XXVI INTRODUCTION
à propos. Il aura pour elle ou trop de respect ou trop (Je mépris, deux écueils opposés, mais également dangereux. L'un réduit à rien les observations et l'expérience des siècles passés, et ramène l'art à son enfance ; l'autre l'arrête tout court où il est, et l'empêche d'aller en avant. »
Lessing est plus original, lorsqu'il remarque finement que nos auteurs dramatiques éludent souvent l'unité de temps, au lieu de l'observer, et que, pour se conformer à la règle, ils accumulent trop d'événements dans un temps trop court. « Sous le titre de l'unité de jour, ils font passer, dit-il, une unité de durée, c'est-à.dire un certain temps où l'on n'entend parler ni de lever, ni de coucher de soleil, où personne ne va au lit, ou n'y va au moins qu'une fois. Voilà ce qu'ils tiennent pour un jour, lors même que les événements qui s'y passent demandent un an pour s'accomplir. » Et, à l'appui de cette critique, il énumère les incidents qu'une seule de nos pièces rapproche les uns des autres dans les limites de vingt-quatre heures,, uniquement pour obéir à la règle, sans tenir aucun compte de la vraisemblance. Mais sa véritable originalité, en traitant cette question, c'est de dire en propres termes ce qu'on n'osait guère dire en France, ce que Voltaire appelait une hérésiCy et ce qui avait perdu Lamotte dans l'opinion des gens de goût, c'est de poser en principe qu'on peut écrire des tragédies excallentes sans observer les unités, et des tragédies détestables en les observant. La critique française était en général trop absolue. Elle prétendait ramener toutes les conceptions dramatiques à l'idéal tragique qu'elle s'était fait elle-même, et imposer ses préceptes comme des articles de foi. Elle élevait la règle des unités à la hauteur d'un dogme hors duquel il ne restait aux écrivains aucune chance de salut. Elle répétait, comme des paroles d*oracle, les vers trop exclusifs où Boileau résume la doctrine de nos poètes :
Qu'en un lieu , qu'en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.
INTRODUCTION. XXVIl
Lessing s'insurge contre une théorie qui, sous sa forme impérative, condamnerait au nom de Tart le théâtre de Shakespeare et celui des Espagnols, Il ne peut souffrir que les Français se persuadent que leurs pièces sont supérieures aux pièces des autres nations, par cela seul que les unités y sont observées; et, à propos de MéropCy il laisses échapper ces paroles hardies, les plus hardies que la France eût encore entendues depuis que ses théories dramatiques régnaient en Europe : « Que la Mérope de Voltaire et celle dô Maffei durent huit jours et se passent en Grèce en sept endroits différents! Peu importe... La plus étroite régularité ne peut pas compenser la plus petite faute dans la peinture des caractères. »
Ce fut un coup porté à Tinfaillibilité de notre critique, à l'influence incontestée qu'exerçait notre théâtre sur toutes les scènes de FAllemagne. Par des attaques si vives et si bien dirigées, Lessing atteignait son but, il discréditait Tesprit français et affranchissait son pays du joug de notre poétique. Avant lui déjà, plus d'un étranger avait touché à Tarche sainte et soulevé des objections contre la règle des unités, mais avec plus de précautions et de timidité. Qu'on lise la préface que Samuel Johnson plaçait en tête d'une édition de Shakespeare trois ans avant la publication de la Dramaturgie (1765). Les unités y étaient combattues par des raisons très-fines et très-originales. Le savant docteur y établissait que nous ne devions pas plus chercher au théâtre l'imitation exacte de la réalité, que nous ne demandons à un paysage de nous procurer, parla peinture d'un arbre ou d'une source, la sensation de l'ombre ou celle de la fraîcheur; que la tragédie s'adressait avant tout à l'imagination des spectateurs; que le poète dramatique, en mettant en drame les événements de l'histoire romaine, ne prétendait pas faire passer les acteurs pour de vrais Romains; qu'il y avait par conséquent, dans l'art dramatique comme dans tout art, un peu de convention, et qu'il n'était pas plus interdit de déplacer le lieu de la scène, pendant les entractes, que