DES COUPS DE THÉÂTRE
Je veux, sur ce point, laisser parler à ma place le critique le meilleur qu'aient les Français, à savoir Diderot.
« Dans les pièces compliquées, dit-il >, l'intérêt est plus TefFet d'un plan que des discours; c'est, au contraire, plus Teffet des discours que du plan dans les pièces simples. Mais à qui doit-on rapporter l'intérêt? Est-ce aux personnages? Est-ce aux spectateurs? Les spectateurs ne sont que les témoins ignorés de la chose. — Ce sont donc les personnages qu'il faut avoir en vue. — Je le crois. Qu'ils forment le nœud sans s'en apercevoir; que tout soit impénétrable pour eux; qu'ils s'avancent au dénouement sans s'en douter. S'ils sont dans l'agitation , il faudra bien que je suive et que j'éprouve les mêmes mouvements.
« Je suis si loin de penser, avec la plupart de ceux qui ont écrit de l'art dramatique, qu'il faille dérober au spectateur le dénouement, que je ne croirais pas me proposer une tâche fort au-dessus de mes forces , si j'entreprenais un drame où le dénouement serait annoncé dès la première scène, et où je ferais sortir l'intérêt le plus violent de cette circonstance même.
c( Tout doit être clair pour le spectateur. Confident de chaque personnage, instruit de ce qui s'est passé et de ce qui se passe, il y a cent moments où l'on n'a rien de mieux à faire que de lui déclarer nettement ce qui se passera. 0 faiseurs de règles générales, que vous ne connaissez guère l'art, et que vous avez peu de ce génie qui a produit les modèles sur lesquels vous avez établi ces règles , qu'il est le maître d'enfreindre quand il lui plaît!
«On trouvera dans mes idées tant de paradoxes qu'on voudra; mais je persisterai à croire que , pour une occasion où il est à propos de cacher au spectateur un incident important avant qu'il ait lieu , il y en a plusieurs où l'intérêt demande le contraire. Le poète me ménage , par le secret , un instant de surprise; il m'eût exposé, par la confidence, à une longue inquiétude. Je ne plaindrai qu'un instant celui qui sera frappé et accablé dans un instant. Mais que deviens-je, si le coup se fait attendre, si je vois l'orage se former sur ma tête ou sur celle d'un autre, et y demeure longtemps suspendu?...
<( Que tous les personnages s'ignorent, si vous le voulez; mais que le spectateur les connaisse tous. J'oserais presque assurer
1. Dans sa Poétique dramatique, à la guite da Père de famille, (N. de Vaut.)
T&XNTE-HniTI5M£. SOIBÉE.
qu'un sujet où ks réticences sont nécessaires est us sujet ingrat; et qu'un plan où Ton y a recours est moins bon que si Ton eût pu s'en passer. On n'en tirera rien de bien énergique ; on s'assujettira à des préparations toujours trop obscures ou trop claires. Le poëme deviendra un tissu de petites finesses, à l'aide desquelles on ne produira que de petites surprises. Mais tout ce qui concerna les personnages est-il connu? J'entrevois dans cette supposition la source des mouvements les plus violents*..
« Pourquoi certains monologues ont-ils de si grands effets ? C'est qu'ils m'instruisent des desseins secrets d'un personnage ; et que cette confidence me saisit à l'instant de crainte ou d'espérance. Si l'état des personnages est inconnu ,. le spectateur ne pourra prendre à l'action plus d'intérêt que les personnages ; mais l'intérêt doublera pour le spectateur, s'il est assez instruit et qu'il sente que les actions et les discours seraient bien différents si les personnages se connaissaient. C'est ainsi que vous produirez en moi une attente violente de ce qu'ils deviendront, lorsqu'ils pourront comparer ce qu'ils sont avec ce qu'ils ont fait ou voulu £ghire. o
ApipHqxiCLeeci k Ëgi^be^ et voyez pour lequàL des àexuL plans Diderot se déeiar eradt : est-ee pour rancxei» pian d'En-* ripkie, où l«s spectateurs, dès le eomraenccinenty connais^ sent aussi biien Égisthe qu'il se connaît lui-même; ou pouT Te nouveau plan de Maffei, si aveuglément adopté par Voltaire,, où Égisthe est une énigme pour lui-même aussi bien que pour les spectateurs, et fait ainsi de toute la pièce (C un tissu de petites ûnesses à. l'aide: desquelles on ne produiit que de petites surprises? »
Kderot n'a pas tout k fait tort de doonfer pouroeiiie autant que bien fondée sa doctrine sur l'inutilité et la pauvreté de tous ces m3rstères et de toutes ces brusquas surprises qui se rapportent au spectateur. Ses idées sont neuves en effet sous leur forme abstraite; mars elles sont trèsanciennes dans les modèles mêmes d'où elles ont été tirées. Elles sont neuves en ce sens que ses prédécesseurs avaient toujours soutenu le contraire; mais parmi ces prédécesseuirs» il na faut compter ni Ariâtote ni Horace :
DES- PliLÛLOaU&a IV'EURIPII^E. t»
€e«Xr-GL u'oni absolusient rien dit qui pût autoiriser chez leurs iiUerprètes et leurs successeurs cette prédllectioa {>our la théorie qu'ils out adoptée; et quant aux heureux effets de cette théorie» ces derniers n'ont pu les observer ni dans la majorité des ouvrages de Tantiquilé y ni dans les meilleurs.
