‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 124 sur 226 · LE JALOUX DÉSABUSÉ · texte numérisé non relu

LE JALOUX DÉSABUSÉ

Quel rapport y a-t-il entre ce sujet et celui du Philosophe marié? Entre les sujets, aucun. Mais il y a, dans le second acte de la pièce de Campistron, une scène entre Dorante (c'est le nom du jaloux) et Dubois, son secrétaire, qui montrera tout de suite ce que Chevrier a voulu dire.

Dubois (à part). Que diable est tout ceci?

Dorante. Tu vois que ma tristesse A changé mon humeur et m'accable sans cesse. Rien de ce que j'aimais ne flatte mes désirs; Et le sort m'a donné, pour finir mes plaisirs, Un bourreau de mes jours, un tyran de mon âme... Ddbois. Quel est-il, ce tyran ou ce bourreau?

Dorante. Ma femme.

Dubois. Votre femme, monsieur?

Dorante. Tu n'en dois plus douter :

Elle me cause un mal que je ne puis dompter; Je suis désespéré.

Dubois. Vous est-elle odieuse?

Dorante. Ah! plût au ciel! ma vie en serait plus heureuse. Mon cœur pour mon malheur s'en est laissé charmer. Et je ne souffre, hélas I que pour la trop aimer ! Dubois. En seriez- vous jaloux?

Dorante. Jusqu'à la frénésie.

Dubois. Vous, monsieur, vous frappé de cette fantaisie? Vous, contre les jaloux déclaré hautement? Dorante. Et c'est de là que vient mon plus cruel tourment. Quand j'entrai dans le monde, une pente fatale M'entraîna dans le cours de la grande cabale. Ceux qui la composaient m'instruisant tous les jours. J'eus bientôt attrapé leurs airs et leurs discours. J'occupai mon esprit de leurs vaines pensées. Et blâmant du vieux temps les maximes sensées. J'en plaisantais sans cesse, et traitais de bourgeois Ceux qui suivaient encor les anciennes lois. « Quel est l'homme, disais-je en faisant l'agréable, u Qui garde pour sa femme un amour véritable? « C'est aux petites gens à nourrir de tels feux, a Ah! si l'hymen jamais m'enchaîne de ses nœuds, « Loin que l'on me reproche une pareille flamme , « Que je voudrai de bien aux amants de ma femme !

218 TRl2ITB«IffiUriEMB SOIRÉE.

« Que nd eroirai'Je point devoir à lear amoar,

« Sils peuvent, loin de moi) l'amuser tout le Jour! »

Dubois. Eh ! pourquoi teniez-vous cet imprudent langage?

Dorante. Morbleu! pour imiter les gens du haut étage |

De qui les sentiments, ou faux ou trop outrés ,

De la droite raison sont toujours égarés.

Connu sur ce pied-là, pour plaire à ma famille ,

Je m'engage, j'épouse une petite fille,

De qui l'air enfantin et l'ingénuité

Ne prenaient sur mon cœur aucune autorité.

Je crus la voir toujours avec indifférence.

Malheureux ! de ses traits j'ignorais la puissaace»

Sa beauté s'est accrue; et sa possession ,

Loin de me dégoûter, a fait ma passion.

DcTBOis. Vous y voilà donc pris?

Dorante. Je n'ai connu ma flamme Qu^aux mouvements jaloux qui déchirent mon âme. De ce trouble secret je me suis étonné, Et j*ai douté longtemps que mon cœur fut charmé. Mais enfin j'ai senti toute mon infortune. Je crains tous mes amis ; leur aspect m'importune. Je n'aspirais jadis qu'à les avoir chez moi, Leur présence aujourd'hui m'y donne de l'effroi...

( A part,) Pourqoi faut-il aussi qu'un ridicule usage Souffre des éti*angers au milieu d'un ménage? Sages Italiens, que vous avez raison!...

(A Dubois.) Vingt fainéants sans cesse assiègent ma maison ; Ils content devant moi des douceurs à Célie : L'un dit qu'elle a bon air, l'autre qu'elle est polie ; Celui-ci, que ses yeux sont faits pour tout charmer, Que sa grâce jamais ne se peut exprimer; Celui-là de ses dents vante l'ordre agréable. Enfin, tous àl'envi la trouvent adorable; Et la fin d'un discours qui me perce le cœur Est toujours employée à louer mon bonheur. Dubois. Il est vrai, c'est ainsi que la chose se passe. Dorante. Ils portent bien plus loin leur indiscrète audace. Ils viennent la chercher au sortir de son lit. Chacun fait là briller ses soins et son esprit.

