DU CARACTERE DE POLYPHONTE
multitude et la variété des événements qui pourraient s'y passer.
Personne n'aurait trouvé mauvais qu'ils adoptassent cette interprétation; car on peut avec cela faire encore d'excellentes pièces, et le proverbe dit : « Perce la planche là où elle est le moins épaisse. » Mais il est juste au moins que je laisse mon voisin la percer au même endroit. Il ne faut pas que je lui montre toujours le nœud le plus dur, la partie de la planche la plus rebelle, et que je dise : « Perce en cet endroit-là; c'est là que j'ai l'habitude de percer. » Et cependant, c'est là ce que crient tous les critiques français; et particulièrement quand ils abordent les ouvrages dramatiques des Anglais. Quel bruit ne font-ils pas de cette régularité, qu'ils ont cependant si fort allégée pour eux-mêmes!..
Mais je suis las de me traîner ainsi sur les éléments. Plût au ciel que la Mérope de Voltaire et celle de Maifei durassent huit jours, et que la scène se transportât dans sept villes de la Grèce, pourvu qu'on trouvât dans ces tragédies des beautés que me font perdre de vue toutes ces discussions de pédants l
La régularité la plus stricte ne peut compenser la plus légère faute dans les caractères. La légèreté avec laquelle Polyphonte parle et agit souvent chez Maffei n'a pas échappé à la Lindelle. Sans doute, il a bien le droit de se moquer des maximes frivoles que Maifei met dans la bouche de son tyran. Se débarrasser des plus nobles et des meilleurs citoyens; plonger le peuple dans les plaisirs qui peuvent l'énerver et l'eiféminer; laisser impunis les plus grands forfaits sous couleur de compassion et de clémence, etc. , voilà les principes de Polyphonte. Mais s'il y a un tyran qui adopte celte absurde manière de gouverner, du moins il ne s'en vante pas. C'est ainsi qu'on dépeint les tyrans dans les déclamations de collège; mais on n'en a pas encore vu un qui parlât de soi en ces termes^.
1 . Act. III, se. II. {Noie de Vauteur). — Nous ne reproduisons pas la citation du passage de l'auteur italien, dont on "vient de lire le résumé. {Trad,)'
nS THENTE-HUITliSME SOIRÉB.
Je Tavoue; Voltaire ne prête pas à son Polyphonie des déclamations si glaciales et si vaines; mais de temps en temps il lui fait dire aussi des choses qai certainement ne viennent pas sur les lèvres d'un homme de ce caractère. Exemple :
Des dieux qudquefois la longue patience
Fait sur aous à pas knts de8cendi*e la vengeance.
Un Polyphonte aurait bien sujet de faire cette péflexi<ai;mais il ne la fait pas. Encoce iiK)ins la fera-t-il au moment où il s^excite à un nouveau forfait :
Eh bien, encor ce crime!...
J'ai déjà dit un mot de Firréflexion et de la précipitation avec laquelle il agit envers Mérope. Sa conduite envers Égisthe est encore moins conforme au caractère astucieux et résolu que le poète lui prête dès le commencement '. Égisthe n'aurait pas dû être admis au sacrifice. Qu'irait-il y faire? Prêter serment d'obéissance? Aux yeux du peuple? Aux cris de désespoir de sa mère? Ce dont Polyphonte se gardait auparavant ne doit-il pas infailliblement arriver là? Il s'attendait à tout de la part d'Égisthe : celui-ci ne redemande son épée que pour vider i'nrï coup la querelle entre eux deux; et il laisse ce téméraire s'approcher si près de lui devant l'autel, où le premier objet qui lui tombera sous la main peut lui tenir lieu d'épée?
Le Polyphonte de Maffei ne commet pas de pareils contresens : car il ne connaît pas Égisthe, et il le prend pour un
1 • Si ce fils tant pleuré dans Messène est produit ,
De quinze ans de travaux j'ai perdu tout le fruit. Croiii-mai, ces pr^iigés de sang et de naissance Revivront dans les cœurs, y prendront sa défense. Le souvenir du père et cent rois pour aïeux , Cet bonnenr prétends d'être issu de nos dieux , Les cris, le désespoir d'une mère éplorée , Oétroifont ma puissance enoor mal assurée.
Acfte I^ ic IV. {Cité par Taulenr.)
