JUSTIFICATION D'EURIPIDE
exemple, de Y Ion le discours de Mercure, et de XHécube celui de Polydore; faites commencer la première pièce aux dévolions matinales d'Ion, et la seconde aux plaintes d'Hécube : sont-elles pour cela le moins du monde mutilées? Comment sentiriez-vous Tabsence des parties retranchées, si vous ne les aviez vues là? Est-ce que toutes les parties ne conservent pas le même mouvement et le même agencement? Reconnaissez donc que, d'après votre manière de voir, ces pièces n'en seraient que plus belles, si nous ne savions pas par le prologue que cet Ion, que Creuse veut faire empoisonner, est le fils de Creuse, et que cette femme, qu'il veut arracher de Tautel pour la livrer à une mort ignominieuse, est sa mère; si nous ne savions pas que le jour même où Hécube se voit obligée de livrer sa fille au sacrificateur, celte femme infortunée doit aussi voir la mort du dernier fils qui lui reste. Tout cela en effet donnerait lieu aux surprises les plus saisissantes, et de plus, ces surprises seraient suffisamment préparées ; vous ne pourriez pas dire qu elles éclalent tout à coup comme un éclair dans un ciel serein; que ce sont des effets sans cause; qu'on ne veut pas tant vous révéler les choses, que vous en imposer... Eh biênl êtes-vous encore irrités contre le poëte? L'accusez-vous encore de manquer d'art?... Pardonnez-lui donc un défaut qu'on peut effacer d'un trait de plume. Un jardinier retranche sans rien dire les pousses gourmandes, et n'injurie pas l'arbre sain qui les a produites.
Voulez-vous admettre un moment , — la concession est forte, il est vrai, — qu'Euripide a \ÀQ^. pu avoir autant de lumières et de goût que vous-mêmes? Vous vous étonnez d'autant plus qu'avec des lumières si vives et un goût si fin, il ait pu cependant commettre des fautes si grossières? Eh bien ! venez près de moi, et considérez de mon point de vue ce que vous appelez des fautes. Euripide voyait aussi bien que nous que, par exemple. Ion pouvait subsister sans prologue; sans cette partie, c'était une pièce propre à entretenir jusqu'à la fin l'incertitude etl'at-
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telle Un spectateur: mais justement îl n'attachait iml piix Il cette incertitude et à cette attente. Car, supposons que le spectateur rfapprenne pas avant le cinquième acte qtf Ion est le fils de Creuse : à ses yeux, il n'est pas le fils de cette femme, mais un étranger pour elle, un ennenfi, dont elle veut se débarrasser au troisième acte; et la femme dont Ion veut se venger au quatrième acte tf est pas sa mère, mai» simplement une créature qui en veut à sa vie. D'où naîtraient alors la terreur et la pitié? îl est vrai que le concours de certaines circonstances permet de conjecturer qu'Ion et Creuse pourraient bien se tenir de plus près qu'ils ne pensent; mais cette conjecture ne suffisait pas. Il fallait qu elle devînt certitude; et si Tauditoire ne pouvait acquérir celte certitude que par des moyens extérieurs; s'il n'était pas possible qu'il la dût à quelqu'un des personnages agissants; ne valait-il pas mieux la lui communiquer de la seule manière possible, que pas du tout? Dites de ce procédé ce qu'il vous plaira; il suffit que le poêle ait pu atteindre son but par là : sa tragédie est devenue par ce moyen ce que doit être une tragédie; et si vo^s lui en voulez encore d'avoir placé l'essentiel au-dessus de la forme, eh bien î que votre savante critique se délecte exclusivement dans ces ouvrages où l'essentiel est sacrifie à la forme; et vous serez bien récompensés! Trouvez votre plaisir dans la Creuse de Whitehead \ où il tfy a pas de dieu pour faire des prédictions, où vous apprenez tout de la bouche d'un Vieux confident bavard, interrogé par nne vieille bohémienne rusée ; préférez cette pièce à Y Ion d'Ëurîpide : je ne*vous envierai pas votre plaisir.
Lorsque Aristote appelle Euripide le plus tragique des poêles tragiques, ce n'est pas seulement parce que la catastrophe de ses pièces est le plus souvent malheureuse; bien que beaucoup de personnes interprètent ainsi le mot du Stagirite. H serait trop facile d'apprendre à faire tm
i, Vi)y. IL £9ia^ Tmgi^pÊesjfrecSt Emâfâde, ch^xir, p. J2, âdiU de 1S5S. (Trad.)