CAMPISTRON' ET DKSTOUCfiES. 249

Ce ne sont que bons mots, que jeux, que railleries, Que ûfiTues, que coups d'œil, et que minauderies. Ma femme reçoit tout d'un esprit fort bumaîn, £t je vois quelquefois qu'on lui baise la main» Dcjfiois. On a tort.

Dorante. Cependant il faut que je Tendure; Et le public rira si ma bouche en murmure* Si je montre l'ennui que mon cœur en reçoit. Les enfants de Paris me montreront au doigt; Et traité de bizarre et d'époui indocile , le serai le sujet d*un heureux vaudeville...

Telle est apparemment la situation oô Chevrier a tu une ressemblance avec le Philosophe marié. Autant le jaloux de Campistron a honte de laisser éclater sa jalousie, parce qu'il s'est trop égayé auparavant sur cette faiblesse; autant le philosophe de Destouches a honte de faire connaître son mariage, parce qu'il s'est raillé autrefois de tout amour sérieux, et qu'il a proclamé le célibat la seule con^ dition digne d'un homme libre et d'un sage. Il est impossible d'ailleurs que cette mauvaise honte, qui leur est commune, ne les jette pas de temps en temps dans les mêmes embarras. Ainsi, par exemple, celui où se trouve Borante, chez Campistron, quand il demande à sa femme de le débarrasser de ses insupportables visiteurs, et que celle-ci lui signifie que c'est une chose dont il doit se charger lui-même, est k peu près le même que celui où se trouve Ariste, dans Deslouches, lorsqu'il est obligé de dire lui-même au marquis qu'il ne doit pas songer à Mélite. Encore un point : le jaloux de Campistron, lorsque ses amis se raillent en sa présence des jaloux et que lui-même est forcé d'y joindre son mot, souffre à peu près la même torture que le philosophe de Destouches, lorsqu'il s'entend dire qu'il est certainement trop sage et trop avisé pour s'être laissé entraîner à une folie telle que le mariage.

Malgré cela, je ne vois pas pourquoi Destouches, en faisant sa pièce, a dû nécessairement avoir celle de Campistron sous les yeux; et il me semble que nous pourrions

230 QUARANTIEME SOIREE.

Irès-bien avoir la première, quand même la seconde n'existerait pas. Les caractères les plus différents peuvent se trouver engagés dans des situations semblables; et comme, dans une comédie, les caractères sont le principal, et que les situations ne sont que des moyens de les mettre en lumière et en jeu, ce sont les caractères et non les situations qu il faut considérer, quand on veut décider si une pièce mérite le nom d'œuvre originale ou celui de copie. C'est le contraire dans la tragédie, où les caractères sont moins essentiels et où la terreur et la pitié sont surtout produites par les situations. La ressemblance des situations fait donc des tragédies semblables et non des comédies semblables. Au contraire, la ressemblance des caractères rend les comédies semblables, tandis que, dans la tragédie, on n'en tient presque aucun compte.

Le fils de Destouches, qui a donné la magnifique édition des œuvres de son père, imprimée il y a quelques années à Paris, en quatre volumes in-quarto, à l'imprimerie Royale, nous fait part, dans la préface de cette édition, d'une anecdote relative à cette pièce. Le poëte s'était marié en Angleterre, et, pour certains motifs, il avait dû tenir son mariage secret. Une personne de la famille divulgua le secret plus tôt qu*il ne l'aurait voulu; et c'est là ce qui lui inspira l'idée d'écrire le Philosophe marié. Si les faits sont vrais (et pourquoi n'en croirions-nous pas le témoignage d'un fils?), le prétendu emprunt fait à Campistron n'est plus qu'une chimère qui s'évanouit.

QUARANTIÈME SOIRÉE. — Le Triomphe des honnêtes femmes j de SchlegeL Autres comédies du même auteur. Éloge de celle-ci.

(no lu, 27 octobre 1767). — Le quarantième soir (jeudi, 9 juillet), on a joué le Triomphe des honnêtes Femmes^ de Schlegel.

