VUI
La vallée où Gaston s'était engagé sur les pas de Dragonne était abrupte et sauvage, et rappelait vaguement une de ces gorges somlnras des Apennin:^ nu drs Calabres, si énergiqucmen^ rendues par le pinceau de Salvator Rosa, et parfois des peintres de son école.
Aussi loin que la vue pouvait s'étendre au nord, l'œil ne découvrait que des bois épais de belle venue, sombres d'aspect, au milieu desquels se dressaient c:\ et là, ainsi qu'un fantôme géant recouvert de son suaire, luie agglomération de rochera grisâtres affectant les formes les plus bizarres et plus tourmentées.
Ce vallon était creusé en entonnoir; large an nord, du côté de la grande vallée oii se dressaient vis-à-vis l'un de l'autre les manoirs de la Fauconnière et de la Châtaigneraie, il allait se rétrécissant vers le sud, à mesure que les montagnes qui l'enserraient devenaient plus ardues, plus hantes et moins accessibles, et enfin il se trouvait encaissé tout à coup par deux talus granitiques oii le pied le plus exercé eût vidnement cherché un sentier. Là, aioi-s, les grands bois dégénéraient en nuiii;ri s taillis oui bientôt faisaient place à des bruyères grises de ehétive vemro ; ensuite la bruyère disparaissait à son tour, et soudain le vallon, âpre et uu» se trouvait fermé par un énorme rocher longtemps suspendu par un peu de terra dnroie, garnie d'une végétation souffreteuse, et qui avait âni, à l'aide des pluies du dernier automne» par entraîner de son poids cette faible entrave et par rouler dans l'abîme, qn*il avait comblé.
Depuis lors, impossible d'aller plus loin : un
lièvre n'aurait pu y trouver passage, et les veneurs des environs s'en applaudissaient et combinaient toujonn leurs plans de laisser-courro de façon à y acculer la bôte do chasse qui. arrivée là, se trouvait forcée de faire tète aux chiens, sons la dent menrtriibw desquels elle succombait bientôt.
Ce vallon, qui se nommait le bois des Verrières, était un des plus giboyeux de la lisière méridionale du Morvau; il appartenait presque
tout entier à M. de Lancy, et Dragonne, eu chasseresse passionnée qu'elle était, donnait fort
peu de permissions, même aux braconniers ses j amis, lesquels, du reste, s'en passaient parfaitement, mais avuent la délicatesse de ne point toucher au gros gibier, j Lorsque mailemuiselle de Lancv voulait courir un daim, elle découplait an bois des Verrières, en cachette presque toujours, du reste, car le .sanglier abondait dans les envirûn.s, et le marquis n'entendût paa que sa chère Dragonne allât s'expoeer aux périls de cette terrible chasse.
Qu'on nous pardonne cette description des lieux, un peu longue peut-être, mais nécessaire pour rintelligence complète de la scène que nous allons décrire.
Le prqmier coup de voix de Fanfare lit tressaillir Dragonne, ainsi que trassaille, hennit et pointe les oreilles le cheval de bataille au-
Iquel parvient tout à coup un lointain accord de clairon, j Elle regarda Ga.ston et lui dit : 1 — Entendez-vous ?
— Oui, répondit Gaston avec calme, et il arma son fusil, après avoir préalablement introduit dans chacun des canons sa baguette, auprès de laquelle 11 plaça sa main ouverte pour juger de lu rhai-t-'e.
— Oh! ha (iit Dragonne eu souriant, soyez tranquille, les amorces sont bonnes, la poudre est vieille do dix an.s, les i)alles sont justes, et si vous les logez toutes deux au défaut de
I l'épaule, la bùte de chasse fût-elle un ours, je vous réponds d'un trou bien net comme n'en font pas ces projectiles vantés des arquebusiera de Paris, qui étalent à leur porto des plaques de fer traversées d'outre en outre.
La sauvage poésie du site, les caresses tur^ bulentes du vent matinal, l'isolement, la puj reté du ciel, et surtout cette première sym- I phonie, discordante pour toute autra onille que celle d'un chasseur, et que tes cliiens exécutent si bien en broussaillant le taillis et mettait le nez sur la brisée, avaient rendu à mademoiselle de Lancy cette mâle «udaoe qui fonudt la basa de son caractère.
