LEVÉE
Matth. Xni: 33.
M. F., dans cette revue religieuse que nous passons ensemble des diverses périodes entre lesquelles se partage la vie humaine, nous arrivons aujourd'hui au plus important et, je l'ajoute, au plus diflScile à caractériser des âges" que nous examinons successivement. Il s'agit de l'âge mûr et, remarquez-le bien, l'âge mûr n'est pas seulement une partie de la vie, c'est la vie proprement dite. Tout ce qui le précède en est la préparation; tout ce qui le suit n'en peut être que la diminution , du moins tant que nous n'avons à parler que de l'existence terrestre. Car si l'enfance et la jeunesse doivent servir à préparer la maturité, la vie toute entière, du berceau à la tombe, est une grande
enfance qui doit préparer à quelque chose de meilleur.
Mais n'opposons point comme choses contraires ce que Dieu a réuni. On s'imagine parfois que l'espérance d'une vie future ôte à la vie actuelle son importance et son prix; on prétend que si l'homme se croit destiné à une existence d'outre-tombe , alors il doit dédaigner tout ce qui , dans la la vie présente, n'a pas de rapport immédiat, direct, avec cette existence supérieure qui l'attend après la mort de son corps. Faux point de vue, M. F., entraînant de fausses conséquences, que l'on peut concevoir dans une église de moines et d'ermites, mais non pas dans la nôtre, dont tous les enfans sont conviés à déployer toute leur activité au soleil de Dieu. Certes je suis de ceux qui croient à l'immortalité. Il ne se creuse pas une tombe, il ne disparait pas un seul de ceux qui me sont chers, sans que cette conviction précieuse ne redouble en moi-même d'énergie et de clarté. A chaque fois je sens mieux que les morts que j'aime ne peuvent être perdus, et que nous nous rejoindrons tous en Dieu. Mais pourquoi diminuerai s-je pour cela l'importance de la vie actuelle? Pourquoi Dieu nous l'aurait-il donnée, si elle était sans importance? Pourquoi serions-nous tenus, par la nature même des choses, par les nécessités les plus impérieuses, de consacrer la plus grande partie de notre temps à des affaires , à des occupations terrestres , si cela était coupable ou pour le moins inutile? Non, ici encore comme les autres fois , écoutons la voix de la nature. La volonté de Dieu est sans doute que nous remplissions bien chacune des périodes, chacune des stations de notre voyage à travers l'éternité. Chacune a donc son importance par elle-même, indépendamment de celle qui lui revient comme partie intégrante du tout. Prenons un exemple. Le globe qui nous porte a deux mouvemens essentiels. Chaque jour il tourne sur lui-même, d'abord; puis, il décrit autour du soleil un orbite immense. Ces deux mou-
vemens sont-ils contraires l'un à l'autre, parce que l'un est incomparablement plus vaste que l'autre? Nullement, ou, pour mieux dire, c'est parce que la terre tourne sur elle-même, c'est à la condition de cette rotation quotidiei^ne, qu'elle décrit son circuit annuel à travers l'immensité. Assurément un jour est peu de chose, comparé à l'année, mais il n'en est pas moins vrai que chaque jour est nécessaire à l'accomplissement de l'année; chaque jour a son midi, ses heures de clarté et d'activité, pendant lesquelles il faut travailler, et une année bien remplie est celle dont chaque jour à son tour est bien rempli lui-même. — ' Hé bien! l'âge mûr, c'est le midi de la vie, c'est l'âge de l'activité productive et utile, celui en vue duquel la vie est donnée, et l'activité, commandée surtout à cet âge, lors même qu'elle est le plus souvent consacrée à des objets purement terrestres, rentre dans la destinée que Dieu nous fait ici bas, et bien loin qu'elle soit contraire à celle qu'il nous a faite ailleurs dans sa miséricorde immense, je dis que cette activité terrestre en est la condition, doit servir à la préparer.
