‹ Douze sermonsChapitre 8 sur 10 · LA RELIGION DE LA VIEILLESSE · texte numérisé non relu

LA RELIGION DE LA VIEILLESSE

Laisse maintenant aller, Seigneur, ton serviteur en paix selon ta parole; car mes yeux ont vu ton salut.

Luc II: 29—30.

M. F., arrivé à la dernière période de la vie hiftnaine, j'aime à mettre les réflexions qui vont suivre sous le patronage de la plus poétique figure de vieillard que le Nouveau Testament nous donne à contempler. Ce vieux Siméon, dont il n'est question nulle part ailleurs que dans notre texte ^ ressemble au génie du vieil Israël, prolongeant sa vie d'une manière inespérée jusqu'au moment où il peut serrer dans ses bras l'enfant de la promesse , celui qui cueillera le fruit mûr de la loi et des prophètes et le distribuera au monde entier. Peu importent pour nous les difficultés historiques ou autres qui peuvent assaillir l'esprit du critique au sujet de cette personnalité mystérieuse et peut-être toute symbolique. Pour le cœur du poète comme pour celui du chrétien, le vieillard Siméon est debout,

versant des larmes de reconnaissance et de joie sur le front de l'enfant Jésus, sur l'espérance de l'humanité et celle de toute sa vie , et il devient pour nous le type pur du vieillard religieux remerciant Dieu du bienfait de la vie, parce que. Dieu lui a donné de voir son salut. Le contentement d'esprit et l'espérance sont toujours et partout de belles choses, mais nulle part plus belles que chez un vieillard.

Je vais donc vous parler aujourd'hui de la religion de lavieillesse, et je commence par vous avouer mon embarras et mes scrupules. Je ne puis encore en parler d'expérience. Jusqu'alors je pouvais lire dans mon cœur avant d'interroger celui des autres. Maintenant je devrai parler uniquement d'après l'observation de ce qui se passe chez autrui. Que nos vénérables frères , faisant partie de cette assemblée, me pardonnent si, par inexpérience, il m'arrive de parler inexactement de ce qu'ils savent mieux que moi. Après tout, je ne tarderai guère à le savoir comme eux, pour peu que Dieu prolonge mes jours terrestres. Et je puis ajouter ceci, qui a son poids: quand on a eu le bonheur de passer son enfance et sa jeunesse auprès de deux générations d'âmes profondément chrétiennes, et qui ont pu s'endormir en paix avec la vue du salut de leur Dieu, on peut, ce me semble, ne pas trop s'aventurer dans l'inconnu en parlant de la religion des vieillards.

Commençons par nous rendre compte de ce qui caractérise la vieillesse dans la vie humaine. Nous verrons ensuite la place naturelle et bienfaisante que la religion doit y tenir, et quels sont les écueils propres à cet âge. Enfin nous dirons par quel moyen nous pouvons procurer à notre vieillesse les beaux avantages d'une religion pure et pleine d'espérance. Le vieux Siméon nous inspirera jusqu'au bout. Quand même nous n'en parlerons plus ou

presque plus, n'oubliez pas que sa vénérable figure plane sur toute cette méditation pour servir d'encouragement aux uns, de reproche aux autres, d'enseignement à tous.

I. Fixons bien d'abord l'objet de notre examen. Il y a deux vieillesses dans une vie humaine prolongée à l'abri de tout accident jusqu'aux dernières limites de l'âge: il y a la vieillesse proprement dite, pendant laquelle le corps sans doute a perdu de sa vigueur, mais pendant laquelle aussi l'esprit peut avoir conservé toute sa verdeur et gagner encore en connaissances et en justesse de vues; mais, après elle, vient la décrépitude, qui ressemble à un retour vers l'état d'enfance et même en prend souvent le nom. Nous ne parlerons pas de ce dernier état. L'homme jeune et fort doit respect et protection au vieillard brisé par le temps , mais il n'a plus rien à lui dire , car un tel vieillard ne comprend plus et n'est plus en état de profiter d'un enseignement quelconque. La parole désormais est à Dieu seul, à Dieu dont l'esprit invisible travaille dans cette âme fermée de plus en plus au monde extérieur, toute repliée sur elle-même et qui nous semble en état de rêve perpétuel , parce que ses sens oblitérés ne lui apportent plus que les images confuses des réalités matérielles. Mais qui sait au juste ce qui se passe dans l'âme de ces vénérables enfans? Le savons-nous mieux que nous ne savons par quel travail mystérieux se forment les membres et les organes physiques de l'enfanf eijcore à naître ? N'avez- vous pas quelquefois surpris sur les lèvres des vieillards perdus pour le monde de ces paroles étranges qui ressemblaient à une réponse s'adressant à quelqu'un d'invisible? Et d'où vient que parfois ces yeux éteints s'illuminaient encore de vives lueurs , bien qu'ils ne vissent rien de ce qui se passait devant eux? Si nous devions faire ici de la physiologie,