En ce moment, la femme s*ei&ç^t devant le chasseur; la femme timide, craintive, secrètement émue du trouble inusité de son cœur, et d^à effrayée de son isolement avec l'homme vew qui une mystérieuse sympathie l'attirait, cette femme venait de s'évanouir. Restait Dragonne!
Dragonne, la jeune fille aux mœurs virile;*, l'intrépide défenseur du nom de Lancy, Dragonne, la chasseresse, qui gourmandait à coupa de crosse les valets de la Chitaip:neraic ; Dra- I gonne, enfin, dont les narines ruses se dilataient et aspiraient avec volupté ce 'parfum du péril futur que lui annonçait la voix de Fanfare, ainsi que le soldat se grise par avance en humant l'odeur de la poudre.
fille était superbe de pose, de mainùea, de
froid courage sur le roc qu'elle foulait dédaigneusement» et du haut duquel elle dominait le vallon, prêtant une oreille intelligente aux aboiements de la belle chienne, qui battait le taillis et snivalt au galop, 8*arrëtant parfuis, parfois revenant <iir aes pas, les méandres de la brisée.
En Ce moment, elle ne s'ocenpidt pins de
Gaston ; elle oIu>rch.iit h coniiiri'v.'lre, aux intonations diverses échappées île la gorge enrouée de Fanfare, le plus ou moins de temps ëroulé depuis le passaj^e de la bête, la direction qu'elle avait prise après quelques fuites, et dans quelle direction elle avait établi son fort; car, dè^ le premier coup de voix, il lui avait été facile de deviner que la chienne était sur la voie de la laie, et non point d'un dix-cors ou d'un bououetin. Elle se retourna enfin vers Gaston, et Inidtt:
— Nous avons un bonhenrinonl.
— En quoi, je vous prie!
— En ce qne le fort de la bèta est tout à fait dans le fond dû ^raUon, à vingt pas da enl-de-
SftC*
— Bh bient
— Vous aile/ vdir en qr.oi consiste notre bonheur. SI le fort t>e fût trouvé par ici, il eût été possible que la laie s'eeqnivAt, se lit battre par Fanfare, et, refusant do nous faire tête, gagnât la partie nord du vallon. Alors tout était manqué, elle noos échappait, car 11 étidt impossible de la forcer et de l'acculer avec un chien seulement. Mais, au contraire, j'en juge par Fanfare qui galope en aval et ne s'arrête plus à fouiller les fourrés; au contraire, dis-je, elle est à vingt pas du cul-de-sac, dans une de ces dernières tailles qui sont à la lisière du bois, làoù finit lafutaie et commence la bruyère. Je vais rappeler Fanfare, nous la suivrons au pas et ne k lâcherons qu'à cent mHres de la iMuge.
— Je commence à comprendre, dit Gaston.
— La bète prise sur ses derrières, poursuivit Dragonne, gagnera inévitablement le fond de la vallée, et ira se heurter an rocher qui la fei iiK . Force lui sera donc, alurs, de rétrograder et de nous faire tète. Alors Fanfare la tiendra ferme d'nne part et vous Ini barrerez le passage de l'autre. Quant à moi...
— Mademoiselle, interrompit Gaston, permettei-moi de modifier votre plan.
— Voyons.
— C'est fort j(di, reprit le jeune homme, d'attaquer un sanglier dans sa bauge et de l'éventrer gaillardement d'un coup de couteau de chasse ; mais on court le risque d'être déooaan, et franchement le jen n*én vaut pas la
chariilelle.
— Ah çà! répondit Dragonne, auriez-vous penr, monsieur de Launay ?
— Question bien impertinente, je vous Jnre,
mademoiselle.
. On le croirait presque...
Voalaa-voBB wm preuve dn oontnirel
; — Je l'attouds avec une vive inipatience.
— Eh bien ! permettes-moi d'achever.
— Faites.
— Jevousdisaisdoncquelejeun'en valait pa::» la chandelle, lorsqu'on avait vingt ans, comme voua, qu'on était fille adorée de sa famille, et qu'on avait à jouer dans le monde le rôle d'une
' femme spirituelle et charmante, ce qni vaut mieux, assurément, que le rôle d'une amazone qui dépense sou courage et risque sa vie pour le plaisir stérile d'assassiner nne bfite stupide et féroce.
Dragonne se mordit les lèvres et lit uu mouvement d'impatience.