Voilà pourquoi je disais que l'âge mûr est la vie dans la vie , la vie proprement dite , et c'est ce qui rend la religion de l'âge mûr difficile à caractériser. En effet tout ce qu'on en peut dire s'applique à la religion en général, comme tout ce qu'on peut dire de l'âge mûr s'applique à peu de choses près à la vie toute entière. Sauf la naïveté, apanage exclusif de l'enfance , il n'est rien que nous ayons dit de l'enfance et de la jeunesse au point de vue religieux que nous ne devions répéter, avec quelques variantes à peine, au sujet de l'âge mûr.
Cependant le fait lui-même que cet âge est celui où l'homme est appelé à déployer son activité avec toute l'énergie dont il est susceptible dans la sphère qui lui est assi-
gnée ici-bas, nous engage à relever un caractère de la religion vraie, du vrai christianisme, caractère qui sans doute doit se retrouver dans tous les âges, mais qui s'applique plus particulièrement à celui-ci, je veux parler du caractère intérieur de la religion. Nous entendons par là qu'à cet âge plus encore qu'aux autres ; il est urgent que l'Evangile soit un principe interne, profondément entré dans l'âme, et dont l'eflfet, le rayonnement se fasse sentir sur tous les actes dont l'existence se compose. Vous connaissez tous l'efifet du levain sur la pâte dans laquelle on l'insère. Ce levain n'absorbe pas cette pâte, ne la détruit pas, n'en fait pas autre chose que ce qu'elle est. Mais, par une action chimique invisible, il communique sa fermentation, sa vertu, à la masse entière, et d'inerte, de lourde, d'insipide, qu'elle était, il la transforme en quelque chose de savoureux et de léger. Tel est le vrai mode d'action de la vraie religion que le divin Maître a si admirablement décrit dans la parabole du levain: »Le » Royaume des deux est semblable au levain qu'une femme «prend et insère dans trois mesures de farine, jusqu'à ce «que toute la pâte soit levée." Oui, c'est bien cela, et comme un foyer de chaleur fait rayonner sa puissance calorique sur tous les objets qui l'entourent, de même le levain de l'Evangile, bien déposé dans le cœur,- communique sa vertu à tout ce qui en sort, aux désirs,^ aux volontés, aux efforts. C'est surtout à ce point de vue que la religion de l'âge mûr doit être, non pas une chose à côté de toutes les autres, non pas une kyrielle de dogmes qu'on récite de mémoire en certains momens et auxquels on ne pense plus l'instant d'après; non pas un chapelet de cérémonies qu'on observe à certains jours et qui n'ont pas plus de rapports avec le reste de la vie que le couleur de votre maison n'en a avec le nombre de vos
chambres ou la disposition de votre mobilier, mais un principe intérieur dominant tout, se retrouvant en tout, purifiant tout, analogue, si l'on veut encore, à la sève invisible de l'arbre , laquelle se divise à l'infini de branche en branche, de feuille en feuille, jusqu'aux plus petites, et donne à tout la fraicheur de la vie.
Ceci, M. F., demande que nous nous y arrêtions un peu. Ce n'est pas toujours ainsi qu'on a compris l'Evangile et la vie chrétienne. Longtemps et dans l'oubli, non .seulement de notre texte, mais encore de tout l'esprit de l'Evangile, on a fait de la religion et de la vie religieuse une chose à part dans l'existence. On voyait, d'un côté. Dieu; de l'autre, le monde, comme deux quantités opposées et même hostiles. On comprenait si peu que si le monde est en Dieu, Dieu pénètre le monde et est dans le monde, qu'on ne pouvait reconnaître son action que dans le miracle , c'est-à-dire l'intervention brusque et inexplicable du doigt divin dans le cours naturel des choses. A cette erreur fondamentale de la théorie se joignaient très logiquement des erreurs pratiques. Si Dieu et le monde sont séparés et opposés l'un à l'autre comme deux contraires, il en résulte nécessairement que la vie religieuse , qui a Dieu pour objet, et la vie ordinaire, qui se, dépense en travaux et en plaisirs terrestres, sont également contraires et ne se pénètrent pas mutuellement. Quand on voulait être religieux, il fallait rompre avec la vie active, et réciproquement. Vous rappelez-vous qu'on disait alors: «Renoncer «au monde pour entrer en religion?" De là l'idée que le vrai chrétien est celui qui se retire des occupations et des soucis ordinaires de l'existence pour se consacrer uniquement à la prière et aux œuvres de dévotion. De là le couvent, l'ermitage, et pour tous ceux qui ne pouvaient se rendre dans l'un ou dans l'autre, une quantité aussi mas-
sive que possible de prières et d'actes pieux sans rapport aucun avec la vie ordinaire, sauf le temps absorbé. La Réforme a beaucoup fait pour délivrer la chrétienté de ce faux point de vue, et cependant il existe encore parmi nous dans une certaine mesure. Il est encore bien des personnes qui. ne veulent reconnaître de religion et de piété que sous le couvert de certaines formes et l'énoncé de certains dogmes.