je devrais vous parler de phénomènes inexplicables, constatés^ pourtant par la science la plus rigoureuse et qui semblent prouver que le principe de la vie, sous son extinction apparente, travaille comme en vue d'une jeunesse nouvelle. Bornons-nous à dire en ce moment que l'expression populaire «Tomber en enfance" est plus vraie qu'on ne le croit. Il est des indices fugitifs de la préparation de nouvelles choses, que l'œil humain n'a point vues, et dont parconséquent nous ne saurions parler. Encore une fois, ici, la parole est à Dieu seul!

Revenons donc à la vieillesse proprement dite. Celle-là peut s'instruire encore et nous instruire avec elle.

Je relève, en premier lieu, l'impression de respect que la vieillesse est en possession de produire sur tout cœur d'homme bien né. Le respect du vieillard était une vertu antique, et dans les constitutions primitives, dans un temps où ni la fortune ni le savoir ne pouvaient beaucoup distinguer les hommes entr'eux, l'âge était le grand titre pour exercer le pouvoir politique et délibérer sur les intérêts de la communauté. L'homme s'incline naturellement devant ce qui a vu passer beaucoup de choses, devant la ruine historique défiant encore les tempêtes avec ses murs entamés et devant les cheveux blancs qui représentent des années d'expérience. Il faut être bien dégradé moralement pour ne pas sentir cela, et il est évident pour nous tous que la vieillesse , par elle-même , confère à l'homme une vraie dignité.

La preuve en est que rien n'est plus triste, plus hideux, que la vue des vieillards qui prennent à tâche de contredire par leur vie privée cette vérité universellement reconnue. Quelle chose odieuse qu'un vieillard qui déshonore ses cheveux blancs! Et pourtant il y en a. Il est des vieillards qui, au lieu de servir de guide et d'exemple à la

jeunesse, en sont les corrupteurs et le scandale permanent. Il en est qui mettent un détestable amour-propre à continuer un genre de vie, blâmable à tout âge, mais surtout à rage où aucune des excuses précédemment alléguées ne peut plus avoir la moindre valeur. Quand la jeunesse , et même l'âge mûr se livrent au désordre , oa peut encore espérer le retour au bien, fonder son espoir siir les leçons de l'expérience et l'amortissement des passions. Mais quand une vieillesse avilie persiste à ramper dans la fange , alors elle fait l'effet d'une irrémédiable et criminelle banqueroute. On sent qu'il y a là une vie, c'est à dire une entreprise manquée, et manquée honteusement. Ce n'est pas seulement de la pitié qu'on éprouve alors, c'est du dégoût, et un dégoût mérité. La vieillesse est vénérable, la vieillesse est une dignité , une noblesse , mais noblesse oblige.

Au contraire, le sentiment de respect qu'inspire la vieillesse digne d'elle-même, la vieillesse qui se respecte ellemême, est légitime et naturel. Il y a une grande poésie dans un grand nombre d'années amassé sur une tête humaine. Quelque chose d'un rayonnement divin resplendit autour d'elle. Il y a du calme, de la sérénité, de la puissance morale dans son regard. Oui, de la puissance morale. Car le vieillard, affaibli physiquement si on le compare à l'homme jeune, est plus fort moralement. Il a moins de passions ardentes à combattre , il est plus maître de lui-même, il sait mieux où mènent les choses et ce qu'elles valent. La vertu lui est plus facile, l'emportement moins prompt, la possession de soi-même plus aisée à garder.

