‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 111 sur 226 · VOLTAIRE ET LES UNITES · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET LES UNITES

ces événements aient pu s'accomplir dans cet espace de temps; mais que d'empêchements moraux ! Sans doute, il n'est pas impossible, en douze heures, de demander une femme en mariage et de se fiancer avec elle; surtout quand on la traîne de force devant le prêtre. Mais quand les choses se passent ainsi, n'exige-t-on pas du moins que tant de violence et de précipitation soit justifié par les motifs les plus graves et les plus puissants? Et quand on ne voit pas ombre de motifs de ce genre, est-ce qu'un fait qui n'est possible que physiquement devient pour cela vraisemblable?

Le pays veut se donner un roi. Il ne peut être question que de Polyphonte ou d'Égisthe absent. Pour faire évanouir les prétentions d'Égisthe, Polyphonte veut épouser sa mère. Le jour même où le choix doit avoir lieu, il lui fait sa demande; elle le repousse. L'élection suit son cours, et iechoixtombesurlui.Polyphonte est donc roi, et l'on devrait croire qu'Égisthe peut maintenant paraître quand il voudra : le nouveau roi peut patienter avec lui. Point du tout; il tient au mariage et veut absolument que ce mariage s'accomplisse ce jour même, le jour où il a offert à Mérope sa main, le jour où le peuple l'a proclamé roi. Quel ardent amoureux pour un si vieux soldat ! — Mais son amour n'est que politique pure. — Encore pis! Maltraiter ainsi ceux qu'il veut engager dans ses intérêts! Mérope lui avait refusé sa main quand il n'était pas encore roi, quand elle devait croire qu'en lui donnant sa main elle l'aiderait à monter sur le trône. Maintenant, il est roi, et il l'est devenu sans s'appuyer du titre d'époux de Mérope : qu'il renouvelle sa demande, peut-être ne sera-t-elle plus si mal accueillie. Qu'il lui laisse le temps d'oublier la distance qui les séparait auparavant, et de s'accoutumer à le regarder comme son égal : peut-être ne sera-ce pas long. S'il ne peut la gagner, que lui sert de la contraindre? Les partisans de Mérope ignoreront-ils qu'elle a été contrainte ? Ne croirontils pas avoir une raison de plus pour le haïr? Ne sera-ce pas une raison de plus pour eux de se joindre à Égisthe

dès qu'il paraîtra et de confondre sa cause avec celle de sa mère? En vain le sort a livré maintenant cet Égisthe en personne aux mains du tyran, qui depuis quinze ans a poursuivi son œuvre avec tant de circonspection ; en vain le destin lui offre ainsi un moyen de régner sans compétiteur, moyen beaucoup plus court et plus sûr qu'une alliance avec la mère d'Égisthe. Non, il veut se marier, il faut qu'il se marie; et cela, aujourd'hui même, ce soir. Le nouveau roi veut partager cette nuit même la couche de la vieille reine, ou tout est manqué. Peut-on s'imaginer quelque chose déplus comique? de plus comique, dis-je, au théâtre; car dans la réalité, on ne peut supposer qu'une pareille idée vienne à un homme qui aurait une étincelle de bon sens.

Et maintenant, à quoi sert au poëte que les faits particuliers de chaque acte n'exigent pas pour s'accomplir beaucoup plus de temps que la représentation de l'acte; et que ce temps, ajouté à celui qu'il faut compter pour les entractes, ne fasse pas, à beaucoup près, une révolution entière du soleil? A-t-il pour cela observé l'unité de temps? Il a gardé la lettre de la règle, il n'en a pas gardé l'esprit. Ce qu'il fait arriver en un jour peut, il est vrai, s'accomplir en un jour; mais jamais un homme sensé ne fera tout cela en un jour. Ce n'est pas assez de l'unité physique de temps; il y faut encore l'unité morale, qu'on ne peut blesser sans que tout le monde le sente ; tandis que la violation de l'autre, bien qu'elle entraîne le plus souvent une impossibilité, ne choque pas aussi généralement, parce que cette impossibilité peut n'être pas aperçue de beaucoup de gens. Si, par exemple, les personnages d'un drame se transportent d'un lieu dans un autre, et que ce voyage seul exige plus d'un jour entier, la faute n'est sensible que pour ceux qui savent la distance du premier lieu au second. Or, tout le monde ne connaît pas les distances géographiques ; mais tout homme peut observer en lui-même quelles actions ne demandent qu'un seul jour, et quelles en exigent plusieurs. Le poëte donc qui ne sait observer l'unité phy-

Page 1