DU CAmAcrrfi&B dv liÉitOFS. 227
ami. QwIIe raison anrak-ilieve peur te tenir éimgnêâe Imi à Taialel? Personiie ne faisatH atlen1»oii aox iDOiivemeifts d'Ëgistfae; te coup B^ ifait, et il 6'«pppète an second a^anft qu'il vieime à l'esprit de personne de vengerte prenier.
« J'ajanlerai eocope, 4it la LindeUe, «f«e qmnd la noae (chez liaffei), (voyant «cm fils mort, dit ^u'eUe vetKt anraekerte cœur au meurtrier et le déchirer avec les dents, elle parie en cannibale plus encore qu'en mère affligée^ et gu'il >iaut <de ia décence partout ^ »
Très-bienl mais la Mérope française b beau être trop délicate ponrTOuloîr manger ainsi Tin cœnr tout cru, sans sel m poivre; il me semble qu'au fond elle e^ tout aussi cannibale que la Mérope italienne.
(n® xlvii, 9 octobre 1767). — Et comment cela? — Esft-îl vrai qu'on doit juger des gens par leurs actions plutôt que par leurs paroles; qu'un mot vif, échappé dans la chaleur de la passion, prouve peu sur le caractère d'un homme^ et qu'un acte réfléchi et accompli de sang-froid prouve tout? Eh bien, on va voir qne f ai raison. Mérope s'abandonnant à Tinquiétutle et au chagrin dans l'incertitude où elle est du sort de son fils, et craignant pour lui les plus funestes hasards ; Mérope étendant sa plié sur tous les malheureux, dans la pensée que son fils absent est peutêtre accablé de maux; Mérope est Fidéal dTune mère, idéal beau et touchant. Et si, en apprenant la perle de l'objet de sa tendresse, elle tombe comme foudroyée par la douleur; si, apprenant que le meurtrier est en sa puissance, elle se relève soudain, s'enflamme de fureur, menace de tirer de lui la plus terrible vengeance, et n'attend pour la tirer réellement que d'avoir cet homme sous sa main; je dis que Mérope représente toujours te même idéal, seulement dans un état violent, où il gagne en expression et en "énergie ce qu'il perd en beauté touchante. Maïs Mérope prenant son temps pour cette vengeance, méditant ses dispositions,
4. L'siAear elle ici k psHtge ée Moffin. (*ot. fl,«e,^.) (TVatf.)
arrangeant des solennités pour ce dessein; Mérope qui veut être elle-même le bourreau, qui veut torturer plutôt que tuer, qui ne veut pas punir, mais repaître ses yeux du châtiment; cette Mérope-là est-elle encore une mère? Je ne dis pas non; mais c'est une mère comme nous en imaginons chez les cannibales; une mère du caractère des ourses. Je ne m'oppose pas à ce qu'elle plaise ainsi; mais que celui à qui elle plaît ne me le dise pas, ou il m'inspirera autant d'horreur que de mépris.
M. de Voltaire mettra peut-être encore ce défaut au compte du sujet; peut-être dira-t-il qu'il faut bien que Mérope veuille tuer Égisthe de sa propre main ; ou bien que c'en est fait de tout ce coup de théâtre tant apprécié d'Aristote, et qui a tant charmé autrefois le peuple si sensible des Athéniens. Mais M. de Voltaire se tromperait de nouveau, et prendrait encore une fois pour le sujet les changements que Maffei y a volontairement introduits. Le sujet exige que Mérope veuille tuer Égisthe de sa propre main, mais non qu'elle s'y apprête avec réflexion. Et il ne paraît pas qu'elle l'ait fait ainsi chez Euripide, si d'ailleurs nous devons prendre la fable d'Hygin pour un extrait de SSL tragédie.
Le vieillard annonce en pleurant à la reine que le fils qu'elle lui a confié a échappé à sa surveillance. Elle vient justement d'apprendre qu'il est arrivé un étranger qui se vante d'avoir tué le jeune homme, et que cet étranger repose tranquillement sous son propre toit. Aussitôt elle saisit le premier objet qu'elle trouve sous sa main, court en furie à la chambre où se trouve le dormeur; le vieillard la suit, et la reconnaissance a lieu à l'instant où le meurtre allait s'accomplir.
Tout cela était très-simple, très-naturel, très-touchant et tout à fait humain. Les Athéniens tremblaient pour Égisthe sans prendre Mérope en horreur. Ils tremblaient pour Mérope elle-même, que sa précipitation excusable exposait au danger de commettre un meurtre sur son propre fils. Quant h Maffei et à Voltaire, ils me font trem-