COMEDIES DE SCHLEGEL. 2b'l

Cette comédie est incontestablement une des meilleures pièces originales que nous ayons en allemand. Elle a été, autant que je puis le savoir, la dernière œuvre comique du poète; elle est infiniment supérieure à ses sœurs aînées, et témoigne de la maturité du talent de l'auteur. Son premier essai de jeunesse fut COisif affairé, qui eut le sort qu'ont tous les essais de ce genre. Quant aux personnes qui ont trouvé dans cette pièce trop d'esprit, puisse le démon de l'esprit ne pas leur faire expier leur erreur! C'est le bavardage le plus froid, le plus ennuyeux, le plus banal qu'on puisse entendre dans la maison d'un pelletier de Meiszen. Je ne sache pas que cette pièce ait jamais été représentée, et je doute qu'on en pût soutenir la représentation. Le Mystérieux vaut beaucoup mieux; cependant ce n'est pas le personnage mystérieux que Molière a dessiné dans le passage d'où Schlegel prétendait avoir tiré Tidée de cette pièces Celui de Molière est un fat qui veut se donner un air d'importance; celui de Schlegel est une bonne bête de brebis qui veut faire le renard pour n'être pas dévorée par le loup. De là vient qu'il a tant de ressemblance avec le Méfiant, que Cronegk a mis plus tard sur la scène. Mais ces deux caractères, ou plutôt ces deux nuances du même caractère, ne sauraient se trouver que dans des âmes petites et misérables, ou plutôt laides et dépourvues d'humanité : de sorte que la peinture qu'on en peut faire éveille nécessairement la pitié et l'aversion plutôt que le rire. Du reste, le Mystérieux a été représenté ici; mais on m'a assuré, et je n'ai pas de peine à le croire, qu'on l'a trouvé plutôt niais que risible.

1 • C'est des pieds à la tète un homme tout mystère ,

Qui TOUS jette en passant un coup d'œil égaré , Et, sans aucune affaire , est toujours affairé. Tout ce qu'il tous débite en grimaces abonde ; A force de façons il assomme le monde. Sans cesse il a tout bas, pour rompre l'entretien, Un secret à tous dire, et ce secret n'est rien ; De la moindre Tétille il fait une merTcille, Et, jusques au bonjour, il dit tout à l'oreille.

(Le Misanthrope, act. II, se. t.)

252 QUARANTIEME SOIRBIE.

Ia rri(mphe des honnêtes Femmes, au contraire, a toujours ûbtoiu, partout où il a été représenté, un succès très-remarquable; et ce succès est dû à de vraies beautés. Ce n'est pas l'effet de la surprise d'une brillante exécotion, puisque personne n'a rien retranché de son estisie après la lecture de la pièce. Ceux qui l'ont lue d'abord y trouvent encore plus de plaisir en la voyant représentée; et ceux qui l'ont vue d'abord à la scène y trouvent encore plus de plaisir en la lisant. Les critiques les plus sévères ont mis cette pièce autant au-dessus des autres ouvrages de l'auteur, que ceux-ci en général au-dessus du fatras ordinaire des comédies allemandes.

t J'ai lu , dit Tun d'eux * , VOisif affaire .* les caractères m'en ont paru entièrement tirés de l'expérience; nous voyons tous tes jours de ces oisifs, et des mères également infatuées de leurs enfants, et des visites insipides comme celles-là, et des lourdauds de pelletiers de cette espèce. C'est bien là le genre dévie, la manière de penser et d'agir des gens de la moyenne classe en Allemagne. L'auteur a fait son devoir; ils nous les a peints tels qu'ils sont. Seulement, je bâillais d'ennui, r— J'ai lu ensuite le Triomphe des honnêtes femmes : quelle différence ! Ici, je trouve de la vie dans les caractères, du feu dansl'actioH, de l'esprit vrai dans les conversations, et partout le ton du savoir-vivre. »

Le principal défaut que le même critique a relevé dans cette pièce, c'est que les caractères en eux-mêmes ne sont pas allemands. Et, malheureusement, il faut bien le reconnaître. Mais nous sommes déjà trop habitués, dans nos comédies, à ne voir que des mœurs étrangères et particulièrement des mœurs françaises, pour que l'exemple de Schlegel puisse nous nuire beaucoup,

a Nicandre, dit le critique, est un aventurier français, qui part en conquête, en veut au repos de toutes les femmes, sans

1. Lettres sur la Littérattire cooteinporaine (Briefey die neueste Litteratur betreffend), 21 « livr., p. 133. (Note d« VatUmr.) -^ L'article est de Moses Mendelssohn. Sur ce reeaèil , i^oyez L, Crousié, têsmngj et«., p, 107 et suN. (Trad.)

