INTRODUCTION, XXV
Sans cette unité, la conduite d'une pièce est presque toujours embarrassée, louche. » Il n'apportait néanmoins, dans l'étude de cette question, aucun fétichisme, et il reconnaissait franchement tout ce qu'il y avait de factice dans les habitudes du théâtre français.
Avant Lessing, en même temps que Voltaire, il se plaignait qu'on laissât sur la scène, pendant les cinq actes d'une tragédie, une décoration invariable et qu'on n'observât ainsi l'unité de lieu qu'aux dépens de la vraisemblance. « Sur de petits théâtres tels que les nôtres, écrivait-il, que doit penser un homme raisonnable lorsqu'il entend des courtisans, qui savent si bien que les murs ont des oreilles, conspirer contre leur souverain dans l'endroit même où il vient de les consulter sur l'affaire la plus importante, sur l'abdication de l'empire? Puisque les personnages demeurent, il suppose apparemment que c'est le lieu qui s'en va. » Voltaire disait, de son côté, dans son Commentaire sur Corneille : « La mauvaise construction de nos théâtres, perpétuée depuis nos temps de barbarie jusqu'à nos jours, rend la loi de l'unité de lieu presque impraticable. Les conjurés ne peuvent pas conspirer contre César dans sa chambre; on ne s'entretient pas de ses intérêts secrets dans une place publique, le même décor ne peut représenter à la fois la façade d'un palais et celle d'un temple. » Lessing n'avait donc rien à apprendre au plus éclairé des critiques français, lorsqu'il nous accusait d'introduire sur la scène, non pas l'unité de lieu, mais un lieu indéterminé a qui permît de s'imaginer tantôt celui-ci, tantôt celui-là, pourvu seulement que tous les lieux ensemble ne fussent pas trop éloignés les uns des autres, et qu'aucun d'eux n'exigeât une décoration particulière. » Il devait reconnaître que, sur cette question délicate, Diderot s'était affranchi d'avance de tout préjugé national, en écrivant ces remarquables paroles : a Au reste, sur ces conventions théâtrales, voici ce que je pense : c'est que celui qui ignorera la raison poétique, ignorant aussi le fondement de la règle, ne saura ni l'abandonner, ni la suivre