Aussi le vieillard, tout en étant plus prudent que le jeune homme, est ordinairement plus indulgent, plus charitable surtout. Il sait par expérience que l'homme n'est ni aussi bon ni

aussi méchant qu'on le dit souvent. Il sait qu'il se commet de par le monde beaucoup de mal qu'on ne connaît pas et qu'il se fait beaucoup de bien aussi qu'on ne connaît pas davantage; et il se défie toujours plus ou moins des bruits qui courent, et des jugemens qui se croisent. Il aime la régularité dans les actions et dans les habitudes. Cette régularité , à la condition qu'elle ne dégénère pas en superstition, est une marque de vie paisible et bien ordonnée. Il aime, peut-être avec un attachement un peu routinier, les mœurs et les idées de son jeune temps ; mais cela fait un contrepoids excellent à la fièvre d'aventures qui possède la partie jeune du corps social, et dans toute société bien organisée l'élément de la conservation et celui du progrès doivent se faire équilibre. Aussi un progrès n'est-il vraiment victorieux et ne mérite-t-il son nom que lorsqu'il , est approuvé par la vieillesse aussi bien que par la jeunesse.

Remarquez bien que si le cœur du vieillard paraît souvent moins sensible , moins ardent qu'il ne le fut au^ jours de sa jeunesse, son affection est plus dévouée et plus tendre. ' Qui de nous ne sait ce que vaut pour les petits enfans la tendresse, parfois même excessive, de leurs grands parens? Il semble vraiment qu'ils savent mieux encore que leurs pères et leurs mères se mettre à leur portée et participer à leurs jeux. L'enfance et la vieillesse tendent à se rejoindre, voilà le secret. L'une regarde en avant, l'autre en arrière, donc leurs regards se rencontrent , et si le vieillard aime à répéter souvent les mêmes histoires , l'enfant, lui, np se lasse pas de les écouter. Directions sacrées de la Providence, qui parfois provoquent notre sourire, mais un sourire qui au fond est une approbation; car il s'associe au sentiment que Dieu fait bien tout ce qu'il fait, et que d'un bout à l'autre de la vie il a mis dans l'affection et

le dévouement le secret du bonheur et le charme de l'existence.

A présent, je n'oublie pas qu'à côté de ces avantages et de ces beautés de la vieillesse , il est des inconvéniens souvent regrettables. Le vieillard peut devenir morose, grondeur, acariâtre. Il peut devenir importun à force de remontrances ou profondément égoïste , surtout pour ce qui regarde sa vie matérielle. Il peut prendre les préjugés d'un autre âge pour la perfection de la sagesse et opposer une résistance opiniâtre et déraisonnable aux exigences les plus rationnelles, les plus légitimes, de l'esprit moderne. Tout cela, M. F., ce sont les défauts des qualités de la vieillesse. Dire qu'un vieillard puisse en être absolument exempt, ce serait beaucoup s'avancer, notre nature ne nous autorisant jamais à croire à sa perfection. Mais je connais, vous connaissez certainement aussi des vieillards qui semblent presque l'avoir atteinte sous ces divers rapports et cela me suffit pour justifier le tableau que j'ai fait d'abord des avantages et des qualités de la vieillesse. Disons tout de suite qu'il dépend beaucoup de la vie antérieure, de ce qu'ont été la jeunesse et l'âge mûr, si la vieillesse se présente couronnée de ces belles qualités comme d'un diadème ou ridiculisée par ses défauts au point d'être un objet de pitié. Aux belles vies en général correspondent les belles vieillesses ; au printemps et à l'été bien employés, l'automne chargé de beaux et bons fruits.

Tout ceci posé, la dignité, la prudence, l'expérience, l'affection dévouée pour les siens étant considérées comme l'apanage particulier de la vieillesse, quelle place la religion vient-elle, doit-elle occuper dans la vie du vieillard?