LE T&IOMPHB DBS HONNÊTES FEMMES. 253

être sérieusement épris d'aucune , cherche à troubler tous les bons ménages, à séduire toutes les fenmies et à se faire craindre de tous les maris; et qui, avec tout cela, n'a pas mauvais cœur. C'est la corruption régnante des mœurs et des idées qui paraît l'avoir entraîné. Loué soit Dieu , de ee qu'un Allemand ne pourrait adopter ce genre de vie sans avoir le cœur le plus pervers du monde !

(( Hilaria, femme de Nicandre , abandonnée par lui un mois après la noce, et qu'il n'a pas vue depuis dix ans, s'avise de se mettre à sa recherche. Elle s'habille en homme, et le suit, sous le nom de Philinte, dans toutes les maisons où il cherche aventure. Philinte a plus d'esprit, de vivacité et d'effronterie que Nicandre. Les femmes ont un faible pour Philinte , et aussitôt qu'il montre sa personne hardie et cependant élégante , Nicandre demeure comme paralysé. Cela donne lieu à des situations très-vives. L'invention est jolie : le double caractère du personnage est bien dessiné et heureusement mis en action; mais l'original de cette contrefaçon de petit-maître n'est certainement pas allemand.

« Au reste, poursuit le critique, ce qui me déplaît dans cette comédie, c'est le caractère d'Agénor. Pour compléter le trionaphe des honnêtes femmes , cet Agénor représente le mari sous une face trop laide en vérité. Il tyrannise indignement l'innocente iuUenne, et se fait réellement un plaisir de la tourmenter* Toujours morose quand il se montre, toujours prêt à se railler des larmes de sa femme offensée, se défiant de ses caresses, assez méchant pour chercher à ses paroles et à ses actes les plus innocents une interprétation malveillante; jaloux, dur, im» pitoyable et de plus, selon les apparences, amoureux des chambrières de sa femme; un pareil personnage est beaucoup trop vicieux pour que nous puissions le croire si vite corrigé. L'auteur lui donne un rôle secondaire, où les replis de son misérable cœur ne peuvent se développer suffisamment. On le voit en fureur sans que ni Julienne ni le lecteur puissent savoir où il en veut venir. L'auteur n'a pas eu non plus assez d'espace pour préparer et expliquer convenablement son changement de caractère. Il aurait dû se contenter de le présenter, en quelque sorte, en passant, parce que l'action principale se concentrait sur Nicandre et Philinte. Catherine, cette généreuse femme de chambre de Julienne, qu'Agénor avait poursuivie, a bien raison de dire à la fin de la pièce : « Les couver-

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sions les plus promptes ne sont pas toujours les plus sincères. Au moins tant que cette fille sera dans la maison, je ne saurais compter sur rien. »

Je suis heureux de voir que la meilleure comédie que nous possédions en Allemagne est tombée aux mains du meilleur juge que nous ayons. Et cependant c'était peutêtre la première fois qu'il jugeait une comédie'.

QUARANTE ET UNIÈME SOIRÉE, - Cénie et V Homme à l'Heure, - Mme de Graffîgay et l'abbé de Yoisenon. Opinion de J.-J. Rousseau sur les talents des femmes.

(n<* lui, 3 novembre 1767). — Le quarante et unième soir (vendredi, 10 juillet), on a redonné Cénie et F Homme à l'heure^,

<( Cénie, dit sans hésiter Chevrier ', porte le nom de Mme de Graffigny; mais c'est l'œuvre de l'abbé de Voisenon. La pièce était d'abord en vers *, mais comme Mme de Graffigny, qui ne s'avisa de se faire auteur qu'à l'âge de cinquante-quatre ans, n'avait jamais écrit un vers de sa vie, Cénie fut mise en prose. Mais l'auteur, ajoute-t-il, y a laissé quatre-vingt-un vers qui y existent dans leur entier. »

Il s'agit sans doute de vers semés çà et là, qui ont perdu leur rime, mais qui ont conservé la mesure des syllabes. Cependant si Chevrier n'avait pas d'autre preuve que la pièce eût été en vers, il est bien permis d'en douter. Les vers français en général se tiennent si près de la prose, qu'il faudrait se donner bien de la peine, si peu qu'on écri-

1. C'est àLessing que rAllemagne doit Mendelssohn, que sa modestie aurait empêché de jamais rien écrire , s'il n'eût été , en quelque sorte , forcé par son ami. Voy. Leasing, par L. Crousié, p. 83. (Trad,)

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