‹ Dragonne et MignonneChapitre 4 sur 6 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

un KiaSAOI D*OOTBB TOKBB

Gastpn ne s'arrôta pas au pavillon; il y alluma simplement QB mof» Bf monta i la Châtaigneraie.

La nuit était obeeure et le ciel nuageux ; il n"av lit î< iic à prendre aucune précaution. D'ailleurs Dragonne était au lit, et quelle autre qu'elle, pensait-il, pouvait avoir quelque intérêt à épier ses démarches?

Au moment oii il atteignait le fossé qui ceignait le vieux manoir, Gaston regarda sa oioatre, en s'aidant de la clarté de son cigare.

Il était dix heures.

Pourtant la CbAtaignerde n*était point.

comme la veille, perdue en un majestueux sommeil, et une lumière brillait derrière les vitres noircies des croisées, an rea-de-ohaossée

de la prnsse tour.

Bien plus, an moment où Gaston mit le pied sur le pont de sapin qui remplaçait depuis un demi-siècle lo pont-levis féodal, la porte de la

! tour s'ouvrit, et l'oncle Antoine parut une lan-

j terne à la main.

i — Oh! oh!... dit le jeune homme, il parait qu'on m'attend avec impatience aujourd'hui.

Mais l'interrogation dont l'oncle Antoine appuya son apparition prouva à Gaston qu'il s était appliqué, avec une fatuité un peu légère,

DBÀQONNB KT HIOMONNE.

as

la veillée prolongée de ses oncles les ch&telains.

>— MiffDonne, appela Tonde Antoine, «st^é toi?

— Non, répondit Qaston, ce n'est point Mignonne.

— Ah! c'est vous, mon neveu?

<— Moi-même, mon oncle, et pardonnez-moi d*arriTw un peu tard.

— C'est singulier, dit ronde Antoine, prêtant une attention distraite aux excuses de Gaston, eette petite Mignonne est incorrigible.

— Que voulez-vous dire, mon oncle ?

— Je veux dire, grommela l'oncle Antoine avee homear» qoo eette pécore aime à se promener la nuit oomme les ohats ds gouttières et les loups.

— Ma cousine Mignonne «et donc sortie?

— Depuis la brune.

— Et vou.s ne savez où elle est ?

— Mais si, répondit le bonhomme; ollo os^ allée au village fiuro des provisions.

— Ah!...

— Il faut viqgt minotss ponr y descendre, vingt minutes pour en remonter, on quart d'heure pour y raire les acliats néeemaires. Eh bien ! il y a trois hoores que mun'MUo Mignonne est partie.

— DfftUel...

— Et bien que les cbcmins soient sftrs en Morvan, que les paysans les plus brutaux aient pour Mignonne nn profond respect, et que Jupiter soit avec elle, nous ne laissons |ias que d'ôtre inquiets, mon frère Joseph et moi.

— Bah !.. . répondit Gaston, qui devinait instlnotivement la cause du retard de Mig^r.onne. i puisque les chemins sont sûrs, et qu'elle a pour compagnon maître Jupiter, un animal ebarmant, mais féroce, et qui vo-tlait me dévorer hier, il n'y a pas à se faire un brin de mauvais sang. Est-ce que cela lui arrivo quelquefois de s'attarder ainsi?

— Oh! mon Dieu! oui, dit l'oncle Antoine. Cette petite est rêveuse comme une femme qui fait des livres, comme devait l'être mademoiselle de Scudéri, par exemple; quand la nuit est tiède et le vent doax, ainsi que dirent les poètes, ajouta le dipne chevalier de Vicux- Loup, qui n'était nullement fâché de trouver ToccMlon d'exhiber ses connaissances littéraires, mamz'elle s'en va par les bois et les champs rêver au clair de lune et causer avec les marguerites. Mais nous sommes en automne, les marguerites sont parties et la lune est absente.

— J'allais vous la dire obserwr, mon oher | et digne oncle.

— Ce qui fait que nous tronvooa qoo Mignonne s'attarde fort.

— Je suis un peu de votre avis.

— Et mon frère Joseph songeait tantdt à aller à sa rencontre.

— C'est parfaitement inutile.

— Pourquoi?

Parce q«, j|;iiisqti*ell« ne court anonn

danger, c'est se fatiguer sans ancun motif d'abord, et ensuite ta chagriner en pure perte.

— Vous croyez?

— Damel elle court sur ses seize ans. A cet âge, les petites filles veulent être à tout prix des femmes rai^ïonnables, et elles n*aimeAt pis qu'on les traite en enfants.

— C'est juste, mon neveu.

Pendant ce colloque, Gaston était arrivé au])rès du petit vieillard tout rond; en oe moment, l'onde Joseph apparat k son tour. Il avait entendu un bruit confus de voix, et il était accouru, espérant que c'était Mignonne.

— Est-ce toi, petite sotte? demeii£irt-il.

— Non, répondit l'oncle Anttrine, n'est notre neveu Gaston.

— Ahl fit l'oncle Joseph, non moins désap* pointé qne son frère Antoine tootàl'heore. Bonjour, mon neveu.

— Bonsoir, mon oncle.

—-Cette follette nous fait damner, gronda le baron de Vieux-Loup avec humeur.

— J'en perds la tête trois jours sur quatre, répéta le chevalier faisant chorus.

— Je vous promets, mon frère, que, cette fob, je ne le lui passerai point.

— Ni moi, mon frère.

Et je la tancerai vertement.

— Je la fouetterai, moi.

— Tout beau, mes oncles, ût Gaston en riant, et moi, quel sera mon rdie?

Les deux vieillards regardèrent Qaston et parurent étourdis de sa question.

^ Damel reprit Gaston, moi qui dois être son mari.

— Ah! fit l'oncle Joseph, c'est Juste.

— Moi qu'elle aime , continua imperturbablement le jeune homme.

— Oh! oh! répétèrent en chœur les deux gentilshommes.

— Mais oui, fit Gaston avec fatuité et s'i.ppliquant à distraire l'inquiétude de ces excel- , lents vieillards; Je loi ai tourné, hier eolr, la tète en une heure.

— En vérité !

— Déjà ! s'écrièrent en même tempe le baron

et le chevalier.

— Ah ! fit Gaston se rengorgeant, c'est que je n'y vais pas de main morte.

Et comme il tninvait que rien ne l'obligeait à continuer on plein air une conversation aussi intéressante, Gaston entra résoiftment dans le couloir de la tour et se dirigea vers la eulslne* Ce qui fit que ses oncles le suivirent.

— Je vous renouvelle ma question, reprit Gaston en s'asseyant sans façun dan» le grand fauteuil de cuir de Cordoue où. trônait d'ordinaire l'oncle Joseph.

— Quelle question, mon neveu? demanda l'oncle Antoine.

— Que dirai-je à Mignonne, moi qui dois être son mari?

— Eh bien ! vous la gronderez comme nous, parbleu!

DRAQOî^rsK ET MIG:«o^^E

— Non pu, mail cher oncle ; je m'en garderai, au contraire.

— Et pourquoi, s'il vous plaît, inoasieur mon nevent

— Parce que groiuîpr sa foinme avant le mariage, c'est lui faire pres^eiilir une autorité que Us femmes ne consentent & 8ul»ir qu*& la condition de ne s*en point doater.

— Ah! ah!...

— Et mieux encore, mes excellents oncles,

si vous la grondez...

— Certainement, nous la gronderons, et d'importance.

— J'anr li la dooleuT de vous contredire.

— Hem (

— Et de preii ' ] < on parti.

— Par exem]tle !

— - Dame ! un mari...

— Mais..,

— Il n'y a pas de mais, continua Gaston avec un calme du dernier comique ; on ne prend les femmes que par la douceur. Au lieu de lu gronder, je loi mettrai un baiser sur cliacun de ses yeux bleus, et je lui dirai : Mignonne, ma chère petite fenanc, vous avez certainement fort bien fait de vous promener un peu tard ai^ourdlini, car la nuit est superbe et le vent tiède; ni.iis cependant, une autre fois, je vous accompagnerai, d'abord parce que, lorsqu'on e'aime, on rftve beaucoup mieux k deux, ensuite parce que nos bons oncles ont pour vous une de ces tendresses aveugles qui leur fait voir partout des périls imaginairee...

M. le b:iron et M. le chevalier de Vieux- Loup se regardèrent avec une surprise mêlée d'admiration.

— Quel enjôleur ! murmura l'oncle Joseph.

— Ainsi Malek-Adel en contait à Matbilde, déclama pompeusement le châtelain lettré d» la Châtaigneraie.

— Donc, mes chers oncles, reprit Gaston, cessez de vous tourmenter, èt causons en attendant Mignonne.

— Oui, causons , répondireut-iis tous deux avec distraction.

— J'ai bien des choses à vous iqtprendre.

— Ah!

— Il y a eu du nouveauaujourd'hui , i\ la chasse. Les deux gentilshommes, une fois encore, oublièrent Mignonne et dreasèreut l'oreille.

— Les sangliers sont bien fiiroeas en Morvan, poursuivit Gaston.

— Pl^t-ilt

— Surtout les femelles qui ont des mal> cassins.

— Tudien 1 s'écria Tonde Antoine, aurions»

nous eu du bonheur, niOM:>ieur mon nr-veuî

— Et les coups de boutoir ont porte, continua Gaston, qui ménageait habilementseseffets.

— Cornes de cerf! exclama ;\ son tour l'onde Joseph* est-ce que mademoiselle Dra- ^nnef...

Et l:i voix du digne gentilhomme exprimait

l'auxiétô.

Les honnêtes ch&telaina de la GhAtaignwaie

étaient féroces, le loir, à Twidroit de lenn voisins de Lancy.

— Ham'aelle Dragonne a en du màlhMir.

— Morte! fit VomcA» Antoine avec quelque ^

hésitation. *

— Non, pas tout à fait.

— Tant pis! murmura l'oncle Joseph, dont le cœur ému démentait légèrement cette parole remplie de férocité.

— Mai.s blessée... acheva Gaston.

— Ah! ahl ricana l'oncle Antoine.

— Blessée au bras ou à la jambe?

— Au bras.

- — Tant iiJieui! elle ne frappera plus aussi fort.

— Et elle ne lancera plus les pierres aussi

lestement.

— Oui, dit Oasttm en riant, mais c'est au

bras gauche.

Le front des deux braves gentilshommes se rembrunit quelque peu. Gaston continua à rir« et conta ses aventures du matin.

Les deux frères écoutaient avec une attention chaudeniciit s ulenue qui nuisait singulièrement à leur ancienne affection pour Mignonne.

Notre héros qui, dans l'intérêt de sa jolie cousine, tenait essentiellement i gagner du temps, narrait avec lenteur, ménageant habilement les péripéties, et lorsqu'il «n fut & cette phase dramatique où lui, Gaston, s'était rué sur la laie qui allait éveutrer mademoiselle de Lan^, il s'arrêta et fit une panse.

— Eh bien? demanda l'oncle Joseph.

— J'espère, monsieur mou neveu, dit à son tour l'oncle Antoine, qua vous êtes demenré

tranquille ?

— Moi?

Sansdoure, i ; i i oncle Joseph.

— Le pouvais-je^

— Corbleu ! monsieur, qu'aviez-vous à faire ?

— Mus à porter secours à Dragonne.

— Cornes de cerf! où donc avez-vous vu que les Vieux-Loup se faisaient les champions des Lanoy? gmmmslaàson tour le digne chev^er; TOUS moquez-vous, monsieur?

— Pardon, mon oncle. Dragonne est une femme.

— Un démon ! exclama le baron, à qui, ce soir-là, les coups de pierre revenaient singulièrement on mémoire.

— £t je me suis souvenu, ajouta Gaston firoidemeut, que je m'appelais Vieux-Loup.

— Vous l'avez oublié, au contraire.

— Ët qu'un Vieux-Loup était de trop bonne race de gentilshommes pour Idsser pwir une femme , fût-ce celle du diable , sous la dent d'une bète immonde, acheva Gaston.

Ces mots produisirent une réaction magique snr les dignes châtelains.

— Vous avez bien fait, monsieur mou neveul s'écria l'oncle Joseph.

— Le preux Malek-Adeln'eùtpasfiûtmieuz« ajouta l'oude Antoine.

Gaston se mit à rire.

<— C'dat égal, miirmiira le baron, si cette petite eât pu se faire broyer le bras droit au lieu du bras gauche.

— Et si seulement elle s'était donné une entorse, continua le chevalier.

— Allons donc ! mes chers oncles, fit Gaston, Tons rêvez de bien paoTres vengeaneesl

— Damel

— Et c'est vouloir habillar m roi de toile

écrue et de liouraran, (|ue aonhaiter une entorse à son ennemi mortel,

— Le siècle est si prosaYqne et Tige des ehevaliers si loin ! groTrimcla [litcusoment l'onclo Antoine, dans la mémoire de qai se déroulait en ce moment la merveilleiue histoire dm douze preux de la Table ronde.

— Songez donc, mes dignes oncles, que la Tengeance qae nous tirerons bientôt des Lancy sera éclatante.

— Ah! lirent le.s honnêtes châtelains avec nnejoie emelle.

— Dragonne m*aime...

~ËQ vérité!

— Je rai sauvée, c'est toot simple. Bt dans

• huit jonrs...

— Dans huit jours !,..

Elle me Tavouera avec des paroles comme d^à ses yeux me l'ont dit ce soir.

— Alors pourquoi ne pas brusquer?...

— Ta, ta, ta I le scandale ne serait pas assez grand.

— Ce garçon-là, murmura l'oncle Antoine avec admiration , est un Vieux-Loup de la bonne roche; il sait comment on traite les Lam^.

— Ohl oui, répondit Tonele Jossph entiiousiasmé.

Près d'une heure s'était écoulée depuis l'arrivée de Gaston et il avait dépensé toute sa science et déployé les ineillcurs subterfuges pour distraire les excellents vieillards et donner a Mignonne le temps d'arriver.

Pourtant Mignonne n'arrivait pas, et le coucou placé dans un angle de la cuisine s'agita tout à coup dans sa cage de chône noirci et sonna onze heures.

Les deux frères tressaillirent et se levèrent vivement.

— Décidément, s'écria le btron, il est arrivé quelque duMe à 2dignonne.

— Fi! la vilaine idée.

— Non, non, dit à son tonr Tonole Antoine , c'est inouK!

— Je vids à sa rencontre, poursdvit le ba« ron; je n'y tiens plus.

— Vous ailes voir, répondit Gaston, qu'elle

I est assise quelque part à cent pas du château.

— N'importe, dit ronde Antoine, il fiuit 7 aller.