Hé .bien! cela n'est pas évangélique. Purifions la vie naturelle , tâchons d'en bannir l'imperfection et le péché , mais ne nous imaginons pas que ce que Dieu a fait nécessaire, universel, soit irréligieux ou maudit par soi-même. Au contraire, le travail, l'activité terrestre sont voulus par lui. Par exemple , il faut sentir ce qu'il y a de religieusement édifiant à la vue d'une cité populeuse et laborieuse où chacun s'occupe de ses affaires. Je suppose que nous contemplons la cité par un des beaux jours de cette saison. Le soleil répand sur nos rues et nos places ses torrens de lumière. La ruche humaine est en mouvement. Les enfans reçoivent instruction dan^ les écoles ; les ouvriers travaillent; celui-ci creuse, celui-là construit; cet autre habille, cet autre fabrique; l'un pétrit le fer, tandis que l'autre façonne le bois; le navire apporte des mers lointaines sa cargaison, tandis que l'agriculteur arrive avec les productions de sa terre. Tout ce monde va, vient, utilement, fructueusement, de sorte que le bien général ressort du bien particulier que chacun poursuit. Je dis que cela est beau, M. F., que cela est religieux, que cela est divin; je dis que l'hymne du travail monte aux cieux et rejoint dans l'espace l'hymne de la nature champêtre pour chanter avec lui: Nous te louons. Seigneur!
Ce que je dis ici de l'activité générale d'une cité, je puis le redire de l'activité individuelle de chacun de nous, quel-
que soit sa profession , et puisque Tâge mûr est par excellence celui de l'activité productive, je lui applique la même observation et j'en déduis la même règle, c'est-àdire que dans l'âge mûr la religion, la piété doivent être, non pas à la surface ou à côté de l'âme , mais au-dedans, pour rayonner au-dehors dans toutes les directions.
Vous me demanderez si, comme nous l'avions dit en traitant de la jeunesse, il y a lieu de faire une distinction tranchée entre la religion d'un sexe et celle de l'autre.
Beaucoup moins, M. F. Sans doute il y aura toujours une différence en ceci que le sentiment sera d'ordinaire prédominant chez la femme et la réflexion chez l'homme. De plus, la nature veut que l'activité de l'homme soit plus extérieure et plus vaste que celle de la femme. Mais l'activité intérieure de celle-ci n'est pas moins nécessaire à la marche des choses que celle de l'homme. Plus paisible, moins bruyante, elle n'est pas moins utile. Et puisque nous parlons d'hymnes à la gloire de Dieu chantées d'un commun accord par la population laborieuse et par la nature toute épanouïe, n'oublions pas l'hymne qui s'élève de tout foyer, de toute maison riche ou humble, dans laquelle la femme déploie ses vertus domestiques et fait régner le bien-être , la paix et le contentement d'esprit. Mais enfin cela revient à dire que, pour la femme comme pour l'homme, l'âge mûr est celui de l'activité, que cette activité, bien que s'appliquant à des objets de l'ordre terrestre, est indispensable, excellente en elle-ipême, conforme parconséquent à la volonté de Dieu, et que, pour la femme comme pour l'homme, la piété doit être essentiellement un principe intérieur qui soutienne, éclaire et sanctifie son travail assidu.
Je ne sais comment on a pu dire que le travail est une punition infligée à notre race. Quel blasphème ! Supposez
donc un peu ce que serait l'humanité sans le travail! Pour vous en faire une idée, vous n'avez qu'à réfléchir sur ce que sont la plupart de ceux qui ne font rien. Le travail, une punition! Disons plutôt qu'il est une bénédiction.
n faut maintenant déterminer ce principe intérieur dont le rayonnement doit en quelque sorte diviniser l'existence humaine.