Ici , M. F. , nous devons établir une distinction très grave, en rapport avec le fait que d'habitude la vieillesse est naarquée par le retour aux sentimens religieux et aux ha-

bitudes religieuses, mais aussi que ce retour revêtira des couleurs très différentes selon le mobile prépondérant qui pousse l'homme sur le déclin de l'âge à se rapprocher de Dieu. ^ •

Ce mobile en effet peut être double. Souvent l'indifférence et l'irréligion font un sujet de plaisanteries plutôt que de réflexion sérieuse de cette tendance de l'homme avancé en âge à reprendre des habitudes religieuses qu'il avait peut-être négligées pendant longtemps. On veut même parfois que ce soit là un des premiers indices de l'afiaiblissement de l'esprit. Pourquoi cela? Gomment! le sentiment plus vif de nos rapports, avec Dieu , du plaisir que l'on trouve à le servir, de l'obligation de l'adorer en particulier et en public, un tel sentiment serait un affaiblissement de l'esprit! La langue humaine en vérité sert quelquefois à l'homme à énoncer d'étranges maximes. Est-ce donc que les vieillards redevenant plus religieux ne sont que des décrépits chez qui la raison a perdu son empire? Nullement, et si je pouvais citer des noms propres, je saurais bien vous indiquer des hommes qui ont fait usage de leur gain intellectuel et moral , acquis pendant les années d'activité, pour inaugurer une vie religieuse plus intime, plus fervente que par le passé ; tandis que j'en ai vu , de ces pauvres vieux enfans, chez qui l'incrédulité et l'impiété étaient devenus de tels partis pris que, tombés en enfance ou à peu près, ils en radotaient, et je vous dis que cela faisait frémir! Sachons donc regarder les choses telles qu'elles sont. Je maintiens que le retour fréquent de l'homme vieillissant vers les choses religieuses prouve tout simplement que l'homme éclairé par l'expérience de la vie, ayant goûté de tous les fruits qu'elle offre, ayant perdu ses illusions de jeunesse et' ses vanités d'â^e mûr, reconnaît en son cœur ce qu'il ne pouvait pas savoir aussi bien auparavant, que rien ne

vaut, si l'on n'a pas Dieu en soi et devant soi, et bien loin que ce retour soit le signe de l'affaiblissement de l'esprit, je dis qu'il porte le sceau de l'expérience humaine, qu'il est rationnel, qu'il est un hommage éclatant rendu à la réalité comme à la vérité religieuse, et que le vieillard, chez qui il ne se montre pas, est inférieur à celui chez qui ce mouvement de la nature s'accomplit franchement et pleinement

Mais je reviens à mon dire : deux mobiles bien diflférens peuvent pousser l'homme sur le déclin de l'âge à se rapprocher de Dieu,

L'un peut se définir en deux mots : La peur de la mort et de ce qui la suit. Ce sont surtout les vieillards dont la conscience est timorée qui sont accessibles à ce genre de sentiment. Nous connaissons tous cette illusion delà jeunesse et de l'âge mûr qui fait que tous, ou presque tous, nous nourrissons au fond de nous-mêmes l'espoir d'atteindre un âge avancé, et tant que la vieillesse n'est décidément pas venue, la mort inévitable nous parait encore si éloignée que nous préférons n'y pas songer. Mais enfin, heure après heure, jour après jour, le moment vient où il faut bien s'avouer la réalité: Je suis un vieillard, mes probabilités de vie ne sont plus (Jue d'un très petit nombre d'années; encore un peu de temps, et ma fosse devra être creusée. Et après? Tout ce qu'ils nous disent du jugement inexorable de Dieu, d'un enfer étemel, de souffrances terribles, décrétées contre ceux qui ont mal vécu ou refusé de servir Dieu , toutes ces choses dont j'ai eu l'imprudence de rire dans ma jeunesse, si tout cela est vrai, que vais-je devenir? Je ne dis pas, M. F., que ce raisonnement soit absolument sans valeur. En définitive je vois là une conscience qui se réveille , qui reconnaît que sa vie antérieure a été bien misérable et même coupable. Seulement j'ob-