— En ce cas, fit Gaston à bout d'arguments, je vous accompagne.

L'oncle Joseph sauta sur son fusil; Gaston frissonna involontairement.

— A quoi diable voulsa-VOUS, dit-il, que VOUS servent des armes?

— - On ne sait pas, murmura l*onele Joseph; j'ai des pressentiments.

£t il s'élança hors de la tour, laissant son frire Antoine garder le manoir.

G a^ton In .suivit an pas de course et le joignit dans la cour.

Une subite exaltation i*était emparée dn baron ; il armait son fiull, il prononçait des mots étouffés.

Biais, mon oncle, voulut dire Oaston. ne

prétendiez-vous point tont à l'heure qoe les chemins étaient sûra?

— Oui, mais..;

— Que tout le monde aimait Mignonne!

— C'est possible, mais...

— Pourquoi cette fureur instantanée?

— ' )h ! murmurait l'oncle Joseph avec rage et sans prendre garde aux observation^^ rcissuranteedesonneveu, ily adu Lancy là-dcssous...

— Comment celn se pourrait-il être! Bra* gonne est ble&sée et au lit.

— Comment ! comment ! exclama le vieillard, mais son frère... ce dréle. ^ Ahl si je le trouvais avec Mignonne...

Et l'oncle Joseph se prit à courir plus fort.

— Mon oncle, répétait Gaston, qui avait peine à le suivre, vous ôtes fou.

— Il la suit et l'épie partout... on me l'a dit... continua l'oncle Joseph avec une fureur croissante.

Gaston tremblait, tant il redoutait que l'oncle Joseph ne surprit les deux jeunes gens; mais, désormais, il était impuissant à prévenir une catastrophe, et tout ce qu'il pouvait fi\irc était de suivre le vieillai'd, qui galopait, à travers les broussailles, dans la direction de la Chàtai- . gneraie.

La nuit était obscure, Gaston bronchait à chaque instant, et de temps à autre l'onde Joseph, dont le pied montagnard était sûr, prenait sur lui une avance de quelques pas.

En vain Oaston prëtait-il l'oreille, écoutant avec anxiété si dans le silence du la nuit il nn finirait point par <listinguer le pas léger de Mignonne; aucun son n'arrivdt à son oreille, si ce n'est cdui de la course précipitée de l'oncle.

Tout à coup, celui-ci s'arrêta derrière une

haie; il venait d'apercevoir dans une prairie voisine une ombre plus noire que les ténèbres assise au pied d'un .irbre, et, à dix pa.s, une autre ombre qui s'enfuyait; car. sans doute* 'elle avait entendu le bruit de sa course.

L'oncle Joseph hésita une seconde, et puis tout à coup il lui sembla que l'ombre immobile

nR&flONNB BT IIIONONRB

sanglotait, et alors il n'hésita plus et U épaula : pour ajaster roumbre qui fuyait.

Faisons un j a^ en rirri'''re.

Ce môme jour, vers sept Leures du soir environ. Tonde Antoine et Tonale Joseph quittaient la table swr larinfllr ils avaiont soupé, et le premier reprenait possession de son fauteuil , en enir de Gordone. tandis que Tautra eaeait j nindcstemont, ainsi qu'il convient à un cadet, sur un escabeau de chêne grossier, placé, comme le &ntevil, mhu le mantMil de rfttre, et par | conséquent un peu au-dessu» des autres sit^gos qu'occupaient les pâtres et les laboureurs de la Châtaigneraie, le soir, & la veillée, avant huit j heures, bien entendu,- car lorsque Imit heures ' sonnaient, les dignes châtelains renvoyaient tout le monde, ainsi que Draf,'onne l'avait dit à Gaston, et s'enfermaient pruilemnicnt, prétendant que si, en Morvan, les chemins étaient | sûrs, il ponftlt M faire cependant qu'un gars, trop timide pour arrêter sur la fîrande route, se laissât tenter par l'espoir d'enfoncer le coffrefort où grossissaient petit à petit lai épaiignee du domaine de la Châtaigneraie.

L'oncle Antoine était le conteur ordinaire de la veillée; ses \alet8 l'écoutaient avec la res-

Sectueuse attention de l'ignorance pour i'éruition; ton frèr» Joeeph ItamMit ptrfoie les épaules avec humeur, mais le plut «OUVent il grommelait eutre ses dents :

— Ce gaillard'là ert bien heureax de tâToir tant de jdlies clioses et rravoir été convenable- ' ment éduqué. Il est vrai, ajoutait-il en aparté, que si je ne tide pas lire, o'eet an peu ma faute, car nous allions tous le? der.x à l'p'-.ole chez notre oncle le prieur; mais je n'avais pas trop !• goAt de Tétade, et tandis qu'il épeliut laborieusement son abécédaire, Je dénichais des pies dans le jardin et contais fleurette à la servante du prieuré, une grosse fille rougeaude qui passait la quarantaine. Pouali!

L'oncle Antoine avait dune modestement regagné son escabeau placé vis-à*'Tii de l'orgueilleux fauteuil de son aîné, et il commençait déjà une hi?*toire empruntée à un livre \]n la célèbre madame Cottin, Elisabeth, lor j i Mignonne i rinterrompit irrévérencieusement : |

— Cher petit oncle, dit-elle de son ton le plus mignard, je dois vous fiiira observer que c'est aiyoard'iiai vendredi.

— iJoor d*al»tinence, répondit Tonde AntolM. ;

— Bt Tavant-veille du dimaauhe,petit oncle, j C'est-A-dire, petite, que tn veux aller an

village? '

— Il le faut bien, cher petit oncle; car si je ne préviens André, le bonoheri qui, vous le savez, tue le samerli smilement, tlOM n'sivrons point notre gigot du dimanche.

— Bon! bon!... grommela Toncle Joseph, si ce n'est que cela, maMignonne, tu peux l'éviter la course. Jean, le sarcleur, qui demeure au village, entrera chez André en a*en allant. C'est 1 ptéoisément son chemin.

— Jean est un nigaud qui fait les commissions de travers, répondit Mignonne ; n'est-ce

pas, Jean?

Et la petite rusée envoya un joli sourire aa paysan, pour 1» dédommager de Tépithète.

— C'est, ma foi, bien possible, notre demoiselle, répondit Jean évidemment flatté du sourire.

— C'est-à-dire, mon ch^r an ri'. rer rit l'oncle Joseph, que tu veux ab.suluiuuut aller au village. D'abord» il y a trois jours que tu n'y es allée, et tu éprouves le besoin de jaser un peu avec Marianne, la servante du curé, et Madeiinatte, la couturière, à laquelle tu iras commander un beau bonnet pour dimanche qui vient*

— Damel fit ingénûnieut Mignonne.

— Et puis, reprit l'oncle Joseph d'un ton boudeur, tu nous reviendras i dix heures, par la nuit la plus nuire du mois, par la pluie, peutêtre...

— Il ne pleuvra pas.

— C'est ce que nous saurons demain.

— Eh bien ! dit gentiment Mignonne, puisque vous ne le saurez que demain, vous ne pouvez pas, raisonnablement, m'empècher d'aller ce soir... Car s'il ne pleut pas...

— J'aurai commis une grave injustice, n'estce pas?

— Non, niais vou.s n'aurez point dti gigot. Le sérieux de l'oncle Joseph et la mauvaise

humeur de Tonde Antoine, contrarié d'avoir (Mé iiitorri rn[;ii au conimonceraent de son récit» ne purent tenir contre cette réponse de Mtgqonne; ils se prirent à rire tous les deux, et l'om-le Joseph lui dit :

— Allons, va, puisque tu fais toujours à ta tête.

— r Vst que noatète est bonne apparemment»

petit oncle.

— Ou plutôt, grommela Toncle Joseph, c'est

que la ncKre est faible.

Mignonne sauta légèrement sur l'estrade du foyer et mit un bon gros baiser bien ronflant sur les joues robondies du narrateur habituel d'" la Chàtaij^iieraie; puis, comme la chose était plus difficile sur la face osseuse et parcheminée de M. le baron de Vieux-Loup, elle lui tendit mignardement »on front.

— Jean, dit alors ce dernier, tn vas accompagner mademoiselle.

-~ Oui, monsieur le baron .

— Petite, p rends garde au loup-garou»i|jouta l'oncle Antoine.

— Bah ! répondit B^gnonne, k loup-garoo n'est point par les chemins à cette heure.

— Ei où est-il, mam'zelle?

— Dans lé trou de la cheminée» mon oncle.

— Et pourquoi, petite?

— Pour écouter vos histoires, répliqua Mignonne.

Et elle <;'e«qniva, monta à sa chambre, en redescendit peu après avec un chùle et un charmant bonnet à rubans roses.

— Partons, dit-elle à Jean*

DllAGOXXE ET MUiiNON.NE

— Petite, mnrnrara ronde Antoine, essayant

de retenir encore Mi,:^noiine, tu forais niioux de rester, mon histoire de ce soir est bien bette.

— Alors, rontez-la vite ; le loup-garou racontera, et il y prendra un plaisir si grand (^u'il oubliera qne Totre Mignonne est sur le obemin

du vill.ign.

— Cette pécore, grommela l'oncle Joseph riant anx larmes, obtient toiyoars ce ^a'elte veut do notre faiblesse. Allons, va, petite, et

reviens de bonne heure.

— Tâche surtout de ne pas trop rôver au clair de la lune, dit à son tour l'oncle Antoine.

— Ce serait difficile, il fuit noir.

Et Mignonne poussa un frais éclat de rire et s'en alla escortée par .leaii, qui mit entre elle et lui une distance respectueuse.

Mignonne descendit au village d*ttn pied K'^or et chantant un joli refrain morvandlau qne Jean écoutait avec ravissement en murmurant ii part lui :

— J'aime bien mieux entendre chanter mam'selle Mignonne qu'écouter les histoires de M. le chevalier, auxquelles je ne compirends absolument rien.

Arrivés an village, Mignonne congédia Jean

et entifichez André, le bouclier, auquel elle fit ses commandes. Fuis elle parut au presbytère, j causa une demi-heure au plus, se rendit ensuite chez la couturière de la Châtaigneraie, et enfin, vers neuf heures, elle reprit le chemin du manoir.

A gauche de ce chemin, il y avait une petite prairie bordée de saules et d'aulnes, cUHurëe en outre par une haift \ive ; et, par les tièdes soirées et les nuits obscures, c'était plaisir de s'^ asseoir à deux, les mains dans les mains, et d y chuchoter tout bas ce doux et moelleux langage de l'amour qui est le même par tous pays.

Ce fut là que Mignonne s'arrêta.

Elle s'assit ira pied d*an sanle et se çrit à

rêver. Mais elle ne n'vait qu'A derni, la chère et naïve enfant; elle n'écoutait qu'avec distraction le mvriDure plaintif de la brise disant des peines secrètes au feuillage des arbres; elle ne prêtait l'oreille qu'à demi au cri monotone du grillon...

Ce qui ornnpatt Mignonne tout entière, le bruit qu'elle attendait pour tressaillir, c'était celui des pas d* Albert : le point qui, dans la

nuit, absorbait son attention et ses regards, c'était un petit sentier qui courait blanchâtre et tortueux à travers la vallée et venidt du manoir de la Fattronni^re.

C'était par là qu'Albert devait arriver, et ce-

I pendant Mignonne attendit longtemps, très-

^ I0!i!,'tenips...

Mais elle se répéta toutes les Jolies choses qu'il loi «vait dites lors de leur dernière entrevue, et Mignonne prit tant de plaisir h ces dOuX souvenirs, qu'elle attendit avec patience.

Enfin, elle crut entendre un léger brait, et elle prAta l'oreille attentivemoiit.

Ce bruit grandit en s' approchant ; puis Mignonne aperçut un point noir se mouvant au loin sur la traînée blanche du sentier.

Ce point approcha, approcha, grandit peu à pou, grandit encore...

Et alors Mignonne se leva, et h son tour s'avança vers le point noir comme il s'avançait lui-même vers elle, et bientôt elle dit tOUtbitt :

— Albert, est-ce vous?

— Oui, répondit Albert.

Et les deux amants se pressèrent vivement les mains, et Mignonne tendit son front au jeune homme qui y mit un chaste baiser.

— Chère Mignonne, murmura Albert de sa voix douce et triste, je vous ai fait attendre aujourd'hui, mais ce n'est point ma faute, je fous jure.

— Âh! fit Mignonne d'un ton boudeur, voyons votre excuse, monsleuri

— Ma sœur est mala h", ro pondit Albert. Vraiment! demaiida Mignonne avec compassion.

~ i:ile a été blessée à la ehane par on san*

glier.

— • Mon Dieu! murroara la Jettne fille tremblante, et se sonvpnaiii que, dans la jo;irnée, elle avait entendu ses oncles se frotter les mains et parler de laie et de marcassins; mon Dieu ! pent-êtrp f^f ollp dangereusement blessée...

— Non, répondit Albert, c'est une égratignure. mais qui, cependant, a déterminé la fièvre vers le soir, et je la quitte à présent lealenient. Mais elle a failli périr...

Et Albert raconta à Mignonne ce qui t*était passé, et comment, grâce à Gaston, Dragonne avait échappé à ce terrible danger.

Mignonne l'écootait avec joie; elle comprenait instinctivement que ce pas que Gaston venidt de foire dans l'afTection de la famille de Lancy lui serait certainement favorable à ellemôme, et qu'il se pourrait fort bien faire ope la vieille rancune dâs Laaojr et des l^wii^jonp finit par a*en aller au souffle de e« double amour.

Cependant elle se loa^t des reeommanda-

tinns; li > Onston, et nomme les femmes, si naïves qu'elles puissent être, savent toujours dissimuler paô^itement lenrs impressions, elle fit &

■ Albert mille que-^'ions sur son cotisin, et voulut savoir quel était son genre de vie au manoir de la Fauconniére.

Albert lui répondait avec distraction, et à mesure qu'il parlait, sa tristesse augmentait,

I tandis que Mignonne continuait à caqueter

' co;nme une folle et riait parfois de toat son

I cœur.

DRAGONNE BT MIGNONNE

— Mignonne, dit-il enfin, vftnez vous asseoir ]h. au pied >\o notre saule aimé; il faut que nous causions longuement.

— Ail! longuement, ttOii, dit M^onne, car

il y a dëjàplus d'une heure que je vous attends, et je serai sûrement grundeo on rentrant aussi tard.

— Je serai bref, répondit Albert, mais j'ai à TOUS parler sérieusement, chère Mignonne; notre avenir tout entinr dépend peut-dtre de cet entretien.