— Attendez, poursuivit Gaston. Cependant, je comprends jusqu'à un certain point une pareille fantaisie. Mais ce que je ne comprends pas, ce que je ne puis admettre, c'est que la femme qne sednit une telle aventure se laisse accompagner par uu jLune liomme, fort, qui n'a point le droit d être lâche, à qui son sexe même réserve la première place devant le péril, et qu'elle dise à cet homme : - Vous allez me suivre ; vous assisterec à la lutte, mais vous n'y
I prendrez aoenne part. •
— Ah ! fit Di-agonne un peu confuse.
- Il me semble, reprit Gaston, qu'il serait beaucoup plos raisonnable que je fisse le premier pas.
— Et s'il n'y en a pas de second, riposta Dragonne, quel sera encore mon rôle?
— Par<lon, oliserva Gaston^ le sanglier peut
I me découdre, et alors...
! — Ah! oui, fit Dragonne avec une moue
charmante; quand vous serez à terre, sanglant, mort peut-être, alors, moi, je serai chargée de vous venger... Eh bien! je ne veux ! point cela, monsieur; je suis femme, j'ai lo droit d'ordonner, vous devez m'obéir.
— Je vous ferai respectueusement observer, mademoiselle, que mon devoir de galant homme est de m'y refuser.
Dragonne frappa du pied avec mutinerie.
— Voyez-vous, continua Gaston, qu'un coup de boutoir vous renverse, que vous soyez foulée aux iMcds. fouillée par cette horrible bêle? il me sera fort glorieux, vraiment, de l'abattre lorsque vous serez blessée , et peut-être mortel! e m ou t.-.
Ce que disait Gaston était d'une logione rigoureuse, et Dragonne le comprit parmitement.
— Eh bien ! lui dit-elle, prenons un moyen terme : nq>porton8-nott8-en an sort.
— Non, dit Gaston, il y a misox*.*
— Comment cela?
— Nous attaquerons tons doue.
— Lu lutte, u me semble, perdra fort d* son héroïsme.
— Mais non, si Ton songe sorloat qne la kda
a des marcassins.
— C'est juste, fit Dragonne. Allons, qu'il en soit comme voos voudrez.
I Et Dragonne prit la petite trompe de ohaaie
DKA(JuN.Mi iiT MiG.NUNNK
qit*eUe portait en stautoir, rembovcha, et en |
tira les premif-res noies aipuës et claires d'un i bruyant romps-les-c/iUiis qui arrêta court rintelligente Panfaro. I Dans les pays montagneux, où la chasse à ! courre ne peut être suivie à cheval, ou arrive, par de laborieuses leçons, à dresser les chiens (le meute à des arrêts qui permettent au veneur de les rejoindre. Le chiou, fait i\ ce manège, demeure alors immobile, le nez sur la voio, la queue horizontale, l'oreille tendue, et il attend que son pique ur ou le veneur lui-même le rejoigne. Alors il reproml »a coona. Att bout de dix minutes, Gaston et Dragonne rejoignirent Fanfare, qui les attendait et ne donnait plus de la Toix.
— Allez, ma belle, loi dit mademoiselle de Lancy^ pied lent at nei sûr; uous te suiTOna.
Dragonne, ûstt» Mnlemeot» ànigM armer
soa fusil.
— Il faut tout prévoir» dit-elle à Gaatoo, mais il est probaUe qn*il ma anflln de mon
couteau.
Fanftire galopait lentement, revenant quelquefois sur ses pas, puis repartant, mais ne laissant jamais entre elle et les ohaaseurs qu'on intervalle de qnelqnea paa.
La vallée se rétrécissnit toujours à mesure
Su'ils avançaient, la futaie devenait plus rare à roite et à ganohe, les taillie broussailleurs commençaient; Dragonne éprouvait petit à petit cette indicible émotion, étrangère à la crainte, du re;>te, et qui s'empare du chasseur lorsqu'il iirévoit que la bôte n'est pas loin. Fanfare approchait toujours, doQuant un coup de voix de tempe à autre, et tournant v«ra sa maltresse un œil intellii:or!t.
Soudain elle s'arrëiu, ht tùtc queue, poussa un long aboiement et fit mine de voiûolr rebrousser chemin.
— Oh ! oh ! dit mademoiselle de Lancy eu regardant Gaston, ceci est bizarre; on croirait que Fanfare renonce sur la voie.
