INTRODUCTION, XXIII
mais il n'ajouterai rien au fond des choses, ao prmcipequ'a posé Diderot,
Celui-ci n'avait pas attendu non plus les réclamations de Lessing pour se plaindre que la critique française, tout en négligeant un des principes fondamentaux de Testhé* tique des Grecs, eût surchargé Tart dramatique de règles inutiles et vexatoires. Il ne se montre pas plus indulgent que Fauteur de la. Dramaturgie pour ce goût de la réglementation qui a toujours été un des travers da Tesprit français. « Plus je réfléchis, dit-il, sur Fart dramatique, plus j'entre en humeur contre ceux qui en ont écrit. G*est un tissu de lois particulières dont on fait des préceptes généraux. On a vu certains incidents produire de grands effets, et aussitôt on a imposé aux poètes la nécessité des mêmes moyens pour obtenir les mêmes effets, tandis qu'en y regardant de plus près, ils auraient aperçu de plus grands effets encore se produire par des moyens tout contraires. C'est ainsique Fart s'est surchargé de règles, et que les auteurs, en s'y assujettissant servilement, se sont quelquefois donné beau* coup de peine pour faire moins bien. » « Il y a bien dis la pédanterie dans notre poétique; il y en a beaucoup dans nos compositions dramatiques.. Gomment n'y eu aurait41 pas dans la représentation? » Lessing ne dit rien de plus précis ni de plus fort que ces paroles, quand il se moque, dans la Dramaturgie, de notre amour pour la régularité,
La seule question relative à la tragédie française que les deux écrivains ne traitent point tout à fait de mêipe*, est la fameuse règle des unités. Lessing y touche plufeharr diment que Diderot, sans cependant pénétrer au fond des choses; sans remarquer qu'Aristote, auquel on Fattribue, ne prescrit pas positivement l'unité de temps, et ne dit rien de l'unité de lieu; sans observer qu'elle est Fœuvre, non d'Aristote, mais des commentateurs du moyen âge; que ce ne sont point nos poètes dramatiques qui l'ont appliquée les premiers, mais qu'elle se retrouve à Forigine de tous les théâtres modernes, chez les Espagnols et chiez les Anglais, aussi bien que chez les Italiens et chez nous ;
XXIV î INTRODUCTION.
sans expliquer ni les motifs qui ont décidé Lope de Vega et Shakespeare à s'en affranchir, quoique tous deux la connaissent, quoique lepremiermême en parle avec respect, n les raisons philosophiques qui l'ont fait au contraire adopter sur notre scène, après un examen réfléchi, par Corneille et par Racine. Lessing croit que les anciens ont été conduits à établir les unités de temps et de lieu par la présence du chœur, c'est-à-dire d'une foule de peuple qu'il était difficile de faire voyager et de retenir longtemps loin de sa résidence. Il ajoute que leur souple génie en tire un merveilleux parti, et qu'ils y ont gagné de simplifier leurs actions dramatiques, en éliminant de la scène tout élément surperflu. Il nous accuse, au contraire, de ne pas avoir rattaché très-étroitement les unités de temps et de lieu à l'unité d'action; de ne pas les avoir considérées comme une simple conséquence de celle-ci, mais de leur avoir attribué une vertu particulière, et d'avoir cru qu'en ellesmêmes, par leur seul mérite, elles étaient absolument nécessaires à la représentation.
Ce fut, en effet, le défaut de notre critique. Mais ce ne fut pas celui de nos poètes. On aurait tort de croire, sur la foi de Lessing, que Racine, par exemple, n'ait pas compris combien l'unité d'action serait plus sensible et mieux observée, si l'action se concentrait dans un même lieu et dans un court espace de temps ^ Diderot admirait trop Racine pour accepter cette erreur. Lui-même avait réfléchi à la règle des trois unités, et trouvait des raisons pour ne pas les séparer les unes des auti-es. « Les lois des trois unités, disait-il dans les Entretiens sur le Fils naturel, sont difficiles à observer, mais elles sont sensées. Je serais fâché d'avoir pris quelque licence contraire à ces principes généraux de l'unité de temps et de l'unité d'action, et je pense qu'on ne peut être trop sévère sur l'unité de lieu.
1. A propos des tragédies Je Racine, M.Nisard a très-finement et très-habilement défendu la règle des trois unités. Histoire de la littérature française, t. UI, •h. S.