Mignonne le mWit, étonnée, vers le saule an pied duquel ils s'assirent, sans pressentir qne la balle de l'oncle Joseph les y pouvait venir chercher.

— Mon Dieu! dit Mignonne, comme vous êtes triste et solennel ce soir!... Albert, que vous aM\ donc arrivé f

— H ion , Mignonne; niaisj*aibeaacoiipréfldchi

— Ahl

— Beancoap, continua Alhert» depuis notre

dernier rendez-vous, et j'ai essayé d^envisager avec calme notre situation.

— Moi aussi, dit Mignonne.

— Chère Mignonne! vous «avec combien je vous aime... • i

— Et moi, ne vous aimé-je donc pas, Albert?

— Je le sais, Mignonne; aussi estn^e pour cela...

Albert s'arrôta.

— Mon Dieu ! fit Mignonne aveo impatience,

qu'est-ce encore?

— Vous savez la haine de nos deux familles?

— Hélas! soupira l'enfant.

— Et quel abîme nous sépare?

— Nous le comblerons de notre amour.

— Chère enfant! reprit Albert bochant la tête, ne l'espérez pas.

— Et pourquoi cela, monsieurt demanda la jeune fille avec assurance.

Elle se souvenait des vagues promesses de .Gaston et elle avait foi en lui.

— Pourquoi, Mignonne? mais parce que vos oncles et mon père sont inflexibles. Mignonne.

— Peut-être.

— Enfant!

— Nous irbns nous jeter à lenrs genoux.

— Ils nous repou.çseront.

— Mous supplierons.

— Peine perdue!

— Ah! vous ne saves pas, Albert, combien

mes oncles m'aiment.

— Je le sais; mais admettons un instant que

leur tendresse soit assez forte pour dominer ; leur haine ut qu'ils consentent à notre union.

— Bh bien ! fit Mignonne aveo j<He, alors ceci va tout seul.

— Non, Mignonne, vous vous trompez encore... Si vos oncles se laissaient fléchir, mon père n'en serait pas moins inexorable.

— Il ne vous aime donc pas, votre père?

— Il me préfère ma sœur.

— Ceci est asses naturel; mais cependant il vous aime.

—Je le crois.

— Et votre mère a un faible pour vous,

— Ma mère est une sainte et noble femme, qui ne sait qne se résigner et prier. Elle obéit toujours h mon père.

— Eh bien, je le fléchirai, moi, votre père... J'irai me mettre à ses genoux, je serai bien éloquente et bien douce, bien persuasive, bien humble; je lui demanderai pardon de tous les torts de nos aïeux... Une femme qui demande pardon, mais c'est à attendrir un roc.

— Vous oubliez. Mignonne, que votre oncle a tué le mien !

— C'est vrai, murmura Mignonne en baissant la tèie et songeant soudain que Gaston n*s«sit peut-î^tre point prévu cette barrière infranchissable.

— Aussi, reprit Albert, plus je songe à notre amour, et plus je comprends qu'il est insensé et que notre union est impossible.

Mignonne soupira et pressa vivement les

mains d'Albert.

— Pourtant, continua-t-il avec émotion, je t'aime, chère Mignonne ! je t*aime avec passion

et délire, et je mourrai de mon amour si cet

i amour demeure stérile.

— Taisez-vous! s'écria la jeune fille en lui plaçant sa jolie main blanche sur la bouche, no dites point de ces vilaines oho.ses, mon Albert.

— Ecoute, répondit-il, éroute-moi. Mignonne!... écoute-moi sans m'interromiwe,

— Je vous écoute, dit-elle.

— Crois -tu qu'il est nécessaire pour être heureux et lorsqu'on s'aime, de vivre là où on est né?

Mignonne enlaea Albert de ses bras.

— Non, dit-elle, le premier coin venu du monde ne sera jamais assez grand pour enfermer notre amour.

— £h bien ! alors, fuyons, quittons le Morvan, toi iaChfttaigneraie, moi la Paueonnière ! . . . partons! allons mi-si îiDn ijiu' nous Irouverons un chemin pour y marcher, un rayon de soleil pour éclairer notre route, Tombre d'nn arbre pour nous abriter des rayons ardr-nts du Midi. Nous irons où tu voudras, an nord ou au sud, en Allemagne ou en Italie, que m'importe ! Je suis jeune et je t'aime, je serai fort! je travaillerai pour toi, ton sourire bénira mon labeur ; nous trouverons bien en un lien quelconque de la terre, pourvu que ce . soit loin d'id, un vieux prêtre qui pratique l'Evangile et sait que Dieu ordonne de pardonner. Nous lui dirons notre

; liistoire, la haino impie de nos pères, et puis notre amour... et il nous unira. Mignonne; il comprendra que c'est noble et bien, à nous qui devrions nous liMïr, do nous aimer et de nous , appuyer l'un sur 1 autre...

— Mon Dieu! interrompit vivement Mignonne, mais vous me proposez de mVnlever, Albert?

— Oui, Mignonne, car c'est la seule issue raisonnable à cet amour qne réprouvent nos deux races.

SdtDcc! Ëcoutex-moi ! {Pap* O.)

— Savez-vous, Albert, que ce serait un crime cela?

— Un crime! Mignonne, pourquoi un crime?

— Parce que nous désobéirions à nos deux familles.

— Mais vous savez bien, Mignonne, que leur désobéir est le seul moyen de vaincre leur obstination.

— Peut-être...

— Oh ! n'essayez point de me faire partager une espérance que vous n'avez pas vous-même, chère Mignonne. Non, vous le .«avez bien, le sang de mon oncle fumera toujours assez pour que mon père...

— Eh bien! répondit Mignonne, nous irons trouver mes oncles; ils feront des excuses, s'il le faut !

— Excuses stériles!

— Mon Dieu! murmura la jeune fille ébranlée, c'est afifreux ce que vous me proposez là?

— Non, et puis nous nous aimerons tant, ma Mignonne bien-aimée, que Dieu nous pardonnera.

Mignonne soupira et se tut.

— Écoutez, reprit Albert, j'ai quelque argent; à peu près quatre mille francs. Je suis majeur, je puis en disposer. Ils sont placés à

Nevers chez un banquier ; il m'est facultatif de les tirer du jour au lendemain. Cet argent nous fera vivre une année ou deux ; pendant ce temps, je travaillerai, j'essaierai d'embrasser une profession honorable et lucrative, puisque je renoncerai à ma part de fortune en quittant le toit paternel.

— Oh! dit Mignonne, je ne redoute pas la pauvreté.

— Mais je ne veux pas que tu sois pauvre, ma Mignonne adorée! fit Albert avec exaltation ; jo ne veux point que jamais tu t'imposes une privation ! que tu sois obligée de refouler un désir, une simple fantaisie... un caprice... J'ai une instruction solide, j'ai terminé mes études ; il me sera facile de me caser convenablement et de te rendre heureuse ainsi.

— Cher Albert! murmura Mignonne avec tendresse.

— Nous irons à Paris, poursuivit Albert, à Paris, la ville où l'on dérobe si bien les joies ou les douleurs de l'àme à tons les yeux; à Paris, cette terre de l'indifTérence oii nul no sonde votre cœur d'un œil indiscret. On voyage aisément, à présent; en une seule nuit, nous pouvons être à Nevers, et le lendemain soir à Paris. 11 me sera facile de me procurer un passe-port; je te donnerai comme ma sœur.

X^oogle

DRACdNNE KT MIGNONNE

— Non, non, dit résolument Mignoune, cela I ne se peut. '

Albert se leva avec vivacité.

— Mignonne, dit-il, vous ne m'aimez pas, je I0 sens...

— Ah ! fit Mignonne éprouvant une émotion sobite, vous dites que je ne Yons aime pas,

ingrat ! ..

Mignonne poussa un cri; elle enlaça de nouveau Albert.

— Soit, murraura-l-elle en pleurant, je partirai, je te suivrai... je ferai ce que tu voudras...

— Alors, rlit Albert, il faut partir demain.

— Demain? flt Mignonne épouvantée.

— Oui, répondit Albtrt.

— Nonl sVAcrll^^Ut, pM d«miin... itttadons...

— A quoi bonf

Mignonne se souvint alors des promesses de Gaston; elle espéra en lui une fois encore, et I c*Mt pour cela qu'elle répondit : Attendollll

— Attendons après-demain, dit-elle.

— Soit, murmura Albert. Mus tout k oottp Mignonne fondit «n larats; '

elle venait de revoir en rêve toute son enfiince, son enfance joyouse et mutiiio, choyée, caressée par ces deux vieillards attentifs et aimants, qui se disputaient le bonheur de la prendre sur 1 leurs genoux, de la porter sur leurs épaules, de ' i<e lever la nuit, sur la pointe du pied, pour s'assurer qu'elle dormait paisiblement dsju son bereean; elle emt entendre broiré à son oreille les mots charm.iti's qu'ils lui prodiguaient à ; l'envi, et ces doux reproches que parfois ils j hasardaient, les larmes anx yeux, lorsqu'elle rentrait tard et les avait mis en peine...

Il lui sembla voir l'intérieur du manoir après 1 saftitte t Vonele Joseph mtsm» et sombre dans • son fauteuil, essayant une grosse larme sur sn joue parcheminée, l'oncle Antoine ayant perdu M gtteté et sa verve de conteur, et parfois se prenant h sangloter. Et puis les valets de ferme, les serviteurs, natures grossières et cœurs d'or, qui soupindent, consternés, durant les longues veillées, en murmurant .

— Pauvre chère demoiselle! pourquoi donc nous a-t-elle quittes, nous qui I aimions tant!

Et Mignonne éclata en sanglots et s'écria :

— Il me faudra donc quitter mes bons oncles!...

Ces mots, naïvement échappés à l'élan de son âme, rencontrèrent un poignant et sonore éclio dans le cœur d'Albert.

Lui aussi, il revit le toit paternel après sou départ... et sa mère pleurant et brisée, et son père se couvrant la fai p de ses deux inain.s comme pour cacher sa honte, ot Dragonne, la balte» lAtalllaitte Dragonne, le ecsur d'aoier et rime fbrtOf qui poserait aveo colère sa main •ur rdpéa dei Lancy des temps héroïques et murmurerait avec colère ; — Il n'y a donc que moi, moi qui sai'< fotrimc. en los veiuos île qui coule encore une goutte de notre vieux sang^

— Mon Dieu ! soupira le j auvre jeune homme, en aurai-je la force?

Ce fut alors que dan.s le sentier qui venait de la Châtaigneraie retentirent des pas précipités.

— Mes oncles! s'écria Uignonn*,' ib me cherchent... fuyez, .\lbert!

— A demain, répondit-il, demain à neuf heures... ici... il le faut!

Et il se prit à courir.

Bn ce moment, Tonde Joseph arrlndt à U

haie (ui le séparait <1p la prairie, et voyant ftlir Albert, il épaula avec cette sûreté de coup d'osil ét de laA^frold du moment txtrtaie qui n'abandonnent jamais un vinux chasseur.

Gaston avait eu grand'peine à suivre M. le baron de Vteax-Loup, qui courait aveo une vé> Incité toute juvénile, pf rolui-ci. arrivé avant lui à la haio, aurès avoir assuré son pied et repris son aplomb, suivait, le fusil & l'épaule et l'œil incliné lur It point de mira» 1* course d'Albert.

Déjà Toncle Joseph avilt le dOlgt tnr U détente, et il allait la presser avec une sage lenteur, lorsqu'une main de fer l'étreignit et lui arracha l'iiMtrument de mort.

Il se retourna pétrifié, et se trouva face à face avec Gaston, qui l'avait enfin rejoint.

•r- Silence! lui dit ce dernier à voix basse, . pas un mot, pas un ori... ne bougez pas...

— Mais... oalbutia Tonole Joseph un peu dégrisé.

Vous êtes gentilhomme, fit Gaston, et je vous l'û rappelé à temps. On n'assassine pas un homme qui fuit, quand on se nomme vieux- Loup.

— C'est Albert de Lanoy...

— C'est possible.

— Et cette femme qui plepre là-bas, c'est Mignonne.

— Qu'on Kavpz-vousf

— Oh ! je le sens.

— Soit. Bh bien ! qtt'Ml*«e qu« «eln prouve?

demanda Gaston très-naïvement.

— Qu'ils s'aiment! murmura l'oncle Jost^ avec rage.

— Ah ! fit Cîaston, en êtes vooi ■ûrt Alen,

pourquoi me faire venir, moi?

Cette question eût embarrassé Toncle Antoine iui-môrne, qui était cependant un lettré et connaissait sur le bout du doigt toutes les combinaisons dramatiques mises en œuvre, j dans ses livres, par la célèbre madame Gottin.

— De deux choses l'une, poursuivit Gaston, à qui le silence de son oncle donnait un avantage réel, de deux choses l'une, ou Albert de

j Lmicr seulement aime Mignonne qui ne Taime

point, iMj ils s'aiment tmis Ii's rl(>n\... I Daus le premier cas, et ce premier cas est ma manière de voir, voici oe qui a d4 arriver : Maître Albert, qui sait que MignoTuie \a au village le vendredi, aura guetté sou passage et lui auraeonté fleurette. Il l'aura poertnivie, et Mignonne, qui est bonno ot naïve, aura eu peur et se sera prise à pleurer, ce jqui n'aura poiut

DiQltized bv GoQglç

empdeM le drMe de «ontiiraer andaoieiuMmeiit

sa cour. S'il en est ainsi, c'est fort lieùrouxque je Toas aie pris le bras à temps, vous eussies eu la flm fïmaê tfUr* du monde, et Mignonne éUttt compromise prir contrcj-coup.

— C'est juste, murmura l'oncle Joseph ; mais erofes-ToiM cependant qn*0 en Mit bien ainsi?...

~- Je le crois, dit Gaston i mais admettons qve Mignonne aime Albort, ce qni eerait na af*

freux malheur, il est plus rtcur'^ux eooora qUO vous ayez laissé courir ce drOie.

— Comment cela?

— Vous me demandez comment, mon clicr oncle? Mais rédéchissez qu'il est impossible, a*aimassent-ils dix fois plus, qae SUgnontta de>

Tienne jiïmais madame de Lancy.

— Uli ! fit le baron en serrant avec colère la poignée de son fusil, je la tuerais plutôt.

— Alors, s'il en est ainsi, le plus simple en cas pareil serait de guérir Mignonne de son amour en la mariant, et je m'y résignerais de grand cœur pour l'Iionneur de notre nom. .

—•Ah ! fit Toncle Joseph qui respira.

— M.iis NOUS setitfz lien, mon cher oncle,

Sue je ne le pourrais plus ai vous aviez tué Âlsrt, ce qui toos conanirait en coar d'amses, ot vous forcerait à dire : J'ai tiré sur M. de Irfuicy, parce qu'il était l'amant de ma niàoe. Est^se clair, cela?