serve qu'un retour à la religion , à la vie religieuse , inspiré par la peur, est une bien médiocre chose et produit une bien médiocre piété. La peur ne raisonne pas, et parconséquent la peur est superstitieuse, comme tout ce qui ne raisonne pas. Des hommes ont passé leur jeunesse, leur âge mûr, dans la plus complète indifférence. Ils ne se sont jamais souciés d'aborder les questions religieuses. Ils ign:rent complètement le chemin que l'esprit humain a fait sur ce domaine depuis les jours déjà éloignés où ils allaient au catéchisme. Donc, un besoin religieux, nouveau pour eux, se faisaint jour dans leur âme, ils retomberont d'aplomb sur les vieilles traditions, et n'auront que de la mauvaise humeur contre ceux qui, disent-ils, veulent détruire toute religion. De là cette piété étroite, méticuleuse, intolérante et formaliste, qui est parfois celle des vieillards.

Toute autre sera cette religion de la vieillesse , lorsqu'elle proviendra, non de la peur, mais de l'amour de Dieu. Oui, il est un âge dans la vie où il faut dire adieu définitivement aux vanités et aux illusions. Les voilà donc dissipés, tous ces fantômes brillans ou gracieux à la poursuite desquels j'ai perdu tant d'heures de mon existence ! J'ai rêvé des triomphes , le peu que j'en ai remportés étaient vides et amers; j'ai rêvé la grandeur, ce que j'en ai obtenu est misérable et mesquin; j'ai rêvé la fortune, et je n'en ai pas acquis, ou bien, si mon travail a été béni, je vois bien, je vois mieux maintenant que jamais que cela ne suffit pas. La vie n'a plus rien à m'apprendre, mes amis en majorité m'ont précédé dans la tombe , et je reste avec mon âme d'homme qui a soif de l'infini, qui veut encore de l'espérance, encore de la vie, encore du^bonheur. Mais tu me restes aussi, ô mon Dieu, Dieu de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge mûr. Dieu toujours présent qui parles toujours à mon cœur, que j'ai trop souvent

oublié , méconnu , mais qui me sollicites encore ! Oh ! toi , Père céleste, tu es la réalité des réalités, et je te rends grâces de ce que je sens plus clairement que jamais que nourrir ta pensée par la prière , par la méditation , par l'adoration publique et privée , c'est ce que tu as donné de meilleur à l'homme. Reçois, ô Père, ton enfant qui n'espère plus, ne se confie plus qu'en toi, et fais moi voir ton salut !

Voilà, M. F., la digne, la belle, la vraie religion du vieillard, et comme elle vient embellir les dernières années de sa vie ! Quelle poésie elle répand sur ces journées en apparence monotones et décolorées ! Quelle dignité elle procure comme par surcroit aux cheveux blancs ! C'est si beau , un vieillard qui espère ! Et croyez bien qu'un vieillard qui redouble ainsi de piété, non par peur, mais par amour de Dieu, nous montrera une religion aussi aimable, aussi attirante, aussi persuasive, que les petites dévotions de ceux que je vous décrivais tout à l'heure nous en montrent une autre, ennuyeuse et souvent ridicule. Quelle autorité l'accent religieux de sa parole donnera aux conseils de son expérience ! Quel cachet de tendresse sa piété communiquera à son amour pour les siens! Hélas! on n'avance en âge qu'à la condition de voir se refermer la tombe sur beaucoup de ses contemporains, sur ceux qui nous touchent le plus près. Il en est peu, parmi nous, qui, sur le déclin de l'âge, n'ont pas à déplorer la perte d'êtres chéris dont ils croyaient que les mains leur fermeraient les yeux. Mais le vieillard qui croit en Dieu et qui espère en appelle au Dieu des vivans , il se confie en sa miséricorde infinie, et peu à peu les deux se peuplent pour lui d'êtres bien aimés, qui lui ont dit: Au revoir! et auxquels il dit maintenant: A bientôt!