— C*est vne refiûte, répondit Gaston. Avant dégager la bauge, la bète aura fait une iiuinto.
— Et peut-être u'est^elle pas rentrée, lit Dragonne un pen désappointée.
Mais la chienna se retourna de nouveau et reprit la voie.
Dragonne respira. Gaston commença à réfléchir.
Or, en réfléchissant, Gaston se disait :
— Cette jolie Dragonne eat une franehe
étourdie, et si je la laisse s'aventurer, elle ira, tète baissée, se taire découdre. Or, je l'aime, C*wt incontestable, et je songe sérieusement à en faire ma femme. Il serait donc absurde et sans précédent que, pour satisfaire sou caprice de petite fille jouant à l'amazone, je lai laisse courir un danger réel. Si la laie tient tète, je lui campe une balle, à moins que je ne sois assez heureux poir deinuicer Dragonne et tuer le monstre d'un coup de couteau SUr la nuque, à la manière des toréadors.
Un soubresaut de Fanfare arrêta court le
monologue prudoiif de Gaston. La chienne, à vingt pas d'un hallier, le dernier du fourré, avait fait un saut en arrière, puis elle avait été ])risc (le ce trembK iiu nt s^lbit qui s'empare des plus braves chiens lorsqu'ils se sentent seuls en présence d'un ennemi aussi redoutable que le sanglier.
— llarvii! Fanfare, sus! ma belle ! cria Dragonne.
L'émotion de la chienne ne tint pas contre les encouragements de sa maîtresse; elle ré- |)ondit par une grftle de notes enrouées où perçait la fureur, puis elle s'élança et fouilla résolûment le hallier, où bientôt elle disparut.
Des grognements plaintifs et rauques en même temps répondirent bientôt à la magnifique sonnerie de Fanfare ; puis un marcassin de quatre ou cinq mois sortit du fourré et vint donner tète baissée dans lesiambes de Gaston.
Malédiction! lui dit Dragonne, la laie n'est point rentrée à la bauge. Notre chasse est manqnée. £t elle envoya au marcassin la balle de ion canon droit et le tua rolde.
An même instant, le second nourriseon de Ift laie sortit du hallier et voulut fuir.
Fanfkre le suivait et lui mordait les jtrrati avec fureur.
On eût dit que la vaillante bête était confuse et désappointée de ne point rencontrer un ennemi digne d'elle.
Dragonne, non moins furieuse que la chienne, campa son dernier coup de fusil an second marcassin; mais soit qu'elle eût ajusté trop précipitamment, soit que l'émotion dépitée qu'elle éprouvait l'eut mal fait épauler, la balle de Ut jeune fi!!o suliit une légère déviation, et au lieu d atiemdre le marcassin à l'épaule ot de le foudroyer, elle lui fracassa la cuisse gauche.
l e marcassin roula sur lui-même, ainsi qu*un lièvro qui fait le manchon, et la douleur lui arracha les cris, les grognements ie.s plus discordants, qu'aogmenteient encore les morsures cruelles de Fanfare qui lui fouillait les entrailles.
Pendant deux minutes, Draguuue et Gaston 6a dâmenrérent étourdis. Vainement essayaientils Je rappeler Fanfare; Fanfare était sourde et impitoyable. Le marcassin faisait retentir la futaie et les nombreux éohœ des rochers de ses hurlements les plus lugubres, et Gaston ' li'.'sait loi envoyer une balle à son tour, car Fanfare le couvrait.
I — Il iMt en finir, dit eloni mademoiselle de
Lancy.
Et elle courut au marcassin, dégaina son couteau de chasse, et écartant Faiifai e i\ coups de fouet, elle coupa la gorge à l'animal, qui exhala son dernier grognement et son dernier
souille avec un flot de sang.
L'action de Dragonne avait été assez prompte pour que Gaston ne songeât pas à la suivre ; mais il était à vingt pas d'elle, et tout à coup il tressaillit à un bruit subit qui s'élevait des hal-
n la d^poM sur ITiorb* rt lui jt^ta de I'mu au viimgf>. (Page 3J J
liera Toisina, un bruit de feuilles froissées, de branches brisées et coupées net, une sorte de galop sourd qui ressemblait à un murmure de l'ouragan, et Dragonne ne s'était point relevée encore, car pour couper la gorge du marcassin, elle avait été forcée de s'agenouiller , que la laie, que les cris désespérés de sa progéniture avaient attirée, déboucha à trois pas aux regards épouvantés de Gaston, qui vit Dragonne perdue.