— Oui, rt^pondit M. de Vieux-Loup en serrant les deux mains de son neveu ; vous êtes un brave jeune homme.

— Or, maintenant, continua Gsston, iiouh ne savons pas encore la vérité, et cependant il i'aut b savoir.

— Il faudra bien qu'elle parle, morbleu!

— Bon ! encore de la colère, et pourquoi faire, mon Dienf

— Je TOUS tronve plaisant* aïoniieiir mon neveu.

— Bi tooi hi«n «importé* moncieiir mou

oncle.

— Mais enfin...

— Cimt! lit Gaston, j'ai plus de sang-froid que vous, laiases-moi fure, ou plutôt écoutezmoi d*a1iiord. Noos sommes trop loin de Mi-

gnonne pour qu'elle nous puisse entendn". Volh allai vous blottir là, dans la baie, et ne bougerez...

— Mais...

Il ne fiant pas que Mignonne sache que yom vm vn Alhert, lans cela noni n'apprendrons rien ; c'est le bruit de mes pas qu'elle a entendu, et qui a fait fuir M. de Lanc/ ; vous la cherohet d*an oAté, moi de Tantre; nous sommes en peine, et no nous rejoindrons qu'à la Châtaigneraie. Là, je vous dirai ce qu'il en est Mignonne aime Albert, je Tooe Vabandioîine; si, au contraire, il n'en est rien, il est parfaitement inutile qu'elle apprenne que vous l'avez soupçonnée. Promettei-moi dé ne loi parler de rien.

^ Je vous le promets, mon neveu, .

^ Bt dè n'en sovfBér mot à mon onole

Antoine.

— Je vous le promets également.

— Alors, restes U, je t8Û riyoindra Mi«

pnonno.

L'oncle Joseph obéit à l'injonction de son neveu et s'assit, les jambes oroisées, sar û tronc d'un arbre arraché à la bsiSi pMa son fusil à terre et se dit : .

— Ca g«r(o&-là est fia cmnma Tanfara.

En même temps Gaston enjambait la haie et criait:

j — Mignonne ! Mignonne !

I — Qui m'appelle? répondit Mignonne, respi-'

rant en ne reconnaissant point la vois da set

oncles.

— Moi, Gaston, votre cousin. Et il se dirigea vers elle.

— Chàre Mignonne, ditril, vous nous plongez en nne anxiété indicible, là-hant, k laCfaâtûgnornio. Il ost près da minuit» et nous tous cherchons partent.

Pais, en rabordant, il Ini dit toot bas :

— Silencel écoutez-moi, et répondM4ioi à voix basse, ou tout est perdu 1

Mignonne comprit vaguement et essaya ses larmes. Alors Gaston lui offrit son bras et l'ontrulna dans une direction opposée à la retraite provisoire de Toiiole Joeepn, de façon que celui-ci ne pût surprendre un seul mot de l'entretien qu'il allait avoir avec sa Julie cousine.

Mignonne tremblait bien un peu, mais elle était surtout confuse d'avoir été surprise ainsi par Gaston, donnant un rendez-vous à Albert.

— Ma chère petite cousine, lui dit le jeune homme toiyours à mi-voix, laisses-moi d'abord vous gronder...

— Ah ! Ht Mignonne avec émotion.

— Vous gronder bien fort, étourdie, de votre ' légèreté. 8aTe»-voas bien, ma jolie coasine,

qu'il est près de minuit et que votre oncle Joseph, las de vous attendre, s'est mis à votre reeherohe?

— Mon Dieu!

— Et que j'ai couru après lui?...

-^-Voosf

— Et malheureusement, je B*ai p« Tampt* cher de vous surprendre.

Mignonne tressimiit.

— Que me dites-vous là? raornmra-t-ello.

— La vérité, chère cousine. Notre onole Jo- [ seph était là toatà Tliaurt, à cent pas... il voas

a vue.

I — Ciel !

— Et M. Albert aussi.

— Je sais perdu! mormara Mignonne avec

terreur

DRAGONKË ET MIGNONNE

» Pas encore, mait cela pourrait bien ètro

il vous n'écoutez mes conseils.

— Mais enfin, demanda la jeune fille, qoe doU-je faire î

— M'écoater d'abord atteniiTaiiieiit «t de Toa denx oreilles.

— Je yoQS deonta.

— Et pnbi ne p«a m*iiiterroiiipre à dmque

instant.

. — Je ne vous fnterroniprai pas, je voua le pnnnets.

— £t enfin, m'obéir bien aveuglément et ne rien ne cacher.

— Je vous le jure.

— Écoutez donc, Mignonne. Je sois arrivé à dix hemres à la Châtaigneraie; j*ai fronTé noa

oncles en proie à une inquiétude facile A concevoir si Ton son^e combien ils vous aiment.

— Ail ! je le aais, murmura Mignonne en aonptrant.

— Ils ne tenaient pas en place et bâtissaient, ponr les détruire après et les reconstruire encore, raille suppositions plus ab^^urdcs pt plus fâcheuses les unes que les autres. J ai bien deviné tout (le suite où vous étiei.

— En vérité, fit Mignonne rongisiant dana l'ombre.

• — Et j'ai fait de mon mieux pour les rassurer; mais l'heure marchait toujours et vous n'arriviez pas, ce qui fait qu'à bout de patience et rongé d'inquiétude, rnrirli' Joseph fcprisaon fusil pour courir à votre recherche.

— Ciel?

— Jf l'ni suivi. Il allait plus vite que mxA. Cependant je l'ai atteint assez à temps...

~ Qae voalea-voiis dire! demanda la jeane fille avec effroi.

— Je veux dire, folle étourdie que vous êtes, qu'une seconde plna tard il arrivait, et par votre faute, un affreux malheur...

Mignonne poussa un cri étouffé.

— Notre oncle a failli tuer Albert. Heureusement, je loi ai arraché à tempa son fnsii des mains.

— Mon Diea! mon Dieu ! murmura Mignonne

affolée et frissonnant ù la ponséc du péril terrible auquel venait d ecliaj j>ér sou amant.

— Fort heureusement encore, poursuivit Gaston, j'ai fait un conte à l'oncle Joseph, et il est tout disposé à le croire si vous ne vous trabiisez pas.

— Que faut-il faire?

— Affirmer ce que j'ai avancé, à savoir que M. de Lancy est venu vous attendre à la .sortie du village et qu'il vous a poursuivie de ses galanteries jusqu'au pied de cet arbre o(t voua vous êtes aesise pour vous reposer.

— Je le dirai, fit Mignonne avec soumission. Et insister sortont, ai ïoiiclê Joseph vous

questionne, sur ce que VOUS n^iûnaspaadiitoat M. Albert de Lancy.

— Mais...

— Il n'y a pr\s do ^»at«;eela«stittdiq^8able. Soit, mou cousin.

— N'avez-voéa ploa ei»fiaBM tn moi. Mignonne?

— Oh ] oui...

Alors, laisses-moi m*occnper de votre

bonheur. Je le ferai mieux que vous-même. Maintenant, ma jolie petite cousine, dites-moi bien la vérité... Pourquoi pletnies^voiu toat à

l'heure ?

Mignonne tressaillit à cette question imprévue et en fut tellement surprise que, d'abord,

elle ne répondit pas.

— Soyez sincère, vous me l'avez promis, pria Gaston.

— Eh bien! dit-elle en hésitant, Albert me proposait quelque chose de bien mal...

— Ah !

— Il me disait que nous ne pouviou espérer que nos deux familles consentissent Jtmaia A notre union.

Mignonne s'arrêta et hésita eneoKe.

— Et puis?

— Et il me disait que noua n*avions qn'nne seule ressource.

— Laquelle f

—f De fuir... d'aller à Paris.

— • C'est-à-dire qu'il vous proposait de voua enlever?

— Oui, balbutia Mignonne, je me suis mise à pleurer, en songeant qu'il voulait que je quitte nos bons chers oncles.

Mignonne ne disait point \:\ v'rité tout entière ; mais aussi Mignonne était femme, et la parole ftit donnée à ce sexe enchanteur ponr lui permettre de dissimuler sa pensée.

— Vous aviez raison de pleurer, Mignonne, répondit Gastonavee gravité, car la plus grande

fant<> que puisse eommettre une femme est de fuir le toit qui abrita sa nais.<;ance et ceux qui élevèrent sa jeunesse. Je ne doute point de la ureté de votre amour, mon enfant, mais croyez ien que cette pureté serait ternie sur-le-champ si vous quitties la maiaon de noa oncles pour suivre celui que vous aimez.

Gaston parlait le langage de l'honneur et du devoir.

Mignonne se pendit h son cou.

— Vous avez raison, lui dit-elle, mille fols raison, mon cousin, et j'aimerais mieux renoncer à tout jamais à Albert que commettra une action pareille.

— Bien, mon enfant, très-bien! Et maintenant, ayez confiance en moi plus que jamais ; vous épouserez Albert, j'en ai le pressentiment. Rappelez-vous mes recommandations: si notre oncle vous questionne, répondez-loi que vous n'aimexpasM. de Lancy. Nous voici à la porte de la Châtaigneraie, entrez et courex rassurer l'oncle Antoine. Moi, je rcyoins l'oncle Joseph, et nous vous suivons.

Les choses étaient allées au gré de Gaston. L'oncle Joseph, par un sentier détourné, arrivtàt au pontJevis au moment où Mignonne fnui-chissait le seni! dp la tour etnl!;iit se jeter dans les bras du chevalier de Vieux-Loup.

DBAGONNE ËT MIGNONNE

— Eh bien? fit-il aveo MXÎété, M moment

où Gaston l'atteignit.

— Eh bien, mon cher oncle, j'avais raison.

— Raison ?

— Sans doute. Mignoime n*aim6 pas Albert.

— En vérité?

— Rien de plae vrai. Ce drôle la poursuit sans cesse; elle ne sait comment s'en débarrasser.

— Cornes de eerf 1 ezolama roncle JM^h

avec colère.

— Mais elle sait aussi notre haine, et comme Mignoimo est une bonne et doiico enfant, comme pour rien au monde elle ne voudrait exposer ses bons Tienx oncles à vne qaerelle arec ce diable incarné de Dragonne, elle n'a jainnis osé se plaindre des obsessions de maître Albert.

— Drôle ! murmura l'cmcle Joseph, j'irai dès demain lui coaper les deux oreilles.

— Et Uen TOUS ferez, mon cher onde ; ce*

pendant, il me paraît plus convenabl«^ que ce aoit moi qui me charge de cette petite exécution.

— C'est assez juste cela, monsieur mon ne- Ten, répondit l'oncle Joseph, qui se souvenait totfjjonrs, bien malgré lui, que Dragonne char* geait parfois son fusil avec du sel. 1

— Soyez tranquille. Maintenant, il y a un Vieox-Loup jeune et fort à la Chftt«û|^raie. Patience ! les Lanej ne sont point enoore an bout de leur misère, mon oncle.

— Vive Diea! moniienr mon nom, vons parlez bien.

— Je l'espère, mon oncle.

— Vous parlez, morbleu ! comme un Vieux- Loup du bon tomps jadis. Mius en attendant que les oreilles de mattre Albert divorcent aveo sa tète, rentrons, s'il vous plaît, et laissea-moi embrasser cette petite sotte de Mitonne que j'aime tant.

Gaston et le baron pénétrèrent dans la cuisine où le bon Antoine, installé daos le grand frateail, tenait sur see genoux Mignonne, qu'il couvrait de caresses et grondait doucement.

— Petite sotte, disait M. le chevalier de Vieux-Loup, qui s'en courir au clair de lune et s'exposer à se casser le cou vingt fois au lieu de rester tranquillement au coin du feu à écouter les belles histoires de mm petit onde, qui est un savant comme on n'en voit plus.

— Dites plutôt, monsieur mon cadet, répliqua sèch«Mat l'oade Joseph en entrant, dites plutôt que ce sont vos contes à dormir debout, et qui endorment bien réellement, qui font fuir cette petite pécore qui âdt tourner la tète de son vieil oncle...

Et M. le baron de Vieux-Loup éprouva un accès de jalousie en voyant sa nièce sur les genoux du chevalier, son cadet* et il la prit dans ses bras et la lui enleva, lui mettant deux gros i baisers sur les joues. '

— Venez donc, dit-il à son tour, venez donc | que je vous gronde, mam*sdle... etpenS&tre

même vais^e voua mettre mi pénitence comme

une^tite fille...

L excellent homme pleurait de joie en exprimant cette menace.

— Braves gens! murmura Gaston, quels cœurs ! il faudra pourtant que je les amène à aimer Dragonne pteaqme autant qne Mi* gnonne...

Le lendemum, vers deux heures, Gaston ât demander à mademoiadle de Laney si elle Ton-

lait le recevoir.

Dragonne était levée, mais elle n'avait point quitté son appartement.

Au moment où Gaston entra, elle était enveloppée dana cette robe de diambre cerise qui allait si bien à la blancheur de son cou et de ses mains. Ses cheveux étaient dénoués, son bras blessé caché sous sa robe.

Dragonne était pâle encore, niais sa p.ili nr n'avait rien de fiévreux; elle avait longuement dormi le matin, eon bras ne lui occasionnait plus qne 'h'^? intermittences de douîmir sourde qu'elle réprimait aussitôt par un sourire.

Bile avait voulu ôtre seule et s'était placée au coin do la cheminée où flambait un grand feu, tout près de la fenêtre ouverte, par oii montaient un eonffle de brise et lestiédee par- ! fums de l'automne.

De cette fenêtre, l'œil embrassait le coté sud de .la vallée, c'est-à-dire la partie la plus pittoresque, les prairies longeant la rivière, les rideaux (le i>aule3 encadrant les prairies, les petits villages aux toits de chaume et aux rustiques clochetons, et les grands bois de châtaigniers, et les tours grises en ruine penchées sur le vallon d'un air soucieux et triste, ainsi qu'il convient à la vieillesse autour de qui s'agitent et boniUonnent la joie, le mouvement, la «éve printanière de la vie.

Ce jonr-lj^ le temps était magnifique. Les cimes de» montagnes se dominaient nettement

sur le lileu du cirl, les ariiree du parc cnnservaient encore une partie de leur feuillage, le vent étidt dons, rempli de senteurs mourantes et de vagues harmonies ; le soleil tiède et brillant se jouait sur les tentures de la chambre après avoir réfléchi ses Fayona sur les ardoisos polies d'une tour convertie en colombier; les champs étaient silencieux, les tilleuls du parc, au contraire, remplis de murmures et du ga- ^ouillement de mille oiseaux qui venaient aei grands bois le matin et s'ébattaient parfois sul le potager, oit ils causaient grand dommage.

