‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 134 sur 226 · DU STYLE DE BANKS · texte numérisé non relu

DU STYLE DE BANKS

les entiient en un chapelet, et font semblant d'en rire à étouffer. Gela finit par un haussement d'épaules plein de compassion ; « On voit bien, disent-ils, que ce brave homme ne connaît pas le grand monde; qu'il n'a guère entendu de reines parler... Racine s'y connaissait mieuiL; mais aussi Racine vivait à la cour. »

Et cependant, tout cela ne me troublerait pas. Tant pis pour les reines, si réellement elles ne parlent pas, ne peuvent pas parler ainsi 1 II y a déjà longtemps que je ne prends pas la cour pour le meilleur endroit où un poëte puisse étudier la nature. Mais si la pompe et l'étiquette transforment les hommes en machines, c'est le propre du poëte de transformer ces machines en hommes. Que les véritables reines parlent un langage aussi recherché, aussi affecté qu'elles voudront; les siennes du moins doivent parler le langage de la nature. Qu'il écoute seulement avec attention THécube d'Euripide; et qu'il se console s'il n'a pas entendu parler d'autres reines.

Rien n'est plus décent et plus digne que la simple na^ ture. La grossièreté et la licence en sont aussi loin que l'enflure et le phébus. Le même sentiment qui observe la limite d'un côté, l'observera aussi de l'autre. Aussi, plus un poëte est enflé, plus il est nécessairement trivial. Ces deux vices sont inséparables; et il n'y a pas de genre qui expose plus que la tragédie à tomber dans l'un et dans l'autre.

Cependant les Anglais ne paraissent avoir été choqués, dans leur compatriote Banks, que de l'un de ces deux défauts. Ils ont moins blâmé son enflure que la manière triviale dont il fait parler des personnages si illustres et qui ont joué dans leur histoire des rôles si brillants. Ils ont exprimé, il y a longtemps, le vœu de voir sa pièce remaniée par un homme qui eût davantage l'expression tragique à son service^. Ce vœu a fini par être exaucé. Presque

i. Cmapanion U> the ThecKtrtf roi, U,p. IOS*(No(e<l«i*a«te«r.)^L'au4enr cite ià un passage du critique anglais, qui nous a para faire dMiUe emploi awee ce qu'on vient de lire. [Trâd,)

dans le même temps, Jones et Brook se mirent à l'œuvre. Henri Jones était Irlandais de naissance et maçon de son métier. Il quitta la truelle pour la plume, comme le vieux Ben Johnson. Il fit d'abord imprimer par souscription un volume de poésies, auquel il dut la réputation d'un homme de grand génie, et ensuite, en 1753, il mit son Essex sur la scëne. Au moment où Ton joua cette pièce à Londres, celle de Henri Brook avait déjà été jouée à Dublin. Mais Brook ne la fit imprimer que quelques années plus tard ; et il pourrait se faire qu'il eût tiré parti, comme on l'en accuse, de Y Essex de Jones tout aussi bien que de celui de Banks. Il doit avoir existé aussi un Essex d'un certain James Ralph. J'avoue que je n'ai lu aucune de ces trois pièces, et que je ne les connais que par les journaux littéraires. Un critique français, parlant de YEssex de Brook, dit que cet auteur a essayé d'allier le pathétique de Banks aux beautés poétiques de Jones. Ce qu'il dit du rôle de Rutland et du désespoir où la jette le supplice de son mari^ est digne de remarque : on y voit encore le parterre parisien sous un jour qui ne lui est pas avantageux.

Mais j'ai lu un Essex espagnol, qui est beaucoup trop original pour que je n'en dise pas quelques mots en passant.

(n° lx, 27 novembre 1767). — C'est une œuvre anonyme, intitulée Mourir pour sa dame^. Je la trouve dans une collection de comédies imprimée àSéville par Joseph Padrino, où elle se trouve au numéro lxxiv. De quelle époque date-t-elle? je ne saurais le dire; et je ne vois rien qui puisse mettre sur la voie. Il est manifeste que l'auteur n'a rien emprunté aux poètes français et anglais qui ont tra-

1. {Journal encyclop*, mars 1761.) o U a fait aussi tomber en démence la comtesse de Rutland au moment que cet illustre époux est conduit à l'échafaud ; ce moment , où cette comtesse est un objet bien digne de pitié , a produit une très-grande sensation , et a été trouvé admirable à Londres. En France , il eût paru ridicule ; il auroit été sifflé et l'on auroit envoyé la comtesse avec l'auteur aux Petites-Maisons. > {Cité par l'auteur.)

2. Dar la vida por su Dama, el Conde de Sexj de un Ingenio de esta Corte. {Note de Vauteur,) — L'auteur de cette tragédie est don Juan Matos Fregoso. Voir la traduction de la Dramaturgie par Cacault. {Trad.)

DRAME ESPAGNOL SUR LE COMTE D'ESSEX. 28o

vaille sur le même sujet, et que ceux-ci ne Tont pas mis davantage à contribution. C'est une œuvre tout à fait originale. Mais je ne veux pas prévenir le jugement de mes lecteurs.

Essex revient de son expédition contre les Espagnols et veut en rendre compte à la reine à Londres. Au moment où il y arrive, il apprend que la reine se trouve à deux milles de la ville, dans le domaine d'une de ses dames d'honneur, nommée Blanca. Cette Blanca est la maîtresse du comte et lui a donné, dans ce même château, du vivant de son père, de nombreux rendez-vous secrets. Il s'y transporte sur-le-champ, et se sert d'une clef de la porte du jardin, qu'il a conservée. Il est naturel qu'il veuille voir sa maîtresse avant de se présenter devant la reine. Comme il se glissé à travers le jardin pour arriver jusqu'à l'appartement de la dame, il aperçoit, sur la rive ombragée d'un bras de la Tamise, qui traverse le jardin, une femme assise sur le bord, et qui baigne ses pieds nus dans l'eau: c'est par une chaude soirée d'été. Frappé de la beauté de l'inconnue, il demeure muet d'admiration : cependant, elle a déjà recouvert son visage d'an masque, pour n'être pas reconnue.

Sa beauté, comme de raison, est minutieusement décrite; et particulièrement ses adorables pieds blancs, plongés dans les eaux transparentes, donnent lieu à des pointes très-ingénieuses. Ce n'est pas assez que le comte, dans son ravissement, croie voir deux colonnes de cristal immobiles dans un cristal mobile; dans son étonnement, il ne sait pas si Teau est le cristal des pieds de la dame qui s'est fondu, ou bien si ses pieds sont le cristal de l'eau qui s'est condensé sous cette forme ^ Le demi-masque noir

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