Épauler, faire feu coup sur coup, fut pour le jeone homme l'affaire dune seconde. Au premier coup, le monstre ne tomba point ; au deuxième, il roula sur le sol en hurlant; mais il se releva tout à coup, écumant, le crin hérissé , l'haleine brûlante , l'œil hagard , et il donna tète baissée sur Dragonne encore à genoux...
Et Gaston avait lâché ses deux coups.
Le siècle d'agonie qui s'écoula peudant les deux secondes que le jeune homme mit à franchir l'espace qui le séparait de la laie est impossible à décrire.
Dragonne avait poussé un cri, et elle était renversée sous le monstre, qui la fouillait, heureusement avec plus de fureur que de discernement, et labourait le sol de ses boutoirs.
Gaston se précipita sur lui, l'étreignit à bras
le corps, l'enleva de terre avec une vigueur herculéenne, et comme il l'avait saisi par les reins, qu'il ne craignait point, par conséquent, un coup de boutoir, il le lâcha. Dragonne une fois dégagée, il tira son couteau.
La laie, sanglante et épuisée déjà, revint cependant sur lui et broya sous ses redoutables mâchoires le canon du fusil déchargé que Gaston tenait encore et dont il s'était fait un bouclier.
Mais alors Gaston retrouva complètement son sang-froid, et, abandonnant son arme à la fureur du monstre , il fit <in saut de cOté et lai plongea verticalement son couteau dans le cou, à la naissance de l'épaule. La laie tomba foudroyée...
Gaston revint alors à Dragonne.
Dragonne était couverte de sang et horriblemont pàle. Elle avait reçu un coup de boutoir pcM dangereux, heureusement, dans les chairs du bras gauche; mais la douleur était si vive qu'elle s'évanouit dans les bras de Gaston, au moment même où celui-ci essayait de la reniettre sur ses pieds.
Notre héros s'occupa peu de l'évanouissement; mais il ouvrit aussitôt la veste de chasse de Dragonne, lui dégagea le bras, étancha le sang, s'assura que l'os ai aucun nerf n'avaient
DHAGONNE ET MIGNONNE
Albart, «t-oe votu? (Pkgc 30.)
été touchés, et il banda la plaie avec son mouchoir.
Dragonne ainsi évanouie, la poitrine à demi découverte, pùle et lea yeux fermés, était belle à ravir.
Gaston la prit dans ses bras avec un enthousiaujme fébrile, et il l'emporta sur sos épaules, à travers le bois, se suuvenant qu'il avait traversé, un quart d'heure avant, un petit ruisseau, vers lequel il se dirigea. Lorsqu'il y arriva, Diane était évanouie encore ; il la déposa sur l'herbe et lui jeta de l'eau au visage.
Dragonne revint à elle aussitôt, ouvrit les yeux, et regarda Gaston avec un profond étonnement.
Le visage bouleversé du jeune homme et les caresses de sa chienne qui lui léchait les mains avec un hurlement plaintif, lui rappelèrent confusément ce qui .s'était passé.
— Ah ! dit-elle avec un soupir et enveloppant Gaston d'un regard noyé de langueur, c'est la première fois de ma vie, mais j*ai eu bien peur.
— Et moi ! fit Gaston en portant la main à .son cœur qui battait à rompre.
Dragonne laissa échapper un geste de douleur, son bras lui faisait mal.
: Gaston la rassura, lui dit que la blessure était sans gravité, et l'engagea à se lever et à rentrer au château.
Dragonne remarqua alors le désordre de son costume; elle rougit et rajusta pudiquement sa veste, après avoir fait, avec sa cravate, une
I écharpe pour son bras.
La distance du lieu où Dragonne et Gaston se trouvaient alors était, par un raccourci qui suivait la lisière des bois, d'une demi-heure de marche à peine.
! La douleur qu'éprouvait Dragonne n'était point assez violente pour l'empêcher de marcher, et elle s'appuya sur le bras de Gaston.
Elle fut pensive durant la route, moins occupée peut-être de l'accident qui venait de lui arriver que d'une souffrance inconnue dont il lui était encore impossible de déterminer la cause.