Cette belle journée, ces odeurs pénétrantes, ces concerts indécis s'emparaient des sens et de l'àme de Dragonne qui, l'œil noyé dans ce panorama charmant qu'on découvrait de sa fenêtre, rêvait et songeait comme songent et rêvent li^s fi inmesà l'heure où bruit doucement au plus profond de leur cœur ce refrain vague I qui n'est parfois qu'un murmure, cette note ' tremblante et perlée qui est l:i prcmifTc î'^ ce I chant jusque-là inconnu, ignoré, etqu on nomme romour.

DBAGO^^NB ET MlUiNONNE

On eût eu peine à retrouver Dragonne la cha$seresHe et la pétulante jeune fille dont les valets de la ChAtaip^neraie Aprouvaioiit si prand effroi, dans cette femme niéluru olique qui feuilletait distraitement nn livi-e qu'elle ne lisait pas, et qui tournait, mm le savoir, le premier reaillet du livre de son c<Eur.

Elle était couchée à demi fnr nue ehnhe Ixauputt balançant avec invonciance sa mule de satin Uea au bout de son joli pied, et faiaant une mantille à ses épaules de ses long! oharanx noirs capricieusement déroulés.

Ainsi posée, Diane de Lancy était belle à désespérer. Ce fut en ce moment que Gaston de Vieoz-Loap entra. Diane leva k demi les yeox sur lai, rougit un peu et M tendit la main :

— Mon IMenl dit-elle^ tous uns donc diassé ce matin ?

— Non, mademoiflalle.

— Vous \enp.7. bien tard... StT«i*voni qn'il est deux heures ?

— Je le sais.

— Je TOOB avais bien prié, répondant, de venir de bonne heure, monsieur ; mais (qu'est Itk prière d'une chasseresse blessée pour un veneur alerte et dispos?

>— Quel vilain reproche, et comme il est injuste ! répondit Gaston, Je ne sois prdsenM ce matin h neuf heures.

— Ah ! bien vrai?

— Sur ma parole : vous dormias, ni*a4-on dit. Dragonne haussa les épaules amo nn geste

dimpatience.

— On aurait fort bien pn m'éreiller, mvrmara>t-eile.

— On a en grandement raison de n'en rien faire, car vous avez eu la IIAvre «ne partie de la nuit et presque au jour.

— BtTons Âtes retourné an pavillon, je présume?

— Mon, répondit Gaston» j'ai passé une partie de la matinée ame vonslear Totre père.

— Et après?

— Aprte, comme vous dormiez toq^ours, je sois allé me promener, mi lln« à la main, dans la forêt qui s'étend presque sons vos fenAfaras.

— Et quel liTro Iniez-vous donc?

mm. Lamartine, ce poète des affligés, ce consolateur de ceux qui souffrent.

— Ce que vous dites là est vrai, répondit Dragonne. Lamartine est le poète d«B flmes en deuU.

— Et cependant, reprit Gaston, je l'avoue à ma honte, je n'ai pas ouvert oe lim.

■ — Pourquoi?

— Je ne sais. Je me sui» Sissi» au pied d'un arbre et J'ai rêvé. La nature nuit aux poëtes. Leur œuvre la plus roraplète ne vaut ni un coin de ce ciel bleu qui parle k nos yeux de l'infini, ni même de ce brin d'herbe verte qni tremble au souffle du vent, qui vit et pense comme nous, dans son humilité, et semble nous dire qu'il n'y a qa*nn créatenr, on poète par enoéUenoe : Dieu.

— C'est juste, murmura Diat^onne, mais vous avez rêvé bien longtemps.

— Je n'en disconviens pas La raison en est que toute rêverie ressemble à la broderie de Pénélope, elle se reeonstmit sans eease. On rôve si peu à Paris.

— Et tant en province, répondit Dragonne avec un malicieux sourire.

— Peut-être, car là seulement on a le temps de descendre au fond de son corar et de l'interroger. A Paris on ne fait que vivre, à la campagne on médite. Chaque heure qui s'écoule pour la grande ville apporte une émotion et efface un souvenir ; chaque heiire qui passe aux champs, sous le ciel bleu et les arbres verts, évoque une ombre du passé et h\t aimer le mirage multicolore de l'avenir. Chacun de nous alorSj en contemplant les horizons indécis, les lointaine bleuâtres, lee demi-teintes et les ombres que le pinrean de Dieu éparpille savnmmpnt sur la terre par les tièdes journées d'automne ou du printemps, ebaenn songe un pen ans jours qui viendront et construw àsâ f^niso le castel en Espagne de ses rêves.

— Pourriez-voos me dépeindre le vdtre, mon^ sieur Gaston ?

— Ah ! soupira le jeune hommes il est le plus facile en apparsnee et le moins réalisable en définitive.

— Mon Dieu! que désuez-vuus donc?

— Presque rien à première vne, une ehose gigantesque en y réfléchissant.

— Et c'est?...

— Un je ne sais quoi qu'on nomme le bonhenr.

— Mais encore a-t-il une forme I

— fodéeise.

— Une base, une donnée, un but!

— Je voudrais, dit Gaston, posséder en un coin bien solitaire du monde, au bord de 1*0céan ou sur le penchant d'une vallée perdue, une maisonnette blanche avec des volets verts, nne tonnelle de Ulas, un jardin, trois ponees de terre, — tout cela estlacUey et...

Gaston s'arrêta.

— Bt paisf fit Dragonne.

— Et la femme que j'aimerais, cette femme entrevue au seuil de la jeunesse, à travers le prisme de notre imagination, dont le regu^ est une caresse, le sourire une espérance, les chastes baisers un bonheur sans ân ; ie la voudrais poeséder sans témoins, loin de tout et de tous; pa.sser ma vie à ses genoux; refaire à mon âge mûr une jeunesse de son amour, à ma vieillesse inclinée nne enAmce étonrdio et folle de nos mutuels et dnnx «ouvenir?.

— Rêve cbanuaiit, murmura Dragonne.

— Vousnves raison, e'est nn rêve.

— Pourquoi ne 80 féoUserait-U pointi fitelle en rougissant.

Gaston étouffa on cri.

Puis il prit la nuûn de Dragonne et lui dit avec passion :

— Croyea^Tons qVon paisse trouver eette iemmef

DBÀGO.N^E ET MIGNONNB

"ùngciom roa^t encore et belsn padique-

ment les yeux.

— Il y a, fit-elle bien bas. une parole de rfiTangile qui dit: « Cherchai* et voat trouyerez... <•

Gaston allait se précipiter aux genoux de mademoiselle de Lanoy, dont la main tremblait dans la sienne, lorsqu'un bruit léger se fit dans i antichambre, et la marquise entra peu aprèa.

Elle ne remarqua point le trouble des deux jeiinea gens et n» § occupa qnc de l'état de la fille.

Le reste de la journée s'écoula sans aue Dra-

Sonne et Gaston ^a«asnt se trouver aeui|« mais sembla à oelin>ot que la marquise et son mari /laient plus affectueux quejamaia et au'on le traitait comme si df^à il eût fait partis intégrante de la famille.

On dîna de hounc heure à la Fauconnière. Après le repas. Dragonne rentra cbez elle» ap« puyée sur le braa il Oiston. Bu la QvUtant* »nv le seuil mAmada sadiaiiiliNi lllilwtd'nne voix émue : -

— Doi»-je me souvenir de la parola de Ym»

vangile que vous me citle« oe matin f

— Oui, répondit-elle an lui prenant doucement la main.

Et comme si elle eût été honteuse de cet aveu, elle entra brusquement ohss elle et s'enferma.

Gaston retourna au salon joindre M. de Lancy, (lui cuLama avec lui une longue discussion héraldique.

M. de Vieux-Loup rentra de bonne heure au pavillon. Il était ivre de bonheur. Aucun aveu formel n'avait glissé sur les lèvres de Dragonne ; mais son regard, son geste, l'altération de sa Toix, tout en elle loi avait dit qu'il était aimé, encouragé, et qu'il ne tenait plus ijirà lui d'Mre avant on mois l'heureux époux de madenoisetle de Uimnr, Pendant la route de la Fauconnière au pavulon, Gaston avait étrelnt son cœur avec ses mains pour l'empôcher d'éclater, •t il se répétait avec une joie qui tenait da délire :

•~ Elle m'aime ! elle m'aime !...

Cependant, lorsquMl fht chez lui, quand un peu de calme fut revenu et que, sa bougie allumée, sa table de nuit roulée près de lui avec le livre qui l'aidait à s'endormir, il se prit à réfléchir à sa situation, il trembla.

Il se mit à frissonner et à trembler en songeant que l'heure allait sonner où la vérité se ferait jour, et CAtta clarté prochaine Téponvantait.

CSar ni la maladie, ni Famour, n'avaient pu apaiser chez Dragonne cette haine violente qu'elle ressentait pour le nom de Vieux-Loup ; car pendant ses nuits d'insomnie et de délire, à ce seul nom elle tressaillait, et son regard lançait des flammes.

Car pjifiri Gaston ne se rt'pétait plus avec cette assurauce ijisoucieasa de l'homme qui ne doute derian:

I — Bah ! il suffit d'un peu d'amour pour réconcilier les Montaigus et les Capulets.

' Comment avouer à Diane son vrai uom ?

j Comment se jeter à genoux et lui dire: L'homme que vous aimez et qui vous aime avec délire est le fils du meurtrier de l'un des vôtres?. . .

Comment enfin oser lever la tète si Dragonne indignée s'écriait : Avez-vous donc pu, sans rougir et mourir de honte, vous asseoir chaque jour à la table de la famille que la vdtre a poursuivie de la haine à travers les siècles? et lorsqu'un ruisseau de sang coule entre nos deux manoirs, avez>vous bien pu souger à réunir nos deux raoM en ane seule!

Ose réflexions subites changèrent llvrease de Ga«ton en une morne stupeur, pulsàlaatiqpettr succéda un désespoir fiévreux.

n arrêta vingt plans, il en détruisit vingt; sa raison repoussait tour à tour les expédients que proposiMt son imagination; tour à tour l'imagination raprenidt lur la raison un despotique empire, et alors II restait dans le domaine du rêve, et se voyait enlaçant de ses deux bras la taille de guèps de Dragonne et lut prodiguait les noms les plus doux.

Et puis le rêva s'en allait sûixs la froide haleine de la réalité, et Gaston lantait son courage faihiir, le rœuF lui manquer» ses yeux

s'emplir de Inrrnas.

— Non, non, se dit-il enfin, tout cela est impossible; c'était un rôve, un rôve de bonhenr comme nul n'en fit jamais, un rêve qui doit se briser et que je briserai moi-môme. Je vais partir, fuir le Morvan, retourner à Paris. Lk, j'écrirai à Dragonne, je lui avouerai tout, et ensuite... Ensuite, reprit-il, qu'est la vie 5ans amour?... J'en finirai avec elle; c'est là mon dernier refuge contre un étemel désespoir.

Mais comin*' il achevait de prendre cette résolution, non moins insensée que les deux .autres, un bruit extérieur le Ht tressaillir et absorba soudain toute non attention.

Des pas légers, maia saccadés criaient sur l« sable m sentier qui conduisait à la porte du sud du pavillon.

Un battement de eaur terrible s'empara de Gaston; il s'approcha en tremUant da la croiiéa et regarda.

C'était Dragonne t...

Dragonne, qui marchait rapidement, mais sans précipitation, vAtue de ses habits d'IuMuna et enveloppée dans son manteau.

Gaston sentit son sang se figer dans ses

veines, une sueur glacée perla soudain à ses tempes, et cette femme qu'a aiuiait avec passion, levant laquelle tout à l'heure UIMiMMfe" nait de mystérieuse volupté, lui fit peur.

Pourquoi mademoiselle de Lancy, qu'il avait laissée chez elle à huit heures du soir souffrante et prise de fièvre, arrivait-elle chez lui à neuf, de ce pas rapide et inégal qui décelait l'agitation ?

Quel mallteur était-il dcmo arrivé k la f auoonnièret

Elle éleva 1a poiuu de «on épé« k U L«atear du visage de Gaitoo. (Pag. 61.)

Gaston était si ému, si tremblant, que Dra^ gonne frappa deux fois à la porte avant qu'il eût pu se décider à aller lui ouvrir.

Il le fit enfin, et il comprit si bien au visage fébrile de Dragonne qu'un événement extraordinaire allait se passer entre eux, qu'il ne lui adressa point une parole, qu'il ne poussa pas un seul cri en se trouvant face à face avec elle.

Dragonne entra également sans mot dire; cependant, Gaston s'aperçut qu'elle déposait quelque chose de long, d'un peu lourd et soigneusement enveloppé, sur un escabeau placé dans le corridor, à l'entrée do la pièce du rezde-chausaée, convertie par elle et le jardinier en salon.

Et Gaston n'osa point lui demander quel était le mystérieux objet.

Dragonne poussa la porte du salon devant elle et y entra. Gaston était descendu de sa chambre si précipitamment, qu'il n'avait point emporté sa bougie ; le salon était donc noyé en une demi-obscurité que les pâles rayons de la nouvelle luiie ne parvenaient pas à percer. Ce-

pendant, mademoiselle de Lancy ne fit aucune objection, ne demanda point de lumière, et elle alla s'asseoir sur le canapé de jonc tressé qui décorait cette pièce.

Gaston se tint immobile et muet devant elle, attendant qu'elle ouvrit la bouche ; elle ne parut point s'en apercevoir et se prit, au contraire, à méditer.

— Monsieur Gaston, dit-elle enfin d'une voix calme, avant de me demander le but et la cause dt: ma présence chez vous à une heure de la nuit aussi avancée, permettez-moi de vous faire une question.

L'accent de Dragonne était froid, sans colère; il était plus terrible ainsi que s'il eût enfermé la moindre nuance d'irritation.

— Mademoiselle... balbutia Gaston, dont le cœur continuait à battre avec violence.

— Vous habitez ordinairement Paris, n'estce pas ?

— Oui, mademoiselle.

— Rue du Hclder, 17, je crois; est-ce bien 17?

— Précisément.

— Et vous avez une maltresse qui se nomme A/urine?

Gaston respira bruyamment.

— Ah! pensa-t-il, c'est une scène de jalousie. Tant mieux. Dieu! que j'ai eu peur!

"»» — l«T ronT«ru*»»f riu tt au. !>

I>UAGOXNE ET ilKiXONNE

— Mais, mademoiselle, reprit-il tout haut, jouant la confusion.

