pratique, pour qui une foi sans œuvres est si bien une foi morte, l'Evangile est plein d'avertissemens et de directions de ce genre. C'est surtout par la bienfaisance , non celle qui se borne à l'aumône , mais par la bienfaisance dans son acception la plus générale et la plus large, que l'on évite ces exaltations stériles qui ne
/ont aucun bien réel au cœur et pourraient finir par en faire à Tintelligence.
Quant au dogmatisme, il n'est qu'un moyen de le prévenir, c'est d'instruire la jeunesse. Le dogmatisme intolérant et tracassier, quand il ne provient pas de mobiles intéressés, est toujours un fils de l'ignorance. Ce qui tue le dogmatisme, c'est une instruction développée, révélant au jeune homme et à la jeune fille qu'il est plus de choses au ciel et sur la terre qu'on n'en rêve dans leur théologie particulière. On devient moins absolu dans ses idées et dans ses prétentions à mesure qu'on voyage. C'est là , n'est-il pas vrai, ce que vous avez pu bien souvent remarquer. On le devient aussi à mesure qu'on lit et qu'on s'instruit. On s'élève ainsi à cette grande idée que Dieu n'est pas seulement le Père de quelques privilégiés parqués sur un coin de notre globe, mais qu'il est le Père de l'humanité entière, des payens comme des chrétiens, des catholiques et des protestans, du libres penseurs et des traditionnalistes. Oh! sans doute je ne pense pas qu'une telle étude ait pour résultat de rabaisser l'Evangile et la personne du Christ. Au contraire. Elle les relève l'un et l'autre dans notre admiration et nos sympathies. Au lieu de les placer simplement sur une colline de médiocre grandeur, soutenue on ne sait comment entre ciel et terre, elle les place au haut d'une montagne dont le sommet plonge dans les cieux, tandis que ses fondemens vont rejoindre les entrailles du globe. L'humanité toute entière attirée par Dieu à travers tous les degrés de l'ignorance ; Jésus la première ^ la plus éclatante des lumières posées par le Père sur le chemin qui mène ses enfans vers lui, voilà les deux vérités corrélatives qui se dégagent de l'histoire du monde. Et je vous assure que lorsqu?on a l'esprit ouvert à ces deux vérités majestueuses, on ne croit plus qu'on sera damné si l'on
attribue le salut des âmes à autre chose qu^à la vertu magique du sang versé sur la croix.
Telles sont les directions vraiment salutaires qui feront porter à la religion de la jeunesse ses bons et beaux fruits. Et il est essentiel qu'elle les porte. Ceux dont la jeunesse se passe dans Tirréligion ne se font pas d'idée du trésor de joies dont il se privent. Et, dans l'avenir, combien ils auront regretté d'avoir oublié leur Créateur aux jours de leur jeunesse, avant que les jours mauvais fussent arrivés! Sans doute les ouvriers de la onzième heure sont aussi bien accueillis par le Maître que ceux de la première, mais c'est que personne ne les avait loués , personne, ne les avait engagés à aller travailler à la vigne. Mais personne d'entre vous n'est dans un pareil cas , tous ici nous avons reçu l'invitation sacrée de bonne heure , et il n'est pas indififérent d'y obtempérer tout de suite ou d'ajourner.
Car tout ce que Dieu fait est bien fait. Il donne chaque saison en son temps, pour que chacune d'elles donne au fruit ce dont il a besoin. Au printemps , le bourgeon , puis la fleur, plus la nouure; après cela, vient l'été qui fond peu à peu le fruit acide et le remplit de douceur; enfin l'automne le dore de ses belles et vives couleurs. ^Et quand le printemps, l'été , l'automne ont fait leur œuvre, au premier souffle du vent d'hiver, le fruit mûr tombe sur Ta terre, sa nourrice, qui le reçoit sur son coussin de verdure. De même, il faut que, dans notre religion, ce viatique de notre âme pour le voyage éternel , l'enfance, la jeunesse , l'âge mûr déposent chacun à son tour ce qu'ils peuvent donner. A l'enfance notre religion doit emprunter la sereine confiance; à la jeunesse, l'ardeur et la ferveur. On ne remplace pas cette action de la nature.
Jésus, notre Maître, celui qui est pour nous la religion vivante , est mort au moment où la maturité humaine ve-
nait de commencer pour lui. Il est mort avec la confiance d'un enfant qui s'endort sur le sein de sa mère, après avoir fait l'œuvre de Dieu avec l'ardeur et la générosité qui distinguent plus souvent la jeunesse que les autres âges. Il y a là, M. F., Une enfance éternelle et une jeunesse éternelle de l'âme religieuse. C'est par là qu'on défie les outrages du temps et ses sourdes menaces. C'est ainsi que, vieux, on est jeune, de la vraie et de la meilleure jeunesse , celle qui ne saurait passer. Et quand au milieu de ce monde si bouleversé, si inquiet , si agité , on a contracté dans son enfance et dans sa jeunesse la sainte et bonne habitude de lever les yeux avec confiance et espoir vers Celui de qui sont toutes choses, il est facile et doux , quand les jours mauvais arrivent, quand l'horizon s'obscurcit, quand la lumière diminue, de s'écrier avec le cantique:
Mais tx)n jour, ô Seigneur, devant qui fuit toute ombre, Fera loin de nos yeux disparaître la nuit.
vm.