DES MENSONGES DE LA LINDELLE
qu'elle ne demande pas mieux que de lui dire tout; mais que pour le moment une affaire importante l'appelle ailleurs; qu'il attende là un moment, qu'elle sera bientôt de retour. Assurément la confidente a Tintenlion de le livrer aux mains de la reine; elle l'engage à rester, mais non à s*endormir. Égistbe, qui reste suivant sa promesse, s'endort, non parce qu'il Ta promis, mais parce qu'il est fatigué, parce que la nuit est venue, parce qu'il ne voit pas en quel autre endroit il pourrait passer la nuit *.
Le second mensonge de la Lindelle est à peu près de la même force. Après que le vieux Polydore a empêché la reine de tuer son fils, a Mérope, dit-il, demande au vieillard quelle récompense il veut, et le vieux fou la prie de le rajeunir. »
La prie de le rajeunir?
« La récompense de ce service, répond le vieillard, est le service lui-même; c'est de te voir contente. Et que pourrais-tu me donner? Je n'ai besoin de rien, je ne demande rien. Il n'y a qu'une chose que je pourrais désirer; mais il n'est ni en ton pouvoir ni au pouvoir d'aucun mortel de me l'accorder : ce sesait d'être soulagé du fardeau des ans, sous lequel je succombe, etc.*.»
Est-ce là dire : « Allége-moi ce fardeau : rends-moi la force de la jeunesse? » Je ne veux pas dire que ces plaintes sur les incommodités de la vieillesse soient ici parfaitement à leur place, bien qu'elles soient parfaitement dans le caractère de Polydore. Mais un manque d'à-propos n'est pas nécessairement une extravagance. Or, Polydore et le poète seraient véritablement extravagants, si l'un avait mis dans la bouche de l'autre la prière que la Lindelle leur prête impudemment. — « Impudemment! Des mensonges! » De pareilles bagatelles sont-elles dignes de qualifications si
1. Nous supprimons encore une citation de la pièce italienne, que Fauteur a crue nécessaire pour prouver ce qu'il atance. U se donne, en Térité, bien du mal contre cette plaisante boutade de Voltaire. (Trad,)
2. Atto IV, se. Tii. — Nous retranchons la citation du texte italien, dont on a lu la traduction. (Trad,)
rudes? — Des bagatelles ! Si la Lindelle a trouvé la chose assez importante pour mentir, n'est-il pas permis à un tiers de la trouver assez importante pour lui dire qu'il en a menti ?
{n° xliv, 29 septembre 1767). — J'arrive à celui des reproches de la Lindelle qui atteint Voltaire tout aussi bien que Maffei, qu'on se proposait d'atteindre seul.
Je passe sur les deux points où Voltaire lui-même sentait que le coup revenait à son adresse. La Lindelle avait dit que, chez Maflfei, Mérope s'imagine qu'Égisthe est le meurtrier de son fils sur des indices bien faibles et bien peu nobles. Voltaire répond :
« Je ne vous le dissimulerai pas : je trouve que M. Maflfei a mis plus d'art que moi dans la manière dont il s'y prend pour faire penser à Mérope que son fils est l'assassin de son fils même. Je n'ai pu me servir comme lui d'un anneau , parce que, depuis l'anneau royal dont Boileau se moque dans ses satires, cela semblerait trop petit sur notre théâtre. »
Mais s'ensuit-il que Voltaire dût mettre justement une vieille armure à la place de l'anneau? Quand Narbas emporta l'enfant, d'où lui vint l'idée d'emporter en même temps l'armure de son père assassiné? Etait-ce afin qu'Égisthe n'eût pas besoin d'en acheter une neuve quand il serait grand, et qu'il pût se servir de la vieille, qui avait appartenu à son père? 0 vieillard prévoyant I Ne se fit-il pas donner en même temps deux vieux habits de la mère? Ou bien a-t-il pris cette précaution pour qu'un jour cette armure servît à faire reconnaître Égisthe ? On ne faisait donc plus d'armures de ce genre? C'était sans doute une armure de famille, que Vulcain en. personne avait forgée pour son aïeul; une armure impénétrable, ou du moins ornée de belles figures et d'emblèmes, qui suffisaient pour la faire reconnaître aussitôt d'Euriclès et de Mérope au bout de quinze ans? S'il en est ainsi, le vieillard avait bien raison de l'emporter, et M. de Voltaire a sujet de lui en savoir gré : car tout autre que Narbas , au milieu du tu-