Mais, dit-on, nous ne savons rien de cet avenir, un

impénétrable voile recouvre les mystères d'outre-tombe. — M. F., je vous ai dit que l'enfance et la vieillesse tendent l'une vers .l'autre et se rencontrent. L'enfant ne sait absolument rien de la vie dans laquelle le pousse une force qu'il ignore, et cependant il s'avance, confiant dans la destinée. Le vieillard qui mûrit pour l'éternité ne sait pas davantage ce que la toute-puissance a préparé à l'homme dans les régions supérieures dont la mort est pour nous l'entrée. N'importe , s'il se confie en Dieu , il avance sans peur, et comme l'enfant à' sa naissance est reçu dans les bras de son père, il tombera sans murmure et sans crainte dans le giron de son Dieu, qui est aussi son Père.

Ou bien une irréligion désolante , continuation et punition de l'irréligion antérieure ; ou bien une religion superstitieuse qui vaut à peine mieux; ou bien enfin une religion plus fervente, plus pure, plus animée que jamais, telle est la triple alternative qui s'ouvre devant le vieillard. Il est inutile, je pense, de démontrer que la dernière seule est désirable. Ce qui est plus important, c'est d'indiquer par quelle voie nous pouvons en procurer les bienfaits à notre vieillesse, s'il plait à Dieu de prolonger nos jours.

La voie est unique , M. F. ; pour avoir une belle vieillesse, il faut commencer par une belle vie. J'entends par une belle vie celle qui est rehaussée par la fidélité au devoir et la sincérité de la piété. La .vieillesse, en outre des caractères que nous avons définis, a celui d'être déjà un jugement de Dieu, en vertu duquel le péché se punit

dès ici-^as dans l'âme du coupable.

Voyez, par exemple, un vieil avare qui termine par une ladrerie sordide une existence entièrement consacrée à la poursuite du gain. Est-il rien de plus malheureux qu'un tel homme ? Il se prive de toutes les aises que réclamerait

son âge , que pourrait lui procurer sa fortune, et pourquoi? Pour le plaisir de palper son or et ses titres, plaisir nul en lui-même, qu'il sait nul, qui le tourmente horriblement , et pour lequel il renonce à toute sorte de joies pures, n'entendant jamais sur ses pas les bénédictions du malheureux, laissant souffrir ses proches, ses amis, ses enfans eux-mêmes, et torturé par la certitude que pourtant le jour approche où une voix à laquelle on n'a rien à répondre, va lui dire: Insensé! rends-moi ton âme, et laisse à d'autres ces biens inutiles où tu avais mis ton cœur!

Et une vieille coquette , une vieille mondaine , disputant avec acharnement au temps impitoyable les débris d'un passé qui ne peut plus revenir, n'ayant jamais su, la pauvre aveugle, qu'il y avait plus haut que le monde et sa poussière une région d'air pur, de lumière éthérée, de joie céleste, la voyez-vous se consumant en d'inutiles regrets, ne pouvant se résigner à vieillir, forcée pourtant d'en passer par là, frémissant à l'idée de la mort, et avançant vers la tombe, isolée, moquée, sans dignité, comme sans repentance.

Et ce vieux débauché , qui n'a jamais vécu que pour le plaisir sensuel, quelle épouvantable vieillesse que la sienne! Les infirmités sont venues; les nuits sans sommeil, mais non plus consacrées à l'orgie, sont venues aussi, et avec elles des souvenirs, ,oh! des souvenii's odieux, infâmes, qui font qu'il voudrait se fuir lui-même , se cacher à ses propres yeux. Qui sait, surtout s'il était riche et si, corrompu lui-même, il a semé, sa vie durant, la corruption à pleines mains, qui sait si parmi les spectres impurs ou repoussans qui le hantent, il n'y en a pas qui lui disent: C'est toi, misérable, qui m'as poussée dans l'abîme où je suis restée ! C'est toi qui m'as perdu le corps et l'âme !

C'est toi dont l'or m'a moralement assassinée!.... Et c'est justice. Il est juste que de pareils souvenirs, de pareils remords viennent relancer les coupables dans l'impunité apparente où ils demeurent. Car il y a des scandales dans le monde, de grands scandales qui crient vengeance devant le tribunal de Dieu , puisque les tribunaux humains ne peuvent les punir. Qu'un tel vieillard porte son enfer avec lui, encore une fois, c'est justice. Il est dommage seulement que tous ne le savent pas , on pourrait alors avec plus d'autorité dire aux jeunes: Voyez où cela mène!