— Répondez-moi, monsieur, je vous en prie. La franchise sied aux <;ens de cœur.

— J'avais une maîtresse... murmura Gaston.

— Peu importe que vous l'ayez encore... Et elle se nommait .Aziirine?

— Oui, mademoiselle... mais croyez que jamais...

Dragonne garda le silence une minute.

— Mademoiselle Azurinc, dit-elle enfin, peut être une personne charmante qu'il y aurait de la maladresse à délaisser.

— Bon, se dit Gaston, le dépit est an des meilleurs champions de l'amour; elle m'aime!...

— Et pourquoi, continua-t-elle sans aigreur, naturellement, et comme si elle eût parlé d'une chose absolument insignifiante, pourquoi ne point avouer hautement la femme qui a cru assez en vous pour vous faire un sacrifice?

Gaston , qui s'abusait sur la tournure que semblait prendre cette explication nocturne, avait reconquis peu h peu' tout son sang-froid ; il s'aperçut donc qu'ils étaient sans lumière, et il s'excusa en termes polis et empressés.

— Tout à l'heure, reprit Dragonne, voua •-illumerez les flambeaux; causons encore un

peu. Nous n'avons, pour le moment, nul besoin d'y voir.

Un nouveau silence suivit cette phrase.

Gaston en profita pour s'approcher de mademoiselle de Lancy; il s'assit auprès d'elle et voulut lui prendre la main.

Elle retira sa main sans afi'ectation et répondit:

— Veuillez observer, monsieur Gaston, que nous sommes seuls, à dix heures du soir, loin de toute habitation et chez vous. Cet isolement vous fait une loi de me traiter avec des égards et un respect qui seraient presque ridicules en tonte autre circonstance. Soyez donc assez aimable, au lieu de vous asseoir près de moi et de prendre ma main, pour vous placer dans, ce fauteuil qui me fait face.

Dragonne s'exprimait toujours avec un calme parfait, qui imposait à Gaston et le dominait bien plus impérieusement que n'eussent pu le faire des paroles irritées et une attitude hostile.

— Vous me disiez donc, reprit Dragonne, que vous habitez rue du Heider et que vous aviez une maîtresse du nom d'Azurine?

— Oui, fit Gaston d'un signe de tète.

— Vous avez également un ami nommé M. d'Epaniy?

— C'est vrai.

DBAQONNB BT HIONONlfB

— Et qoi vous conseillait fort, deniiêrement, daclietor, pour la barratelle de tiiiq ''lillp francs, la juiueut du cumtc Persoiiy, i^li i.ili, une poalichelAl-bran, trnis ans. par Fulgurant et Némosine, pour parler le l:)ii<:age du sport?

— - Mon Dieu ! se dit Gaston , redevenant I inquiet, où don'' veut-elle i ii venir? Bt son calme s'évanouit encore une fois.

— En ce eas, contlnoa Dragonne, les demt lettres que vous aviez dans votre portefeuille, i portefeuille que voua aves laissé toinbar sur le i tapis de ma chambre, sont bien à vousf

Gaston tressaillir et recula vivement.

— Et TOUS vous nommez bien, n'est-ce pas, M. Gaston de Vieon-Loap de la Châtaigneraie? '

Et, à son tour. Dragonne se le\a, IciTihle do san?- froid, belle d'une pâleur livide, et regur- i dant Gaston aYec on csil glacé où ae lisait le | dédain.

Le jeune homme posa sa main sur sa noiirine. avec nn gesta de douleur «aprèue, et se

mit h genoux :

- — Mademoiselle, dit-il, le hasard, l"» fatalité plntdt, nous ont réunis an soir. Je ne vous connaissais po8, j'ignnrnis presque les motifs de la haine qui sépare nos deux races, je ne partageais point cette haine, et si Je vous ai trompée, c'est que j*e'*pé rais... c'est que j'avais foi en ma jeunesse exempte d'arrière-pensée, ' en mon amour né subitement, eu Dieu qai ne j peut point permettre que deux familles, long- | temps ennemies, ne se réconcilient enfin par une alliance. {

Un froid éclat de rire accueillit chez Dragonne ces paroles de Gaston. •

— Je vous ai aimée dès la première heure de notre entrevue, mademoiselle; j'ai pénétré dans rintérievr de votre famille, et elle m'a paru noblement vertueuse; je n»? eoiuiai.s»ais ' point mes oncles, je n'avais pour eux que cette i affection banale qu^on Tooe à des parents inconnus; je l'avonerai même, je profes.>ai< ini mépris fort grand pour leur existence mesqoine, leurs préjugés et leurs rancunes. Tandis que j'étais chez vous, à la droite de voire mère, i ce premier repas qui me fut offert sous voire toit, je me pris & penser qu'il snfdrait d'un peu d'ft*time réciproque pour terminer ce ilifTérenJ aéculaire qui nous sépare; je songeais qu'à Pariajejontaeaiade la ccmsidération générale, | que je passais pour un homme de OOBUr, et que ce titre serait à vos yeux de quelque poids, si je ne préientaia vonsdisaie :

" Dragonne, je vous ai -ne saintemenf . noblement; mon sang jusqu ù la dernière goutte, Bon coeur juscju'à sa dernière pulsation, | viejusqu'à son dernier soupir, mon intelligence jusqu'à ces lueurs extrêmes que commence à { voiler l'agonie, sont à vous ! i

• Je n'ai point hérité de cette folle aniraûi>ité j qui' animait mes pères contre les vôties, je blâme sévèrement leur conduite, et je suis jiersuadé d'avance qu'Us eurent tous les torts. Noua aommes jeunes, nous nous aimons ; le.

siècle où nous vivons fait û des tniditions des âges [irvféileiits. hii'-on^ ''"iiiHie le siècle, et couronnons de iioU t- amou! lu j f conciliation de nos deur familles.

" Je vous aurais dit tout cela, Dragonne; depuis deux jours, cet aveu est sur mes lèvres; l'occasion m'a manqué, ou plutôt le courage, car votre exaltation baineuae pour met oncles me faisait trembler et hésiter... •

Gaston s'arrêta, une larme brûlante roulait sur sa joue; mais l'obscurité régnait, et Dra^ gonne ne ta vit point. Peut-être cette larme î'eùt-elle touchée, car un homme de cœur qui

{ileure est un émouvant spectacle, même pour a femme la pins implacable.

r'raL'i'iHie avait écouté Gaston jusqu'au bout, sans l'Interrompre ni de la voix ni du geste.

— Monsieur de Vieux<Loap, dit-elle enfin, vous auriez eu tort de croire que les haines transmise!) par nos pères se puissent eâ'acer ainsi. Votre nom et celai de Laney jurent Tan à côté do l'auire ; il y a entre nous un ruisseau de sang, dont la dei nière goutte fut versée par votre père en l'<15. L'mnbre de mon oncle le chevalier se dresse devant moi, à celte heure* et m'ordonne de la venger !

— Qoe voulei-vous mre, Dragonnet exelanut Gaston.

— Ecoutez : si le dernier de mes pères tué par un des vôtres était celui qui mourut sous Louis XIII, il y aurait de cela trop long^ temps 111)1,1 que, à la rigueur, nos deux races ne se puissent donner la main; mais depuis, mon oncle, le chevalier de Lancy. est venu, sous Tépée de votre père et provoqué par lui, augmenter le nombre des victimMi a( il 11*7 que trente- deux années.

- — Eh bien! fit ^Gaston anxieux.

— Ne vous disais-je pas, un jour, que longtemps, pendant mon enfance, j'avais rêvé d'aller à Paris, d> chercher le meurtrier de non oncle... et de le jinivoquerf

— Oui, dit Gaston.

^ Bh bien! monsieur Gaston de Vieux- Loup, mon rèvp v;i sVieromplir. Je n'ai pas eu besoin d aller vous cliercher à Pari» et de vous proxoquer; vous êtes venu à moi, VOUS m'avei insultée en me parlant de votre atnour, vous avez outragé de votre présence le toit de mes pères, vouantes doublement compromis et dou« blenient coupable, et cette fois encore lea VieuX* Loup et les Lan( y critiseront le fer.

— Vous êtes folle ! murmura Gaston.

— Allumez les) flambeaux maintenant, monsieur de Vieux- Loup ; les gens de cœur ne se Iwttent point dans l'obscurité.

— Vous êtes folle ! repéta le jeune homme.

— Allumez! vous dis-je. répondit Dragonne, et cette fois avec un tel accent d'autorité, que O.'ision obéit machinalement et éclaira les deux flambeaux à trds branches placée mt la obe-

minée.

Alors U osa regarder Dragonne.

Dragonne avait boutonné jusqu'au menton

■on justaucorps de chassA, et si elle n'avait en la tt'te nue, on eût juré qu'elle était liuinmi'. tant il jr avait de froide audace dans sa pose, de calme, d« eoarronx et d'énergie viiib daoi son regard.

Une^is de plus, Gaston eut peur.

Elle étendit la main vers la porte, et lai dit :

-- Ily a là, sur un escabeau, deux Clpot^s enroulées dans un mouchoir. Ces deux éyévs sont vieilles, monsieur, aussi vieilles qae notre haine; elles datent de la S lint-Barlhélemy. L'écuyer du marquis de Lancy les ramassa toutes dfux apris la mort du son muitre, qui passa la nuit gisant à côté du baron de Vieux-Loup, o^^alcnient trépassé. Ces armes sout demeurées dun^s ma famille comme an dooloureax trophée; je les ai clioisies pnur nous au faisceau de la Fauconnière : sur l'une est gravé l'écussou des Vieux-IiOnp, oe sera la vôtre ; sur l'autre, on voit encore les armoiries des Lancy ; elle ne se brisera pas dans ma main. Veuillez les prendre.

Gaston hésita.

— AJlezi... lui dit Dragonaa d*an ton si impérieux ^a'il obéit encore.

II revint »v«o 1m épéés et lit tendit à Dragonne.

— Voici la vAtre, loi dit-elle; et maintenant

si vous (lies thré;ieii, >i vous savez um* prière, dites-ia, comme je vais en dire une moi-màme, cnr l'on é» uoas deux sera mort avant dix minutes.

Jusque-là Gaston de Vieux-Loup avait été tellement étourdi, tellement anéanti par le eonp

qui le frappait, qu'il avait api sans penser, regardé sans voir, obéi sans comprendre ; mais la utuation devenait trop dramatique pour que ce f t •> étrange ivresse p&t 8« prolonger pim iong-

temps.

Il rejeta donc loin de lui l'épée qoe Dragonne loi tendait, et la regardant en face ;

— Votre haine vous aveugle donc à ce point, loi dit-il, que vous fassiez l'iryvre au dernier de vos ennemis de le prendre pour un lÀuhef

— Un lâche?

Uni, an Iftche, mademoiselle. Avex-vous pa croire qne moi. Gaston de Vieux-Loup, la dernier gentilhomme de ma race, je croiserais le fer avec une remtuc?

— Je ne suis point une femme» monsieur; si Toos fttée 1» demior gemilhomme de votre famille, je suis, moi, le dernier cœur viril lii' 1 1 mienne. JNe vous défendez point de prendre wtte épée. et eroiset-la sans crainte contre la

mientif. car jr; la tiendiai vaillamment; car mon sexe est une triste bouffonnerie du hasard, car j*ai le courage «t la forée d'an homme ; car bien certainement je tire mieux que vous.

— Peu m'importe ! murmura Gaston.

— Ahl vous vous oroyes l^he. reprit Dragonne avec irritation, et vous refusez le < onibat.

bien! moi, Dragimne de Lancy. je vous repute V-\ si vous n'acceptez sur-Ie-chaup. . .Jamais ! dit froidement GasteD.

Dragonne haussa les épaules.

— Vous Taves vonln. dit-elle, monslenr Gaston fit' Vioiix-Ldup, je vous tiens [Kuir un lâche.

. Gaston paitt, mais il ne bougea pas et ne ramassa point l'épée que Dragonne pomMaitdu I pied (levant lui.

i— C est malt mnrmura-t-il, ce que vous faites là, car je vous aime...

Ces derniers mots firent monter an front de Dragonne une -rougeur pourprée.

— Ceci, s'écria-t-elle, est une itouTelle in* sul(p : lâche! trois fois lâche!

Gaston croisa les bras lentement.

— Oui, répéta-t-il, je TOUS aime, et ne suis pniiit un lâche cependant . car je vous dis :

' Vous vous vantiez tout à l'heure de votre supériorité à l'épée ; eh bien f si je prenais ce fer, si je nie (lérenilais. vous m« tnerifZ cfppiidant lôt un tard. Tuez-uioi dune aussiti^c, Dragonne, tuHz-moi sur-le-ehamp. Nom eonmes smIs, je refuse de me sauvq^rder; vous me provoquez, et comme je n'ose relever votre deâ, comme je trctnblc sous votre regard, vous me tuez, e'eef votre droit.

Dragonne ne répondit point, mais em Ma froiih iMont son gant, s'approcha ëe (hMtOn et lui en frappa les deux joues.

Gaston recala d'un pas et s'adossa au mur :

— Pauvre Dratjonne, murniura-t il avec tristesse, tue-moi donc tout de suite, au lieu de me teire ^nsi sonffrir.

— Non, s'écria Drafronne, je ne vous tuerai pas si vous ne vous déléndez. mais je veux que vous porties la marqde étemelle de voire lAclirté.

Et elle éleva la pointe de son épée à la hauteur du visage de Gaston.

Celui-ci comprit, et, désespéré, pour en finir à tout prix, il sa dre-^j^a mr la pointe du pied, si bien que l'épée de Drap^onne, au lieu de l'atteiniire au visa^'o, le frappa à l'épaole et S*/ enfonça de deux pouces.

La douleur lui anaeha un erl, il chancela et pâlit.

Ce cri dégrisa Dragonne, cette pâleur la fit firissnnner ; elle Jeta son épée, reçut Gaston dans ses bras, et folle, en proie à un subit et terrible délire, elle s'écria :

I — Mon Dieu! j'ai tué celui qne j'aimais ! ' Dra'.'onne pouvait croire jus4u'à un cer ain I point qu'elle' avait tué OoMton, car celui-ci, ' bri<c par tant d'émotions p()ii.'iianf''s et t|ui . s'étaient succédé avec une telle rapidité, succombait à une sorte d'affiiissement nmral, bien plus qu'à la iloiili ur qu'il ressentait de la blessure que Dragonne venait de lui faire.