Il ne peut être autre chose que le principe essentiel de la religion ou de l'Evangile, qui est la religion elle-même. C'est celui qu'un grand penseur a si bien défini par les mots : Dieu sensible au cœur ! C'est le sentiment que nous sommes partout, toujours, sous la surveillance, la providence et l'encouragem'ent du Père Céleste; qu'il est toujours près de nous, redoutable seulement quand nous faisons mal, plein d'indulgence si nous tâchons de bien faire. Ce sentiment, c'est celui que Jésus avait de Dieu, à un degré incomparable sans doute de vivacité et de pureté, mais qui se retrouve quant à l'essentiel dans tout cœur pieux. A ce sentiment primordial se joint celui de la tâche spéciale que nous avons à remplir chaque jour et que nous devons considérer comme voulue de Dieu. Car toutes les professions honnêtes sont nécessaires. Nul ne doit donc être honteux de la sienne. Dans toutes il y a- mille occasions d'accomplir la volonté de Dieu. En effet chacime d'elles nous met en rapport d'intérêt avec nos semblables, et nous savons que la volonté de Dieu est que la plus stricte justice préside à ces rapports. De là cette probité scrupuleuse qui dénote l'homme de conscience et l'homme sincèrement religieux. Et vous en connaissez dans toutes les classes de la société , n'est-il pas vrai, de ces vraiment honnêtes gens dont la parole est sûre parce qu'il n'y a pas de fraude en eux. Et
puis, le travail, tout bon, tout excellent qu'il soit par lui-même, a ses momens pénibles, fatigans, ses retours monotones. Il en est parmi nous qui ont besoin, pour se rendre le matin à leur tâche de chaque jour, de considérer les innocens qui dorment encore et de se dire que leur pain dépend du fardeau qu'on va soulever. Il en est qui se voient condamnés à des travaux ennuyeux, vulgaires, qui, toute leur vie, devront tendre aux autres la coupe des jouissances humaines sans jamais l'approcher eux-mêmes de leurs lèvres desséchées. Il en est qui n'ont pas vu leur labeur opiniâtre récompensé, tandis qu'à côté d'eux la témérité, parfois même le vice ou la fraude étaient couronnés des succès les plus éblouïssans.... «Dieu sensible au cœur," le Père contemplé et consulté au fond de l'âme permet de supporter toutes ces choses et d'autres avec elles. La joie d'une piété sincère est de celles que rien au monde ne peut ravir. Tout en faisant comme il faut la faire , du mieux qu'on peut , son œuvre terrestre , on s'élève déjà plus haut, on regarde par dessus, et, aux heures de l'épreuve, c'est un puissant dédommagement que l'espérance des meilleures choses inspirée par la foi vivante au Dieu vivant. Heureux surtout alors l'homme ou la femme qui trouve dans l'associé de son existence un écho à ses sentimens de piété confiante! Les anciens n'avaient pas tort, au point de vue de leur symbolisme poétique , de consacrer tout particulièrement la pierre du foyer à la bonne déesse Vesta, gardienne de la vertu et du bonheur domestiques. Pour nous qui ne vivons plus à l'ombre des symboles payens, mais au grand soleil de l'Evangile, cela veut dire que la religion intérieure de chacun de nous se retrempe, se renouvelle, s'affermit, quand elle sert de lien indestructible en,tre l'homme et la femme unis par le mariage. Ceux-là le savent , qu'ils l'a-
vouent ou non, qui en sont privés. Quand la femme est seule à prier et, chose plus triste encore et qui pourtant arrive parfois, quand c'est l'homme seul dans le ménage qui a des sentimens religieux , il y a entre ces deux âmes qui devraient avoir tout en commun un abime qui se creuse toujours. Au contraire rien au monde ne peut séparer ceux que , dans toute la force du terme , Dieu unit. C'est ainsi que l'homme de son côté, la femme du sien, l'un plus à l'extérieur, l'autre plus près du foyer, portent leur sentiment de Dieu qui les accomp^^e, les protège et les guide. Ne confondez pas ce sentiment avec une pensée constamment, directement, exclusivement