Gaston lui-môme était devenu tout rôveur, et s'il est vrai que l'amour s'accroît des sacrifices qu'on lui fait , bien certainement celui qu'il éprouvait pour Dragonne se trouvait grandi de tout le dévouement dont il venait de lui donner des preuves.
Ils échangèrent quelques mots à peine en chemin. Dragonne rôvait toujours, les yeux baissés, et soupirait parfois. Gaston songeait.
avec une sorte de terreur, an danger qv'elle
venait de courir.
Ils arrivèrent ainsi au château, et ù la porte Dragonne s'arrôta et dit à Gaston :
— Saves-voue ^ue je aui« réellement bien honteuset
— Pourquoi?
— Parce qu'un lieu d'ona victoire, j'ai à annoncer une défaite.
— Qui va«t mieux qa*«ne vietolrt, madamoiselle.
— C*eit-à-dir<i que c'est une leçon, fit-elle avec cmelque dépit.
— Non pas; mai» je veux dire qu'elle m'a prouvé combien l'homme doit ôtre ner d'avoir un peu (lo couragn ol de présence d'eiprlt* ppia- 4^u'il m'a été permit de vous sauver.
Elle lui tendit la maii^
— Je ne l'oublierai jamill, lui dit-elle. Gaston porta cette main k Ml livres avec un
élan de passion qui troubla Dragonne outre
mesure.
Elle rougit bien fort et reprit brusquement :
— Comme on va me gronder t que vais-je dire ;\ mon pr-rfi?
— Je me charge de vous excuaer.
— Étes-vous un bon avocat?
— Je puiserai mon éloquence dans mon cœur. Dragonne tressaillit et rougit encore» et elle
entra an château en baissant pudiquement les yeux.
On ne s'attendait point à la voir arriver si vite, et la marquise poussa un cri lonqu'elle parut sur le seuil du salon avec son bras en écbarpe et son justaucorps taché de sang.
mm Ce n'est rien, dit-elle «i aonriant, j'en suis quitte pour une égratignure.
Le marquis et sa femme, à la vue de ce sang, avaient pâli tous les deux.
— Mon Dieu! s'écrièreot<ils en même temps, qu'est-il donc arrivé?...
— Il ost arrivé, n'ponuif niailonioisclle de Lancy avec gravité, qu'il faut remercier Dieu et M. de Launay, cnr j'ai failli mourir.
Et Dragonne, oul)liant ou f«'ii,'iiaiit d'oublier que Gaston s'était cbargé de tout expliquer, raconta fhinchement et dans leor efifrajantr simplit lté tous les détails de cette matinée périlleuse, et lorsqu'elle eut fini, le marquis et la marquise, encore frissonnants, tendirent d'un commun élan leurs mains à Gaston, rjue cotte effluve de ^'raiitude toucha jusqu'aux larmes.
Puis on s'occupa de Dragonne.
Son bras fut de nouveau mis :\ nn : sa blessure, sondée minutieusement par le jardinier, qui avait quelques connaissances en « hirurgie, fut reconnue peu grave. Cependant il fut décidé qu'elle se mettrait au lit et le garderait pour un jour ou deux.
Ga'^t ' n s'installa à son chevet avec le reste de la tanulle.
Dragonne continua à être rôveuse et triste; puis, vers le soir, la douleur qu'elle ressentait à son bras devint plus aiguë, un peu de fiàvre
se déclara. On jugea prudent de ne point la
faire parler davantage.
La marquise seule demeura au chevet de sa fille, attoot la monda se raUra,
Au moment nù GastOQ awtaitt DngOiiiie lui
tendit sa belle main.
— A demain, lui^elle ; vous viendres de bonne
heure, n'est-ce pas?,.. Vous me lirez quelque chose, une page de Lamartine ou de Sandeau, mes poètes favoris.
— Oui , répondit Gaston en baiaant cette main qi^'on lui abandonnait.
A neuf heureit, Gaston quitta la Faucounière pour se rendre à la Chfttaigneraie. A la façon affectueuse dont on lui avait dit au revoir, le jeune homme comprit que cette maison lui était ouverte, et que, sans ce nom maudit qu'il portait, rien ne pourrait lui ôtre plus facile que de faire bientcU partie intégrante de la famille.
Maia Gaston orovait a na destinée, et il avait bon eourage, car. Il le sentait, si tUa ne l'aimait déjà, pragfime ralninit blflRt4i