Ce fut alors un spectacle étrange et touchant . que celui de cette femme tenant dans sp< bras son amant évanoui, le portant sur le canapé, déchirant ses vêtement», sa chemise, comme il le faisait pour elle deux jonrs avant, interrogeant avec terreur la pi-ol'ondear de cetto blessure que dans sa folie «Ile avait ouverte ellemême, pleurant et se tordant hs niams, l'appelant des plus doux noms et lui demandant

grftce et pardon de son égarement et de sa | cruauté.

Gaston était toajours évanoui, et Diane cberdMitTainement antoor d'elle et fonillidt iiratilenttnt les placarda iln pavil!i)n pour y trouver des sels ou simplement un peu d'eau fraîche. Il j n'y avait absolament rien ! i

Alors, épouvantée i]o cette pâleur mate qui couvrait les jouea de Gaston, mademoiselle de Laney eut recours k on héroïque «t siogolier remède : elle appuya ses «îpiix lèvres sur le front décoloré du jeune homme et y mit au long baiser.

M. de Viet!x-Lonp rouvrit les yeux presque au^sitôt, et regarda Dragonne avec étonnement. j

Dragonne était àgenoux devant lai, le visage ! haigné de larmes; elle lui pressait les deux | inuiii.s et lui demandait pardon encore. !

— Ah ! l'affreux rêve 1 mnmivra Gaston. .

— Ce n'est point un rêve, répondit-elle, tout j est vrai... je suis un monstre... j'ai eu le ver- ' tige... Gaston, pardonne-moi...

Il remarqua alors quelques gouttes de sang déeoalant de son épaule sur ses mains et jaspant an passage sa chemise entr'ouverte.

Mon Dieu ! répétait Dragonue en pleurant , me pardonneras-ta lamais, Gaston... mon Gaston adoré, toi que j'aimftis «TOO pMSioo... toi 4ue j'ai failli tuer?...

Pour tonte réponse, le jeune homme prit .lans ses mains la tftte boulever^^ée de Diane et I lui rendit ce baiser qu'elle venait de mettre sur > ses lèvres et qui Tavait rappelé à la vie . {

— Mon Dieu! répétait mademoiselle de Uuicy, j'ai été cruelle et folle, mais je t'aimais lantl je t'ai outragé, frappé an visage, puis avec | mon épée... je ne suis pas une femme, je suis ! un monstre... Et tu as été, toi, noble et bon; 1 tu as souffert mes itgores, les bras croisés; ta m'as laissé te frapper, me parlant d'amour quand je te soudletais avec mon gant...

— Chère Dragonne! nrarmura Gaston, la pressant dans ses bras.

— Mais, reprit-elle, ma folie s'en va, la raison revient; je sens que tu es un noble et grand cœur, mon Gaston; que te haïr serait un crime qui révolterait Dieu; que t'envelopper dans cette famille maudite, dont tu n'as (jue le nom, serait te méconuaitre. Aussi, je t'aime, èhér Gaston ; et si ma voix ne snfflt à te le dire, mes lAvres te le diront aussi.

Et Dragonne mit un nouveau baiser au front j de Gaston, ivre de joie et fasciné. j

— Ali ! je le savais bien, dir-il en enlarant de ses deux bras la taille de la jeune tille, je le i savais bien que nous nous aimions, qu'âne longue vie de calme, de joie, de bonheur, nous était réservée... que nous ne pouvions pa.*>, mon donz ange, nous regarder la baîna anx lèvres, : le mépris dans les yeux, parce que nos pères lurent ennemis... Je le savais bien, Dragonne, ma chérie, que notre amour serait la pierre aogalaire de la réconciliation de nos deux races., «t qoe Dieu ne permettrait point que

cette animosité qui traversa les siècles ne pùt se briser enfin devant nous qui sommes jeunes, forts, dévoués, et qui noas sommes aimés dès la première heure.

Gaston jMriait avec feu, il couvrait Dragonne de baisers, et, sous ses chaudes cardises, la jeune fille frissonnait et paratssnit en proie fc une ivresse mystérieuse.

— Noos laisserons mes oncles, continua Ga» ton, monrir dans lenrs vieille* idées et leat rancune ridicule : que nous importe ! Votre père, Dragonne, est un gentilhomme accompli; il a moins de préjugés qu'eux, il ne refusera point le bonheur de son enfant. Nous irons à Paris, la grande ville de l'oubli et du silence, à Paris, où les inimitiés de clocher n'existent ])oint, où il sutTlt d'être jeune et d'aimer pour attirer les regards de la foule et en être envié. Nous nous unirons un soir, à minuit, à la pa» roisse aristocratique de Saint-Thomas-d'Aquiii, presque sans témoins, mystérieusement, ainsi que commença notre amour; puis, si la brise embaumée, le ciel bleu, les doux parfums des ttèdes contrées dn Midi vous séaoisent pins que les rues tunmltucuses et le fracas de la Habylone moderne, eh bien! une chaise de pi)ste attelée sons le porche de Téglise nons emportera vers ritalie : nous passerons l'hiver à Naples, nous y habiterons une villa de marbre blanc assise an bord de la mer et perdue en un massif de lauriers-roses qui î'a')rite des ardeurs dn soleil pendant le jour, et lui chante, la nuit, un refraÎB d'amonr, converti qu'il est pur la brise en un mélodieux instrument.

Ët Gaston passa de nouveau son bras autour de la taille de mademoiselle de Lun^ et continua avec exaltation :

— Tu es belle, ma Dragonne adorée, belle et charmante avec ton visage pàli, tes yeux ' noyés de larmes et ta noire chevelure dénouée sur tes épaules; mais il me faut vous faire une prière, madame, une prière à deux genoux* et vous ne me refuserez point, n'est-ce past

Dragonne répondit par un baiser.

— Quand nous serons unis, reprit Gaston, vous renoncerez, n'est-il pas vrai 7 à ce vilain costume d*ania»me» et vous reprendras vos vêtements de femme, tous lesquels vous êtes, ma Dragonne bien^tkaée, si modeste, si chaste et , si belle... Vous n'ires plus courir les bols et durcir votre pied mignon au contact des cailloux et des broussailles ; vous ne vous exposerez plus ècetalEmix danger que vous avez coam avant -hier, pour la f^'Ioire stérile de lutter presque corps à corp.s avec l'hôte le plus redoutable de nos forêts... vous ne passerez plus ries heures entières h nianier le fleuret dans une salle d ài mes, à moucheter une plaque dans votre chambre à coucher avec un pistolet de salon... dites, me le promettez-vous?

Dragonne ne répondait pas, elle était fascinée...

— Lorsque vous serez madame de Vieux- Loup, poursuivit Otston»

Mais soudain il s'arrêta, car Dragonne, à ce j nom, s'était levée brusquement; l'incarnat qui { couvrait ses joues venait de faire plact» à une pâleur livide, elle avait reculé d'an pas et jeté | on eri, murmurant : — Oh ! ceci était du ver- i tige et de la folie; ceci était an crime sans nom, une impiété sans exemple. Moi! devenir | madame de Vieux- Loup? Moi! porter votre | nom; ce nom oui se diresse enveloppé d'un i suaire sanglant àsftmt le nom de ma famille? Mais vous n'y songWB point, Gaston; mais voua êtes mille fois fou ; votre tôte s'égare et le rêve TOUS reprend... Chiston, acheva Dragonne d*ane voix brisée, mais où perçait un arront de fermeté terrible, avez-voos donc oublié que le sang de mon oncle, le olievalier d« Lancj, a rcgmlli un jour sur los- rn;iins et le visaga on buron de VieuX'Loup, votre père?

Et Dragonne recala encore, comme si elle eût éprouvé hoiite et remords d'avoir ptdar<> de ses bras et couvert de baisers l'enfant du meurtrier.

Les déceptions sont d' autant plus terribles, d'autant pins poignantes^ qu'elles arrivent et j

fondent snr nous à l'hfMiro mftme ok la mocèt paraissait assuré et, pn chain. 1

Gaston n'avait jamais espéré plos fermement, il n'avait jamais cru à son lu tiheur avec autant ^ d'assurance que depuis dix mmuies. Dragonne { vaimit àà lui parler le langage de la passion j avec un enthousiasme tel, que déjà il avait entrevu, comme un mirage, tout le long rêve de bonheur de son avenir.

Et voilà qu'à TiosUnt même oii Dragonne, à i ses genoux, lai livrait aes deux mains et son ' front, lui rt-iiétait avec délire qu'elle rainiàif ; ;\ ce moment même où, llmprudent! il commen- j çait & élever l'édiflce de son amoqr sur la pierre an^'ulaire de son imagination, cette femme qOA déjà il croyait à lui éternellement se redressait froide et éponvantde et loi disait : ■

— Vous faites un rêve insensé et vous savez bien que notre union est impossible, car il y a entre noos an sang qoi fume encore 1

Dragonne et Gaston, après les foudroyantes paroles de la jeune fille, se regardèrent un moment en silence et comme dominés par une stupéfaction douloureuse; enfin, mademoiselle de Lancy revint à lui, prit sa main et lui dit avec une expression d'indiciblé tristesse :

— Non, mon ami, cela ne se peut ; nos pères sortiraient de leur tombe, au besoin, pour nous défendre une pareille alliance si nous osions la projeter. Non, mou oauvre Gaston, je ne serai jamais madame de Vieux-Loup, ét c'est une horrible fatalité, va! car je t'aimais et je t'aime, car je te dois la vie ; car s'il est un homme au

monde à qui il ait été donné de faire battre mon cœur, c'est tw; car enfin, si je ne meurs da douleur, ce c<pur, la seule chose dontjepaisao disposer, t'ai)partiendi*a éternellement.

Elle l'entraîna sur le canapé, le fit asseoir près d'elle et continua :

— Mon Gaston bien-aimé. sais-tu qu'il est de terribles et navrantes destinées, et que la vie est semée de poignantes et sombres souffrances?... Noos nous rencontrâmes un soir, nous étions inconiuis l'un à l'autre, nous ignorâmes tout d'abord quel abîme existait entre nous, et noos nous laissâmes aller tons les deax à cette naïve etdiarmante ivresse qu'un nomme l'amour... Tiens» à cette heure, la dernière que nous passerons ensemble, je puis bien te Csire cet aveu : je t'aima depuis le premier instant de notre entrevue.

Ah! cette course à travers h» boia, le brouillard et la nuit, cette soirée où je te vi^ assis ii notre humble foyer de famille, ne s'elfaceront jamais de ma mémoire... M(m Gaston bien-aimé. nom allons nous quitter, nous ne devons plus nous revoir, mais crois que jamais mademoiselle de Lancy n'acceptera la main d'un autre, que dans lo silenr^' de son cœur elle sera toujours à toi et qu'en vain les jours et les heures, les mois et les ans passeront... ton souvenir ne s'eibcera de mon àme ni de ma mémoire.

Dragonne étouffa un sanglot et reprit :

— Cher Gaston, écoute-moi : la vie de ce monde est un voyage, une heure d'épreuve que les âmes fortes subissent avec c<iurage ; quelques années écoulées et la mort arrive ; mais la mort n'a rien de hideux et de terrible pour ceux qui croient fermement à une autre vie, car il."» savent que cette vie-là est exempte des agitations mesquines et des soncîs de la ndtre. Dans celle-li, les haines s'cfT;i -ent, les àines ennemies se fondent en un baiser, et ceux qui s'aiment ici et que la fatalité sépara sont réunis à jamais et s'aittiernnt éternellement.

Gaston écoutait Dragonne en sanglotant.

— Vous êtes jeune, mon Gaston bien-aimé, jeune, fort, iiitelliirent, et, ce qui vaut mieux encore, vous a\ez un noble cœur. Croyez-vou» que Dieu crée jamais une nature à pan Vfèa complète, car lui seul est parfait, pour quelle se consume en regrets impuissants et s'abandonne au désespoir, et penses- vous que l'inteU ligence n'a point sa mystérieuse et sainte mission parmi la foule? Il faut être fort, mon Gaston, fort et brave; vous avez une belle place à prendre dans le monde, diplomatie on carrières libérales, art ou politique, plame on épée, il vous faut opter sans retard. Vous avez besoin d'oublier, et l'oubli des douleurs de l'àme ne se trouve qne dans les nobles et bonnes actions. Retournez à Paris; travaillez avec courage, devenez un homme utile au paj^s et à vos semblables, célèbre même, si cela se pent. Alors, mon ami, ce but atteint, vous recarili'ivz en arrière, dans la brume de vos suuveuirs.

DRAQONNB BT M10^'()NNB

vous songerez qu'une femme est au monde qui ftms ftccompnptia de ses rœax, de ses prières,

qui trespuillit tout l.a^ imi entendant votre nom qu'on prononçait tiè.s-hau(, et qui, daus le silence, et Nombre de mn eo>ur, se disait :

" .l'ai bien fait ne vouer ov. .necret nin vii->

entière à son souvenir, car il ést digne de nof. •

Gn<tton fit on geste de découragement ot de

douleur.

DnMTonne se leva :

— Adieu, lui dif-eUrt. adieu Ga-ston. noii<» ne nouf» revcrnins plus seul à Seul; m:ii< venez dans dix iiiinute<:. montes, malgré l'heme avanc6i\ k la Faucomiiéro, et prenez conj^v de ma famille; 11 ne faut pas que mon pAre sache janale la cause de notre brusque seiiara' u>n. Vous prétexterez une lettre arriv<'e de Paris qui vous force h partir demain a» point du Jour.

Gaston ne trouvait rien à répondre.

Drasoiine l'enlaca de sen dwnx hras, lui mit M front un nouveau baiser et s'etifiut.

Oastoo écouta, haletant, le bruit de. ses pas s'éloigner dans la nuit. pni!>i s'éteindre. Il de* meur.i longtemps anéanti et brisé sur seuil de la porte, et ce ne fut que lorsque la pendule du petit salon vint à «onnor onze heures, qu'il se rappela le désir de Dragonno et prit le ehemin d« la Fauconnière.

La veillée s*étatt prolongée, oe soir-lk. à la Fauconnière. Le granl salon, où la famille de Lancy pasiiait les longues soirées d'automne, contenait enoofe à oiue lieures et demi ptasées aes hôtes ordinaires.

Après le départ de Gaston, à huit heures, Dragonne s'était levéé et avait témoigné le besoin de pr^^r^ire l'air.

Cette singulieie fantaisip, combattue un momont sans succès, du reste, par la marquise, avait prolongé In veillée du chiUcau.

On attendait Dragonne qui. nos lecteurs le savent, était sortie, enveloppée dans son manteau, portant de.s épées sons son hras et par la petite poite du parc qui donnait sur la forêt, afin d'éearfer tout soupçon et de dissimuler le but réel de sa course nocturne. On s'occupait peu d'Albert au château, non que îe marquis et sa femme n'eussent pour lui une affection solide et sérieuse, maie on le savait d'humeur mélancolique «t rtveaM. et ses iifoéts de solitude, de promenade soi i ni r-' à travers ctiamps, étaient respectés assez pour qu'il jouit d'une complète mMrté.

