‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 129 sur 226 · ESSEX, DE BANKS · texte numérisé non relu

ESSEX, DE BANKS

Le camte, réduit au désespoir par son malheur, court comme un fou par les rues de la ville, criant contre l'injustice qu'on lui a faite et injuriant le gouvernement. Le tout est rapporté à la reine avec beaucoup d'exagération, et elle donne l'ordre de s*assurer des deux comtes. On envoie du monde après eux; ils sont arrêtés et emprisonnés à la Tour, jusqu'à ce que leur procès puisse être instruit. Cependant la colère de la reine s'est calmée et a fait de nouveau place à des pensées plus favorables pour Essex. Elle veut donc le voir encore avant qu'il se rende à son interrogatoire, malgré tout ce qu'on lui dit pour l'en dissuader. Comme elle craint que ses attentats ne paraissent malheureusement trop dignes de châtiment, voulant lui sauver au moins la vie, elle lui donne un anneau, avec la promesse de lui accorder tout ce qu'il demandera en échange de cet anneau, dès qu'il le lui renverra. Mais presque aussitôt elle se repent d'avoir été si bonne envers lui, parce qu'elle apprend qu'il est marié avec Rutland; et elle l'apprend de Rutland elle-même, qui vient lui demander la grâce du comte. (4« acte.)

(nolv, 10 novembre 1767). — Ce que la reine avait redouté arrive : Essex est déclaré coupable en vertu des lois, et condamné à perdre la tète^ ainsi que son ami Southampton. EUsabeth sait bien que, comme reine, elle peut faire grâce au coupable; mais elle croit aussi qu'une pareille grâce spontanément accordée trahirait chez elle une faiblesse qui ne convient pas à une reine. Aussi veut-elle attendre que le comte lui envoie l'auneau et demande lui-même la vie. Cependant elle est impatiente; le plus tôt sera le mieux : elle envoie donc Nottingham lui rappeler qu'il ait à songer à son salut. Nottingham feint d'éprouver pour lui la plus tendre pitié; et il lui confie le précieux gage de son salut, pour le présenter à la reine avec l'humble prière qu'il lui adresse, de lui accorder la vie. Nottingham a tout ce qu'elle désire : il ne dépend plus que d'elle de se venger de l'ingrat qui a méprisé son amour. Au lieu donc d'exécuter la commission dont il l'a chargée, elle le calomnie de la manière la plus méchante, et le dépeint si fier, si hautain, si fermement résolu à ne pas demander grâce, mais à laisser les choses aller à l'extrémité, que la reine peut à peine en croire ses oreilles. Cependant, sur les assurances répétées qu'elle reçoit, pleine de fureur et de désespoir, elle donne l'ordre d'exécuter sur le champ la sentence. La méchante Nottingham lui suggère alors le conseil de faire grâce au comte de Southampton; non qu'elle

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90tt tovebée de son malheur, mais parce qu'elle se figure qu'Ëssex sentiriEi d'autant plus mement ramertume du eMtiment, s*il Toit que la grâce qu'on lui refuse est accordée à son compBce. Dans la même intention, elle conseille aussi à la reine de permettre à la comtesse de Butland de voir son époux encore une fois avant son exécution* La reine consent aux<ieux choses, mais pour le malheur de la perfide conseillère^ car le oomte 4onne à sa femme une lettre pour la reine qui se trouve justement à la Tour, et qui la reçoit peu après que l'on a em* mené le comte* Par cette lettre, elle apprend que le comte a donné Tanneau à Nottingham et lui a fait demander la vie par cette femme perfide. Elle envoie aussitôt Tordre de suspendre Fexécution; mais Burleigh et Raleigh, qui en étaient chargés» l'avaient tellement précipitée, que le message arrive tn»p tard. Le comte n*est déjà plus. La reine, hors d'elleHnéme par Texeès de la douleur, bannit pour jamais de ses yeux Thorrible Nottingham, et témoigne à tous ceux qui se sont montrés les ennemis du comte le plus amer ressentiment. »

Ce plan fait suffisamment voir que, dans YEssex de Banks, il y a beaucoup plus de naturel, de vérité et d'unité que dans celui de Thomas Corneille. Banks a suivi exactement l'histoire; seulement il a resserré davantage certains événements et leur a donné une influence plys immédiate sur le sort final de son héros. Le fait du soufflet est aussi peu inventé que celui de Tanneau; tous deux se trouvent, comme je Tai déjà fait remarquer, dans rhi&toire ; seulement le premier est arrivé beaucoup plus tôt et dans une autre occasion, comme on peut aussi le supposer pour le second. Car il est plus vraisemblable que la reine a donné Fanneau au comte dans un temps où elle était entièrement satisfaite de sa conduite. On comprendrait moins qu'elle lui eût donné ce gage de sa faveur justement lorsqu'il l'avait perdue, et que l'occasion d'invoquer ce gage était réellement présente. Cet anneau devait rappeler à la reine combien le comte lui était cher lorsqu'il l'avait reçu d'elle, et ce souvenir était destiné à lui rendre alors tous les titres qu'il pourrait avoir perdus à ses yeux. Mais quel besoin y a-t-il de ce signe, de ce souvenir entre au-