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chef^-d'œuvre par cette voie : un brouillon qui multiplierait brtveoient les égorgements et les massacres, et qui ne laisserait pas un seul de ses personnaj^e sortir de la scène vivant et bien portant, pourrait se croire tout aussi tragique qu'Euripide. Aristote pensait certainement à d'autres mérites en lai décernant ce titre; «ft sans doute il faut compter dans le nombre celui dont je viens de parler, et qui consiste à montrer longtemps d'avance aux spectateurs Ions les malheurs qui doivent suiprendre ses personnages, de manière à leur inspirer de la pitié pour ceux-ci dans le temps même où ceux-ci se croient encore bien loin d'être un sujet de pitié.
Socrate fut le maître et l'ami d'Euripide : bien des gens ont pu croire que le poète ne devait à cette amitié du philosophe que cette multitude de belles peesées morales qu'il B semées d'une main si prodigue dans ses tragédies. Je crois, pour moi, qu'il lui doit beaucoup plus; il aurait pu, sans cela, être aussi fécond en maximes qu'il l'est; mais peut-être n'aurait-il pas été aussi tragique. De belles sentences et de belles moralités sont en général ce qae nous entendons le plus rarement sortir de la bouche d'un philosophe tel que Socrate ; l'exemple de sa vie est sa seule manière de prêcher la morale. Mais connaître les hommes et se connaître soi-même; être attentif à ce qui se passe en nous, rechercher en tout les voies de la nature les plus unies et les plus courtes, et s'y plaire; juger de chaque chose d'après le but où elle tend : voilà ce que nous apprenons dans le commerce d'un philosophe de ce caractère, et ce qu'Euripide apprit de Socrate; de là vient le sérieux qu'il a porté daas son art. Heureux le poète qui a un tel ami, et qui peut le consulter tous ks jours et à toute heure !
Voltaire semble avoir senti aussi qu'il serait bon de nous Éaire faire connaissance dès le début avec le fils de Mérope, afin de nous induire à croire que cet aimable et infortuné jeane homme, que Mérope prend d'afaord sous sa protection et qu'elle veut tuer un momeat après comme hd
meurtrier d'Égisthe, n'est autre qu'Égisthe lui-même. Mais le jeune homme ne se connaît pas lui-même; et il n'y a là personne qui le connaisse mieux et qui puisse nous le faire connaître*. Que fait donc le poète? Comment s'y prendil pour que nous sachions de science certaine, avant l'intervention de Narbas, que Mérope lève le poignard sur son propre fils? Ah! il s'y prend d'une manière bien ingénieuse! Il n'y avait qu'un Voltaire pour s'aviser d'un pareil coup de maître ! Aussitôt que le jeune inconnu entre en scène, l'auteur écrit en belles grosses lettres bien lisibles, en tête des premières paroles qui sont prononcées par lui, le nom d'ÉGiSTE; et il en est de même de* tous les autres discours de ce personnage. Maintenant, nous sommes édifiés; Mérope, dans ce qui précède, a déjà plus d'une fois désigné son fils sous ce nom; et ne l'eût-elle pas fait, nous n'avions qu'à jeter un coup d'œil sur la liste des personnages imprimée en tête de la pièce : cela s'y trouve en toutes lettres.
Franchement, il y a dans ce rôle une réponse quelque peu risible. C'est quand on demande à ce personnage, sur le rôle duquel nous avons lu déjà dix fois le nom d'ÉGiSTE :
Narbas vous est connu?
Le nom d'Égiste au moins jusqu'à vous est venu? Quel était votre état, votre rang, votre père?
Il répond ;
Mon père est un vieillard accablé de misère; Policlète est son nom; mais Égiste, Narbas, Ceux dont vous me parlez, je ne les connais pas.