dirigée sur Dieu. Il s'agit d'une pensée-maîtresse dominante. Quand je me rends volontairement de ce lieu à un autre, je pense à mille choses différentes le long du chemin; mais audessous se trouve toujours dans mon esprit la pensée directrice de mes pas et de mes détours. Quand je me propose une tâche, un travail quelconque, je dois songer successivement à tous les détails de- ce travail ; mais tout le long de mon opération la pensée du travail lui-même, de l'œuvre elle-même dans son ensemble, me suit et me dirige. De même, la pensée de Dieu entretenue par la prière, par la méditation sérieuse, par l'expérience de tout ce que nous pouvons voir au ciel et sur la terre, par la préoccupation du devoir, et enfin par ces mille subits et rapides retours dont notre pensée est susceptible au milieu de nos occupations les plus absorbantes, forme le fond constant de notre vie laborieuse et nous accompagne dans les petites comme dans les grandes choses. Elle nous suivra jusque dans nos plaisirs, si ceux-ci n'ont rien de contraire au devoir. Ou plutôt, "elle nous suivrait encore dans le cas opposé, mais comme un reproche, et cette pensée doit toujours être un encburagemènt et une joie.
Voilà donc comment la religion s'associe dans l'âge mûr à cette activité laborieuse qui en est le principal apanage, comme elle s'associait chez l'enfant à la naïveté, à l'optimisme irréfléchi de son âge, comme elle s'associait dans la jeunesse à l'exaltation et à la vivacité des sentimens: toujours et partout poésie céleste qui remplit l'âme, lumière qui nous aide à nous garer des précipices, bienfait incomparable dont nous ne saurions trop remercier l'Auteur.
Hélas! cette joie, ce bonheur, beaucoup s'y refusent. Chez les uns, dès la jeunesse même, la source en étai tarie. Chez d'autres, même après une enfance et une jeunesse religieuses, l'âge mûr se ferme aux saintes émotions de la piété. D'où cela peut-il venir?
Le plus souvent, M. F., cela vient de ce qui caractérise l'âge mûr, de cette activité qui doit le remplir chez la plupart d'entre nous et dont l'objet immédiat est le gain. Le souci des choses de ce monde et Vinquiétude des richesses étouffent la parole, et elle devient infructueuse. En ces termes, notre maître Jésus-Christ a dépeint ce qui se passe dans toutes ces âmes indifférentes à tout, excepté à l'appât du gain. Et sans vouloir médire de notre époque, il ne faut pas se dissimuler que ce danger est plus grand de nos jours que jamais. Le grand déploiement du commerce, de l'industrie et des connaissances humaines, chose excellente en soi, a pourtant cet inconvénient, si on se laisse fasciner par lui, qu'il absorbe l'homme tout entier et le dessèche , le rendant semblable à ces sols durcis des déserts de l'Orient que la pluie elle-même ne peut plus pénétrer. On ne pense absolument qu'au gain, toujours au gain , et cela devient si bien une idée fixe qu'on peut faire cette observation chez nombre de ceux-là mêmes qui
auraient moins besoin d'y penser que la plupart d'entre nous. Je peux dire exactement la même chose de l'absorption totale de l'âme, soit par l'ambition, soit par les études scientifiques, soit par les besoins vulgaires du ménage. Dira-t-on que, du moins aussi longtemps que la vie demeure et que l'activité se déploie, on n'y perd rien? Oh ! ne croyez pas cela. On ne se mutile pas impunément. Nous verrons une autre fois ce que promet la vieillesse d'un tel homme. Mais, dans son âge mûr lui-même, de combien de joies réelles, de quel secours puissant, de quels dédommagemens incomparables il se prive! Je ne parle pas de sa moralité, il se peut qu'il ait le bonheur de la conserver jusqu'à un certain point, je lui dis seulement qu'elle ne tient qu'à un fil. Le devoir, s'il n'est pas la volonté de Dieu, peut toujours paraître fort beau; un glaçon aussi peut être fort beau; mais lors même qu'il brille au soleil, on gèle à côté de lui.