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jourd'hui et demain? Omt-elledanene pas être maîtresse de s€s dispositions favorables même pour quelques henr^s^ p«isqïi'clle veut s'enchaîner ainsi? Si elle lui a sérieusement pardonné, si elle tieat véritablement à lai «auver la vie, pourquoi toute cette comédie? Pourquoi ne pas s'en tenir aux assurances orales? Si elle n'a donné l'anneau à Essex que pour le tranquilliser, ce don l'oblige à lui tenir parole, que l'anneau revienne ou non dans ses mains. Mais si elle l'a donné pour être assurée par le renvoi de l'anneau de la persistance du repentir et delà soumission du comte, comment peut-elle, dans une affaire si importante, s'en rapporter à la plus mortelle ennemie d'Essex? Et Nottîngham ne s'était-elle pas montrée sous ce jour peu de temps auparavant en présence de la reine?

Ainsi, de la manière dont Banks a employé l'anneau, il ne produit pas un excellent effet. Il me semble qu41 en ferait un bien plus grand si la reine l'avait complètement oublié, et qu'il lui eût été remis tout à coup, mais trop tard, au moment où déjà d'autres raisons l'auraient convaincue que le comte était innocent ou moins coupable qu'elle ne l'avait cru. Le don de l'anneau aurait dû être de beaucoup antérieur à l'action de la pièce; le comte seul aurait dû y rattacher son espoir. Mais, par générosité, il n'aurait pas voulu en faire usage avant le moment où il voit qu'on ne tient pas compte de sa justification; que la reine est trop prévenue contre lui pour qu'il puisse espérer de la convaincre, et qu'ainsi il doit chercher à toucher son cœur. C'est pendant qu'elle serait déjà émue par ce moyen, que son esprit devrait tout à coup s'ouvrir à la conviction. Elle serait frappée à la fois de l'idée que le comte est innocent et du souvenir de la promesse qu'elle lui avait faite de lui pardonner, fût-il coupable. Mais tout cela ne devrait pas aiTiver avant qu'elle se trouvât hors d'état de se montrer juste et reconnaissante.

Banks a eu beaucoup plus de bonheur dans la manière dont il a introduit le soufflet dans sa pièce. — « Mais un soufflet dans une tragédie) Que c'est anglais! Que c'est

inconvenant 1 » — Avant que les lecteurs d'un goût délicat s'en raillent trop vivement, je les prie de se souvenir du soufflet qu'on voit dans le Cid. La remarque que M. de Voltaire £ait à ce sujet est sous plusieurs rapports digne d'attention.

« On ne donnerait pas aujourd'hui, dit-il, un soufflet sur la joue d'un héros. Les acteurs même sont très-embarrassés à donner ce soufflet. Ils font le semblant. Cela n'est plus même souffert dans laT comédie et c'est le seul exemple qu'on en ait sur le théâtre tragique. Il est à croire que c'est une des raisons qui firent intituler le Cid tragi-comédie. Presque toutes les pièces de Scudéri et de Boisrobert avaient été des tragi-comédies. On avait cru longtemps en France qu'on ne pouvait supporter le tragique continu sans mélange d'aucune familiarité. Le mot de tragi-comédie est très-ancien; Plaute l'emploie pour désigner son Amphitryon^ parce que si l'aventure de Sosie est comique, Amphitryon est très-sérieusement affligé. »

Quel écrivain que M. de Voltaire I Que ne se permet-il pas ? Qu'il aime à montrer partout un peu d'érudition; et comme il y réussit mal le plus souvent I

Il n'est pas vrai que le soufflet du Ctdsoitle seul exemple qu'on en ait sur le théâtre tragique. Ou bien Voltaire n'a pas connu YEssex de Banks, ou bien il a suppposé que le théâtre tragique de sa nation méritait seul ce nom. Il montre son ignorance dans les deux cas et, dans le second, plus de vanité encore que d'ignorance. Ce qu'il ajoute sur le nom de tragi-comédie est également inexact. On appelait tragi-comédie une action importante, entre personnes considérables, mais dont le dénoûment était heureux. Tel est le Cid, et le soufflet ne fait rien à l'affaire. Car, en dépit du soufflet, Corneille appela ensuite sa pièce une tragédie, dès qu'il eut renoncé au préjugé qui voulait qu'une tragédie dût se terminer par une catastrophe malheureuse. Plaute, il est vrai, emploie le mot tragicO'Comœdia; mais ce n'est que par plaisanterie, et non pour dési-

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