Franchement, il est très-étrange que cet Égisthe, qui ne s'appelle pas Égisthe, n'ait pas d'autre nom; et quand il répond à la reine que son père s'appelle Polyclète, comment se fait-il qu'il n'ajoute pas que, pour lui, il se nomme de telle ou telle façon? Car enfin, il faut bien qu'il ait un
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nom; et M. de Toltaîre anraît bien "pa lai en troaYer an, lui qui en a tant tronvé * ! Des lecteurs peu familiers avec les nibriques d'une tragédie pourraient bien s'y tromper. Ils Usent qu'on Tient d'amener un garçon qui a commis un meurtre sur la grand'route; ce garçon, à ce qu'ils voient, s'appelle Égistbe; mais il dit que|ce n'est pas son nom, sans dire quel est le sien. « Ah ! disent-ils, l'afiaire de ce garçon n'est pas claire : c'est un fieffé brigand, tout jeune qu'il est, et en dépit de ses airs d'innocence! > Voilà, dis«je, ce que des lecteurs inexpérimentés sont exposés à penser; et je crois sérieusement que, pour les lecteurs expérimentés, il vaut encore mieux se faire, dès le début, cette idée du jeune inconnu, que de n'en avoir aucune. Mais qu'on ne me dise pas que cette manière de les renseigner sur son compte est plus habile et plus délicate qu'un prologue à la manière d'Euripide!
(h** l, 20 octobre 1767). — Chez Maffei, le jeune homme a deux noms, comme le veut son rôle ; il s'appelle Ëgisthe comme fils de Polydore, et Cresphonte comme fils de Mérope. Dans la liste des personnages, il est cité seulement sous le premier nom; et Becelli, qui a donné une édition de la pièce, fait remarquer, comme un mérite importarit de cette édition, que la liste y est composée de manière à ne pas trahir le secret de sa naissance *. C'est sans doute'que les Italiens sont encore plus amoureux des surprises que les Français.
— Mais n'en finirons-nous pas avec Mérope ? — En vérité, je plains ceux de mes lecteurs qui s'étaient promis de trouver dans cette feuille un journal théâtral varié, bigarré, amusant, plaisant, comme peut l'être un journal de théâtre. Ils s'attendaient à lire des analyses des pièces qu'on joue ici, réduites en petits romans plaisants ou pathétiques; des esquisses biographiques concernant de
1 . ÂHonoB malicjeuse au nom de Toltaire, pris par le fils du notaire Arouet, et à tant d'autres noms, sousiesquek il se déguise dans tes écrits. {Trad.)
%, L'auteur ci|e ici quelques lignes de l'autear italien , qui foojt double eaqploi avec ce qu'on vient de lire. (Trad.)
drôles de créatures, telles que doivent être nécessairement des gens qui s'adonnent à écrire des comédies; des anecdotes divertissantes, et même un peu scandaleuses sur les comédiens et surtout sur les comédiennes. Au lieu de toutes ces bagatelles qu'ils attendaient, ils reçoivent de longs articles de critique, aussi secs que graves, sur de vieilles pièces bien connues; de pesantes dissertations sur ce que doit être une tragédie et sur ce qu'elle ne doit pas être ; le tout entremêlé de commentaires sur Aristote. El ils liraient tout cela? — Je l'ai déjà dit, je les plains; ils ont été bien trompés I Mais, je vous le dis en confidence, j'aime mieux que ce soit eux que moi. Et je le serais trèsfort, si l'on me faisait une loi de répondre à leur attente. Non qu'il soit très- difficile d'y répondre; non, en vérité : au contraire, je trouverais cela trèsTCommode, — si cela s'arrangeait mieux avec mes vues.
Cependant il faut franchement que je tâche d'en finir avec Mérope,
Je me proposais en réalité seulement de montrer que la Mérope de Voltaire n'est rien autre chose au fond que celle de Maffei; et je crois l'avoir montré. Ce qui fait, dit Aristote, que deux ou plusieurs pièces doivent être tendes pour la même pièce, ce n'est pas l'identité du sujet, mais c'est l'identité de l'intrigue et du dénoûment. Ainsi, ce n'est pas parce que Voltaire a travaillé sur le même fond que Maffei que nous devons le regarder purement et simplement comme le traducteur et l'imitateur de ce dernier, mais c'est parce qu'il a traité son sujet exactement de la même manière. Maffei ne s'est pas borné à restaurer la Mérope d'Euripide; il en a fait une à lui : car il s'est entièrement écarté du plan d'Euripide, et il a remanié toute la fable dans le dessein de faire une pièce sans galanterie, où tout l'intérêt reposât sur l'amour maternel. Qu'il ait bien ou mal fait, ce n'est pas ici la question; il suffit qu'il ait remanié sa fable. Quant à Voltaire, il a emprunté à Maffei toute la fable ainsi remaniée.
Mérope n'est point mariée avec Polyphonte, emprunt;