Parmi les anciens, Euripide surtout était si sur de son fait, qu*il montrait presque toujours d'avance- aux spect^ teurs le but où il voulait les conduire. Je serais même fort disposé à. entreprendre k ce point de vue la défense de se& prologues^ qui déplaisent tant aux critiques modernes.
« Il ne suffit pas« dit Hédelin, que le plus souvent il fasse raconter tout d'abord aux spectateurs par un de ses personnages principaux tout ce qui s'est passé antérieurement à Faction; il emploie plus souvent encor« pour le récit un dieu de qui nous devons admettre qa'il sait tout , et par qui il* noxi9 apprend non-seulement ce qui est arrivé^ mais tout ce qui doit arriveiT. Nois apprenons ainsi: de» le eommeneemest k: dénouement et toute la catastrophe, et uaus voyoas venir de loin tous les aceidentà. Mais c'est un déCaut très^aensible,. qni est tout à lait contraire à Tincertitude et à Tatteute qui doivent sans cesse régner au théâtre, et qui détruit tout Tagrément de la pièce^ qui repose presque uniquement et exclusivement sur la nouveauté et la surprise *. »
Won, le pTits tragique des poètes tragiques n'avait pas une idée si mesquine de son art; il savait que cet art est susceptible d'une perfection beaucoup pins haute, et queïa satisftictibn d'une currosilé puérfle est te moindre but auquel il doive prétendre. Il ne craignait pas de faire con^ naître d'avance aux spectateurs ce qu'un dieu seul pouvait s^oir de Taetion qui se préparait; et îl se promettait de les émouvoir à son gré,, non pas tant à Faide des faits que par la manière dont il les présenterait Ainsi, les critiques n'auraient dû se montrer choqués que d'une seufe chose : c^eat que les renseignements nécessaires surîe passé et sur
£. Pmivpie du tàéOirt^ylim, l^A. ^^BfaU ArCSnftiHi.y
Tavenirne nous soient pas communiqués à Taide d'un artifice plus délicat. Euripide se sert pour cela d'un être supérieur, qui d'ailleurs ne prend aucune part à l'action; et cet être supérieur s'adresse directement aux spectateurs, de sorte que le genre narratif se mêle au genre dramatique. Voilà tout ce qu'on peut reprocher à Euripide; mais que devient alors le reproche des critiques? Pour que l'utile, le nécessaire soit le bien venu, faut-il qu'on nous le donne à garder par surprise? N'y a-l-il pas, surtout dans l'avenir, des choses qu'un dieu seul peut savoir? Et si l'intérêt repose sur des faits de ce genre, ne vaut-il pas mieux en être averti par l'intervention d'un dieu que de ne pas l'être du tout? Qu'entend-on enfin par le mélange des genres? Qu'on les sépare aussi exactement que possible dans les traités dogmatiques, à la bonne heure; mais quand un homme de génie, dans des vues plus hautes, en fait entrer plusieurs dans un seul et même ouvrage; il faut oublier le livre dogmatique, et voir seulement si l'auteur a réalisé son dessein. Que m'importe qu'une pièce d'Euripide ne soit ni tout récit ni tout drame? Nommez-la un être hybride; il suffit que cet hybride me plaise et m'instruise plus que les productions régulières de vos auteurs corrects, tels que Racine et autres. Le mulet n'est ni âne ni cheval : en estil moins une des plus utiles bêtes de somme?
(n® XLix, 26 octobre \ 767).— En un mot : là où les censeurs d'Euripide ne voient qu'un poëte qui allégeait autant que possible son travail par impuissance ou par paresse, ou par ces deux causes réunies; là où ils croient trouver l'art dramatique dans son berceau; je vois, pour moi, cet art dans sa perfection, et j'admire en Euripide un maître aussi régulier au fond qu'ils peuvent le souhaiter, et qui ne paraît manquer de régularité, que parce qu'il a voulu ajouter à ses ouvrages un genre de beauté dont ils n'ont aucune idée.
Car on ne peut nier que toutes les pièces, dont les prologues les scandalisent tant, ne soient parfaitement complètes et intelligibles sans ces prologues. Otez, par