DES TALENTS DES FEMMES
vît en Style soigné, pour ne pas rencontrer des vers tout faits, auxquels il ne manque que la rime. Et c'est surtout aux personnes qui ne font pas de vers que de pareils vers peuvent échapper, par cela même qu'elles n'ont pas Toreilie faite à la mesure, et qu'elles ne savent pas plus les éviter que les trouver.
Mais à quels signes peut-on reconnaître que Cénie ne saurait être d'une femme?
« Les femmes en général, dit Rousseau*, n'aiment aucun art, ne se connoissent à aucun, et n'ont aucun génie. Elles peuvent réussir aux petits ouvrages, qui ne demandent que de la légèreté d'esprit, du goût, de la grâce, quelquefois même de la philosophie et du raisonnement. Elles peuvent acquérir de la science, de l'érudition, des talens, et tout ce qui s'acquiert à force de travail. Mais ce feu céleste qui échauffe et embrase l'âme, ce génie qui consume et dévore, cette brûlante éloquence, ces transports sublimes qui portent leurs ravissemens jusqu'au fond des cœurs, manqueront toujours aux écrits des femmes. »
Ainsi, ces qualités manquent aussi dans Cénie? Ou bien, si elles n'y manquent pas, Cénie doit être nécessairement l'œuvre d'un homme? Rousseau lui-même n'oserait tirer cette conclusion. Il aime mieux dire qu'il ne veut pas refuser à une femme en particulier ce qu'il croit devoir refuser aux femmes en général^. Et il dit ces paroles justement à propos de Cénie; précisément dans l'endroit où il présente Mme de Graffigny comme l'auteur de cette pièce. Remarquez d'ailleurs que Mme de Graffigny n'était pas son amie; qu'elle avait mal parlé de lui, et qu'il s'était plaint d'elle dans ce même passage. Et cependant, il aime mieux la déclarer une exception dans son sexe, que de faire la moindre allusion au propos de Chevrier; ce qu'il aurait certainement eu le courage de faire, s'il n'eût été convaincu du contraire.