C'est pour cela, M. F., que dans l'intérêt d'une vraie piété , il ne faudrait pas négliger dans l'âge mûr les habitudes religieuses. Ne donnons dans aucun formalisme, dans aucune superstition. Vous savez bien qu'on ne vous prêche ici ni l'un ni l'autre. La religion vraie ne se mesure pas au nombre des psaumes chantés et des sermons écoutés. Mais encore une fois consultons notre nature. Hé bien ! notre nature nous dit que si nous nous déshabituons du culte public et privé , notre sentiment religieux diminue , et avec lui la pensée de Dieu. C'est alors que l'absorption totale de l'âme par le désir du gain ou l'ambition est prompte, en quelque sorte inévitable. Il y a, dans la vie en commun dans l'Eglise, dans les intérêts moraux qui gravitent autour d'elle, dans les conversations dont elle fournit le thème, dans l'atmosphère générale qu'elle engendre, il y a d'incontestables avantages que certains abus ne doivent
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pas nous cacher. Je m'en rapporte à votre expérience, je l'ai faite cent fois, vous l'avez faite aussi. Quand le dimanche , ayant interrompu vos travaux , vous vous réunissez avec les vôtres, jouissant pleinement ce jour-là de la vie de famille , n'y a-t-il pas en vous un sentiment plus profond de contentement paisible, lorsque vous avez commencé par sanctifier cette journée, en accomplissant, vous et les vôtres, vos devoirs religieux? N'y a-t-il pas dans votre cœur une impression indéfinissable de paix sereine qui ressemble à la descente sur votre toît de la bénédiction d'en haut? Ah ! croyez-le , cela provient de ce qu'en fait vous avez vécu ce jour-là tout-à-fait en hommes, que quelque chose en vous, que ne peuvent contenter vos opérations les plus brillantes , vos gains les mieux établis, a trouvé satisfaction. Ceci est une observation entre bien d'autres du même genre que je pourrais vous présenter. Elles reviendraient toutes à ceci que, surtout dans l'âge mûr, à l'époque où la vie se déploie avec toute son intensité , mais aussi avec tout son prosaïsme , toute sa sécheresse, il est besoin, plus qu'à toute autre époque, d'avoir des habitudes religieuses et de les garder fidèlement. Ce n'est pas Dieu qui a besoin du culte que nous lui rendons , c'est nous qui avons besoin dé le lui rendre , et lors même que vous n'auriez pas de sérieux motifs vis-à-vis de vos enfans, de vos inférieurs, de vos semblables, de professer publiquement, ostensiblement, fréquemment, votre foi au Dieu vivant, vous en trouveriez les motifs les plus impérieux en vous-mêmes.
M. F., c'est donc la religion telle que Jésus la conçut et la posséda que je vous convie à adopter pour qu'elle soit le levain, le bon génie de votre vie active. Pas de dogmatisme étroit, pas de mièvreries sentimentales et affectées. Jésus ne nous a enseigné ni l'un ni l'autre.
Jésus, le Fils de l'Homme, voulant que nous devinssions tous fils de Dieu avec lui , nous a mis au cœur une sainte et joyeuse confiance dans le Père Céleste, et c'est de là qu'il faut que tout le reste provienne. Heureux celui dont elle inspire la vie, lui communiquant sa féconde et bienheureuse ardeur! Je vous disais que de l'enfance il nous fallait garder l'abandon sans défiance à la destinée que Dieu nous fait; de la jeunesse, la chaleur d'âme et la générosité du cœur. La religion de Jésus donnera tout cela à notre âge mûr et de plus soutiendra, en la purifiant , notre activité quotidienne. Faisons chacun notre œuvre dans le champ que Dieu nous assigne, travaillons ardemment, consciencieusement et joyeusement. C'est le Père qui nous y invite. Nous verrons une autre fois le beau salaire, que dis-je? bien mieux qu'un salaire, les belles perspectives qui se rattachent à l'accomplissement fidèle de notre œuvre. Pour le moment, notre point d'arrivée, notre devise sacrée, c'est: Point d'anathème au monde! Travaillons et prions, toutes choses sont à nous, si nous sommes à Christ, car Christ est à Dieu!
rs.