DES TRAGEDIES ESPAGNOLES
le modèle d'Essex. On trouve dans toutes les mêmes défauts et les mêmes mérites : plus ou moins, cela s'entend. Les défauts sautent aux yeux. — Mais les mérites, me demandera-t-on, quels sont-ils? — Les voici : une fable tout à fait originale, une intrigue très-ingénieuse; des coups de théâtre très-nombreux, très-singuliers et toujours nouveaux; les situations les mieux ménagées; ordinairement des caractères très-bien tracés et qui se soutiennent jusqu'à la fin; souvent beaucoup de dignité et de force dans l'expression.
Ce sont là des mérites à coup sûr : je ne dis pas qu'il n'y en ait pas de plus élevés; je ne nie pas que ceux-ci ne puissent être aisément poussés jusqu'au romanesque, au fantastique et au monstrueux; et je reconnais que chez les Espagnols ils sont rarement exempts de ce genre d'exagération. Mais ôtez à la plupart des pièces françaises leur régularité mécanique, et dites-moi s'il leur reste d'autres beautés que celles-là? Qu'y peut-on louer, sinon des complications d'intrigues, des coups de théâtre et des situations ?
Elles ont, dira-t-on, pour elles la bienséance. — La bienséance, oui. Les intrigues y sont pleines de bienséance, et aussi d'uniformité; les coups de théâtre pleins de bienséance et de banalité; les situations pleines de bienséance et forcées. Voilà l'effet de la bienséance !
Mais, dira-t on, voyez ce Cosme, ce jocrisse espagnol; voyez ce mélange monstrueux de farce triviale et de gravité solennelle; cette confusion du comique et du tragique, dont le théâtre espagnol est infecté! — Je suis bien loin d'en prendre la défense. Cependant, si ce mélange n'offensait que la bienséance, — on comprend de quelle bienséance je veux parler, — s'il n'avait d'autre défaut que de blesser le respect auquel les grands prétendent, d'être contraire au savoir-vivre, à l'étiquette, au cérémonial, et à tout ce charlatanisme au moyen duquel on veut persuader à la majorité du genre humain qu'il y a une minorité composée d'une toute autre étoffe qu'elle; eh bien, je préférerais d«
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beaucoup les plus extravagantes alternatives de bassesse et de hauteur, de bouffonnerie et de gravité, de noir et de blanc à la froide uniformité du bon sens, du grand monde» des manières de la cour, comme on voudra nommer toutes ces misères : car tout cela m*endort infailliblement. — Mais il s'agit ici de tout autre chose.
(n° lxix, 29 décembre 1767). — Lope de Vega est considéré comme le père du théâtre espagnol. Cependant, ce n'est pas lui qui introduisit ce ton ambigu sur la scène. Le peuple y était déjà si bien accoutumé, que Lope dut Tadopter malgré lui. Dans son poème didactique dont j'ai déjà parlé, le nouvel Art de faire des comédies, il s'afflige assez de cette nécessité. Voyant qu'il n'était pas possible de travailler avec succès pour ses contemporains en suivant les règles et les modèles des anciens, il chercha du moins à mettre des bornes à la licence. Tel est le dessein de ce poème. Il pensa que, tout sauvage et barbare que pouvait être le goût de la nation, il devait pourtant avoir ses raisons, et qu'il valait mieux suivre méthodiquement les principes de ce goût que de n'en suivre aucun. On peut, sans observer dans une pièce les règles classiques, en observer du moins quelques-unes; et il le faut bien, si l'on veut plaire. Il voulut donc fixer ces règles tirées du goût national; et la première était l'union du sérieux et du plaisant.
a Vous pouvez, dit-il, mettre en scène même des rois dans vos comédies. J'entends dire que notre sage monarque (Philippe II) Ta trouvé mauvais ; soit qu'il vît que cela était contraire aux règles, soit qu'il crût contraire à la dignité royale d'être ainsi mêlée à la populace. J'accorde aussi que c'est revenir à la comédie antique, qui introduisait même des dieux sur la scène, comme on peut le voir, par exemple, dans ï Amphitryon de Plaute, et Dieu sait que je suis loin de l'approuver : car Plutarque, parlant de Ménandre, ne loue guère ia comédie antique, il me paraît donc difficile de justifier notre mode. Mais, pois* «pi'en Espagne nous nous éloignons si fort des règles de l'art, tî faut bien q«e les savants eux-mêmes en prennent leur parti.
DU COMIQUE MÊLê AU TRAGIQUE. 3ar
n 681 bien vrai que le comique uni au tragique, Sénèque fonda arec Térence, produit un monstre non moins étrange que le Minotaure de Pasiphaë. Mais ces alternatives plaisent; on ne veut voir d'autres pièces que celles qui sont demi-sérieuses, demi-plaisantes; la nature elle-même nous enseigne cette di* versité, d'où elle emprunte une partie de sa beauté*. »
C'est à cause des dernières paroles que je rapporte ce passage. Est-il vrai que la nature elle-même nous donne l'exemple de ce mélange du trivial et du sublime, du bouf*