M. F., je ne voudrais pourtant pas que de mes paroles, ou conclût que le désespoir absolu puisse être jamais légitime. Non, même à ces grands coupables, même à ces vieux endurcis, je dirais encore: Repentez-vous, brisez votre cœur devant Dieu; au repentir sincère il est toujours pardonné ! Profitez du temps qui vous reste pour réparer autant qu'il est en vous le mal commis, acceptez avec résignation les conséquences qui en découlent , mais de plus ayez espoir au Dieu de Jésus-Christ , à celui qui pardonna à la pécheresse et au péager. A la lumière de l'Evangile, je ne sais pas, M. F., à qui Dieu a interdit absolument l'espérance.

Mais détournons enfin nos regards de ces tristes tableaux pour les reporter sur ces vieillesses vraiment vénérables et saintes, dont la vue est un vrai rafraîchissement pour l'âme et un encouragement perpétuel au bien. Ceux-là en sont favorisés qui , au sein même des excitations de la jeunesse et de l'âge mûr, avaient mis leur trésor et leur cœur plus haut que ce monde, plus haut que le temps, ceux qui s'étaient procuré la jeunesse éternelle, celle qui aime, agit, espère toujours. Ceux-là peuvent s'en aller en paix, car ils ont vu leur salut. Ils s'étaient dit que sans doute il était bon de se réjouir dans le jeune âge et de travail-

1er dans l'âge mûr , mais qu'enfin cela n'épuise pas la destinée humaine. Ils avaient conservé Tamour de Dieu et avaient cherché toujours en lui leur consolation et leur force. Sans échapper entièrement aux misères de notre nature , ils avaient marché droit devant les hommes et devant Dieu, semé du bien sur leur route, montré à tous un bon exemple. Ceux-là peuvent se souvenir. Ils peuvent se replonger dans le passé, et aussi s'élancer dans l'avenir. Le Christ intérieur est né dans leur âme. Le baptême d'esprit leur été versé par la main de Dieu, et bientpt cette même main passera doucement sur leur tête et leur dira : C'est assez , bon et fidèle serviteur , tu as été fidèle en peu de choses, viens participer à la joie de ton Seigneur.

Nous voici, M. F., à la fin de ces méditations dont je vous avais annoncé la série. Vous l'avez pour la plupart suivie avec un intérêt qui m'a encouragé et soutenu. Mais ne sortira-t-il rien de plus de ces études que nous avons faites ensemble? Ou plutôt ne tâcherons-nous pas de faire sérieusement notre profit de la vérité fondamentale qui ressort de ces quatre discours, dont chacun d'eux, après tout,- n'est qu'une variante, savoir que Dieu, la pensée de Dieu, le culte de Dieu, l'ascension vers Dieu est le tout de l'homme? Et ne nous efiforcerons-nous pas de diriger plus fidèlement notre vie en conformité d'un principe si clair, si universel, condition de notre dignité humaine, de notre bonheur réel et de notre vieillesse espérante? O M. F. , vous avez vu que, dans les quatre âges de la vie , Dieu se révèle à nous d'une manière ascendante, si je puis ainsi dire, comme père nourricier et protecteur dans notre enfance, comme idéal sublime dans notre jeunesse, comme source de force et d'activité dans

notre âge mûr, enfin comme foyer d'espérance à l'âge où la terre ne nous permet plus d'espérer. Puissent ces vérités que nous avons été chercher dans Texpérience des hommes et les révélations de la nature, nous guider et éclairer nos pas! Puissent-elles donner à notre piété cette direction à la fois ardente, rationnelle et pratique qui est la bonne et la vraie! Puisse enfin l'arbre de notre vie, traversant les diverses saisons où il est l'objet des bénédictions du ciel, porter des fruits, selon la belle expression du psalmiste, jusque dans la vieillesse toute blanche, et même au-delà, jusque dans l'éternité immense! Telle soit notre ambition, notre sublime espoir, si l'on veut, notre audace. Mais cette audace n'est autre chose au fond que la noble assurance de celui qui croit au Dieu vivant.

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