Albert sortait chaque soir aprt^s dîner, ver<: hvit heures; tantôt il gagnait la forêt, le plus sonvent il se dirigeait vers la plaine. C'était alors qu'il rencontrait Mignonne II rentrait souvent bien avant dans la nuit, mais nul n'y prenait garde, et, à dix heures, lorMine DragniMip. a|)rès avoir tendu son front h ses parents, rejjajfnait sa chambre, le marquis et la marquise rentraient chez enx à leur tour.

Ce aoir-là le marqnia s'était âssoupi dans sa

, bergère, et la marquise travaillait À un oavjfiige ' de tapisserie an moment ob onze henrea et

demi.' siiriii-ii>-'nt. lonqno la porte t'ouvrit et

Dragonne entra.

Elle était fort pAle, cependant elle étdt

( a!m> et dissimulait parfaitement aaioaffrance

murale.

An brait 'qu'elle fit en entrant, le marquis

s'éveilla et Irva la tr>«n •

— Ah! c'est toi, Dragonne, dit-il, ta rentres bien tard.

— Mais non. mon père.

Le marquis étendit le doigt vers la peni dule.

— On//" lieiires et demie, dit-il. Tu as tort,

! mon ('lit aiit, de «"exposer ainsi à l'air de la nuit, avec ta blessure.

— Il fait un temps auperiM, pas an brin de vent et un air tiède.

— Sonffres-ta de ton braaf

— Non.

— Chère Dragonne! murmura la marquise, quelle afl'rease imprudence tu as commise! Ahl

, jure-nous encore que tu ne recommenceras plus.

— OIi! non, répondit Hi iL'iume avec une émotiun subite que ses parents mirent sur le' compte de cette terreur qui natt do souvenir d'un daiif^'i-r.

— Ce M. Gaston de Launay est un brave et digne garçon, fit le marquis. J'ai rarement va

i chez un jeurip homme de vingt-cinq ans autant de sagesse et de maturité réunies à une froide bravoare. U a beaucoup d'esprit, U eauae sentément. il voit josto on toute ohoao, sortoat on politique.

Ce panégjrriqne de Gaston faisait t Dragonne

un mal aflrenx ; c'était l'éloge complaisemrtient délavé d'un mort afmé fait à ceux qui ie pleurent : Gaston était mort pour Dragonne!

^ — Dis-moi, mon enfant, reprit le marquis en I regardant sa fille avec ce malicieux et bon soui riré des vieillards qui Ottnyent de pénétrer les désirs de la jeunesse, irona-nous à Paria le mois prochain?

— A Paris ! fit Dragonne rêveuse; pourquoi?

— Comment, pourquoi? mais ta avais si grande hsite d'Atre au mois do novembre, naguère... Tu nous us parlé tout l'été des bals et des concerts de 1 hiver ; tu {prétendais même que l'antomne était interminable et bien monotone.

1 — Ahl fit Dragonne avec rêverie. '

I — - Td comprends cependant, ma chère belle,

' continua le marquis, tu rnmprend'* qu'à présent

nous avons besoin de passer au moins nos hivers

à Paris.

— Pourquoi, mon père?

— Dragonne, ma chérie, poursuivit M. de Lanoy d'une voix caressante, savflf'Voas qoe vous allez avoir vingr-deul ansf

— Eh bien! mon pèref

— Et qu'il serait temps de tottt ehérehér an ■ mari.

Et le vieillard cligna malicieusement de l'œil.

— .le ne veux pn<; me mirier, réiiondit Dragonti*» ; je veux i>a'<ser ma vie auprès Je maman, anprèi! de vous, mon père. -

— Ta, ta. ta, (il K> marquiii en riant, propos de jeune tille que tout cela.

— Je parle* «érieutenieni, mon pàre.

— Vou« ne pouvez cependant, ma chérie, courir éternellement les bois avec uu pantalon et un fusil! Et quand nous eeroM morUt ohère enfant! que deviendras-tuf

Dragonne enlaça de ses deux bras le cou de •on l'ère, et répondit :

— Vous avez encore de longs jour» à vivre, non père ; mais si Dien vous reprenait à moi, vous et maman, oh liien! n"^ a-t-i! pas des couvents, de saintes maisons où se réfugient et trouvent le repos ceux qui ont souffert et qui pleurent?

— Petite folle 1 murmura le marquis,' pourquoi ces tristes et vilaines fdérnf

— Pourquoi, mon [ipif?...

— Cbul! mademoitteiie, et écoateit-moi bien attentivement.

— .le vous éroute, mon père.

— Comment trouvez- vous M. de Laanayt Dragonne tressaillit et rougit; paie «ne pâleur Tiiorfplle envfihit ses joue»,

— Je ne sais, balbuùa-t-elle.

— Je le trouve charmant moi, dit joypusement le marr^uis, et si les rciiseitriH'mtîiits que je ferai prendre adroitement répondeîtt à l'opinion que j*ai déjà de lui, eh bien, morbleu ! il ne tiendra qu'à lui et à toi, ma chère petite Dra- -gonne...

Dragonne sentit tout son sang refluer vers le coeur, et le courage dont ce cœur s'était pourvu chancela.

— Cest inutile, interrompit^le vivement, je ne veux pa^ me marier.

— Petite entêtée! marmara la marquis...

Bah ! nouâ rectrroitt, «KMame diiMÛeat nos pères les veneurs.

Tandis que le marquis prononçait cette dernière j lirase, Albert de L;>ncy parut sur le seuil du salon. Il s'avança lentement, avec une tristesse et une méianeoUa oti perçait néanmoins une ré>olulion inaccoutumée.

Il vint droit à son père et se tint debout, devant lut, dans l'attitude d'un homme qui va entamer un entretien sol nnel.

— - Pour Dieu! mua bis, dit le marquis ûtonué, expliquez-nous, je vous prie, d'oii voua vient aeite pitysionomie majestueuse et prt^occupéef

— J'ai besoin de vous parler, mou pàre.

— A moi seul?

<— Non, répondit Albert, nous sommes ea famille, personne n'est de trop... Vonlez-wna

ai'ecouter, mon père?

— Certainement, Albert) parlez.

— Mon père, dit Albert d'une voix émue,

mail usîurée, vous avie^ l'aison quainl; durant mon enfance, \oai prétendiez que la nature

«t'était trompée en fui«tut de Dragonne une i femme et de moi un homme. Vous aviez raison,

mon père, c ir je ne possède aucune de ces qii;i-

lités viriles qui sont nécessaires à un homme ! pour bien porter un nohla et viani nom comme

le nôtre.

j ~0ù voulez-vous en venir, mon flls? de- ! Oianda le marquis avec un froid étonnement. j — Mon père, reprit Albert, le sang de nos , aïeux coule dans mas veines, mais je n ai hàeiii

d'aucune de leurs qualités, ja suis vxk gentit-

houme dégénéré.

^ Mon Dien! e*éeria le marquis, mon flls

est fou !

— Non point fou I mon père, mais lâche 1 répondit Albert.

— Par la mordiaal qa« sigaifle tout cala,

monsieur?

I ~ Nos pères, répondit Albert, nous ont légué u iu> v i eille haioa qu'il serait de notra devoir de

t garder.

I — Oui, fit le marquis d'un sigaa. Entre les I Vieiix-Lniip et nous U sxtste an profond et

1 éternel abîme.

I — Je le sais, mon père, et cependant aetta

haine n'ajainni'î trouvé d'écho dans mott caUT, i cet abiiue ne la'.i j iinais épouvanté, i —Au nom (ti! l'i-'H murmura M. de Lancy,

que signifie donc tout cela, Albert» et quai ver» ! tijîe vous prend?

— J'aime Mignonne de 'Vieux-Loup, répon- ' dit Albert avec une fermeté qu'on n'eût point

attendue de sa timidité habituelle.

Ces quatre mots jurèrent tellement à l'oreille i du marquis, il eu l'ut si brusquement étourdi, I ils eurent pour lui une signifloation Si obsottre, j qu'il demeura muet, l'œil fixe, la lèvre ouverte, I ainsi qu'un homme qui serait tout à coup atteint

d'idiotisme.

— Nous nous aimons tous les deux, reprit ' Albert, depuis longtemps, mon père. Ni l'un ni

l'antre nous n'éprouvftmes jamais cette «limosité fébrile "q li f iit monter le .sang au vis.ige d'un L^ncy rencontrant un 'Vieux-L^up sur sua chemin ; nous nous sommes aimés depuis la piamién; liPure que nous pas.sàmes ensemble, et nous .'iOiuiaes à jamais unis l'un ii l'autre par la ' cœur, si la fatalité doit nous défendra ans aatra union.

. Aussi, mon père, je viens à vous pour vous dire :

' « Jo mïi l'enfant dégénéré de votre race, je n'ai de commun avec elle que le nom, et je

j viens vous supplier de me permettre de quitter

i ce nom que je suis indigne de porter. Je vais fuir le Morvan, Paris, la France, ainsi qu'un proscrit qui n'a plus ni patrie, ni famille ; j'irai

î si loin que jama'is ceux qui ont le droit de

' rougir de ma conduite n'entendront parler do moi; nous fuirons tous deux, Mi.i,Monn»^ et moi, nous irons nous cacher en quelque coin perda

' du moude, oii nous nous aimerons iêiu l'ombra et pourrons pleurer sur la fittalîté qni sépara

I À jamais nos deux races. •

Le t«iui*Mi qui IVnUriMit avait Hé j«t« à la in«r. (Pagr 59.)

Albert s'arrêta, dominé par une poignante émotion.

Le marquis gardait un silence farouche et tenait ses yeux baissés, comme s'il eût éprouvé une honte terrible d'entendre un pareil langage dans la bouche de son fils.

Albert s'agenouilla.

— Pardonne7.-moi, mon père! murmura-t-il en sanglotant, pardonnez-moi de briser ainsi votre cœur... mais j'ai lutté, combattu vainement... vainement, j'ai essayé de faire parler en moi la voix du devoir plus haut que la voix de l'amour... l'amour m'a vaincu.

Albert pleurait, il avait pris les mains de son père et les couvrait de baisers. Son père le repoussa tout à coup ; puis, attachant sur lui on froid regard où le dédain et l'indignation étincelaicnt :

— Monsieur, lui dit-il, vous avez raison de vouloir quitter votre nom, car, s'il n'en était ainsi, après le langage que vous venez de tenir, je vous défendrais de le porter.

— Mon père!... supplia Albert d'une voix déchirante.

— Je ne suis plus votre père, répondit le marquis; je m'appelle Hector, marquis de Lancy, et jamais un Lancy ne fut le père de l'amant de mademoiselle de Vieux-Loup.

— Grâce ! murmura encore Albert.

Le marquis retourna la tète, puis il regarda sa fille.

Dragonne avait les yeux baissés; elle comprenait par ses propres tortures ce que devait souffrir Albert.

— Mademoiselle Dragonne de Lancy, dit alors le marquis lentement et avec une froide énergie, vous nous disiez tout à l'heure, k madame votre mère et à moi, que vous ne vouliez point vous marier; il le faudra cependant, mademoiselle ; il faudra que vous preniez un époux auquel je transmettrai mon nom et mon titre, car notre race ne doit point s'éteindre.

— Mon père, murmura Dragonne à son tour et d'une voix brisée.

— J'ordonne ! dit froidement le marquis. Puis il abaissa de nouveau son regard dédaigneux sur .\lbert.

— Relevez-vous, monsieur, lai dit-il ; cessez de pleurer comme une femme à mes genoux; vous n'êtes plus mon fils, mais vous l'avez été. Écoutez-moi donc encore ; il arrive quelquefois, il est arrivé que deux familles longtemps désunies en venaient enfin à une réconciliation, mais lorsque la poudre des siècles avait recouvert la cause de leur animosité séculaire. Il y a trente-cinq ans, monsieur, une réconciliation

entre les barons de Vieux-Loup et les marquis de Lancy était possible encore, car leur dernière querelle remontait à plu» d'un siècle ; mais aujourd'hui, monsieur, un nouvel abime a été creusé, un nouveau ruisseau de sang a passé dans ce vallon qui sépare le manoir de la Châtaigneraie du château de la Fauconnière, et ce sang, qui fume encore, est celui du chevalier de Lancy, mon frère.

Le marquis fut subitement interrompu par un bruit extérieur. Des pas retentissaient dans l'antichambre; on annonça M. de Launay, Dragonne voulut se précipiter pour faire défendre la porte ; le marquis s'y opposa d'un geste :

— Laissez, dit-il, laissez entrer *M. de Launay, sa présence n'a rien d'inopportun; il est bon qu'un étranger assiste parfois à de pareille» scènes; au moins le monde saura que les vieillards valent mieux que les jeunes gens de ce siècle corrompu, où la mémoire des aïeux est éternellement foulée aux pieds.

Gaston entra et s'arrêta sur le seuil, à la vue d'Albert pleurant agenouillé aux pieds de son père, de la marquise muette et tremblante, de Dragonne debout, pàle et les yeux baissés, eu proie ù la double torture de son affection filiale et de son amour.

— Venez monsieur, lui dit le marquis, venez,

car j'ai à vous entretenir de choses graves. Gaston s'avança.

— Cet homme que vous voyez là, monsieur, continua le marquis, est mon Hls, ou plutôt il

{ l'était. Nous avons hérité de nos pères une haine de famille transmise de génération en

I génération ; la fatalité a voulu que chaque fois

' que l'heure du deuil sonnait chez nous, en face de notre manoir, un autre manoir s'illuminât des girandoles d'une fête, et que, lorsque nous nous re|>renions k la vie, au calme, au bonheur, un souffle de mort venant tout à coup de ce même manoir éteignit tout à coup la flamme encore vacillante de notre espérance.

•< On dit bien, monsieur, que la foi chrétienne fait un devoir de pardonner, et l'on a raison. Je sais qu'à la longue les vieilles querelles doivent s'éteindre, que les siècles à venir ne peuvent être éternellement solidaires des siècles passés, et que les petits-neveux seraient fou» d'avoir sans cesse l'épée à la main pour renouveler les différends de leurs aïeux. J'ai si bien compris cela, que, pendant toute ma vie, j'ai évité entre mes voisins et moi la moindre altercation, et peut-être fussé-je allé, un jour, leur tendre la main et leur demander la leur, s'ils n'avaient, hélas! ravivé notre haine commune par une

' nouvelle et sanglante agression.

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