I/ART ET LA NATURE
Il faudrait revenir sur nos pas et retirer nos assertions antérieures sur ces deux genres. Mais comment les retirer sans nous embarrasser dans de nouvelles difticultés? Il y a tant de justesse dans la comparaison qu'on a faite entre ces grandes pièces politiques^ dont nous discutons le mérite, et la vie humaine, le train ordinaire du monde!
Je hasarderai quelques pensées qui, si elles ne vont pas au fond des choses, peuvent du moins en provoquer de plus fondées.
La principale est celle-ci : il est vrai et il n'est pas vrai que la tragi-comédie d'invention gothique imite fidèlement la nature : elle Timite pour une moitié et laisse l'autre moitié entièrement de côté; elle imite la nature des phénomènes extérieurs, sans tenir le moindre compte de nos impressions et de nos facultés intellectuelles.
Dans la nature, tout est dans tout; tout s'entrecroise, tout est alternative et métamorphose incessante. Mais, au point de vue de cette diversité infinie, la nature est un spectacle convenable seulement pour un esprit infini. Pour que des esprits finis pussent en jouir, il fallait leur donner la faculté d'imposer à la nature des limites qui n'y sont point, d*y introduire des divisions et de gouverner leur attention selon leur bon plaisir.
Cette faculté, nous l'exerçons à tous les moments de la vie; sans elle, il n'y aurait pas pour nous de vie possible; nous serions successivement la proie de l'impression présente; nous rêverions sans cesse et sans savoir que nous rêvons.
Le propre de l'art est de nous aider à introduire celte division dans le domaine du beau, et à fixer notre attention. L'art isole en fait tout ce que notre esprit isole ou désire pouvoir isoler dans la nature, soit qu'il s'agisse d'un seul objet ou d'un assemblage d'objets divers; il maintient sous notre regard cet objet ou cet assemblage d'objets, en éclairant et en concentrant les objets autant que le veut le sentiment qu'ils doivent produire.
Quand nous sommes témoins d'un événement impor-
QUARANTB-CINQUIEME SOIREE. ^
tant «t touchant et cpi'iin autre événement sans intérêt se met en travers, nous cherchons à échapper le plus possible aux dislractions dont nous somnoes menacés parœ dernier. Nous en faisoiQS abstraction. Si donc nous retrouvons dans Fart ce que nous désirions retrancher de la nature, nous ne pooivons manquer d'en être rebutés.
Seulement, il y a des cas où cet événement importun prend, dans son progrès, toutes les nuances de rinténêt, et où non-seulement il vient à la suite de l'autre, mais eaicore naît de l'autre nécessaireHaent, Ainsi, il arrive que la gravité amène le rire, que la tristesse provoque la joie et réciproquement; et cela d'une manière si immédiate, qu'il «ous paraît impossible de faire abstraction de l'uja ou de l'autre. Alors, nous ne dés-irons pas non plus que l'art ea fasse abstraction; et il sait tirer avantage de l'impossibilité même où il se trouve de séparer ces éléments disparates.
Mais c'en est assez sur ce iyujet : a» voit où je veux «m venir.
OUAnAKTE-CINOmÈMlî SOlTlÉï:. - Les Frères, de Romanus. Taclique de J'auteur à l'égard des Firançais et de Voltaire en particulier. Jugement de V«L» taire sur les Adelphes d€ Térence et sur l'École des Maris de Molière. Justification de Térence. Du jeu des acteurs chez les anciens. Du commentaire de Banat sor Téronœ. ^ L'Oracle, de Saint-IFoix.
Le quarante-cinquième soir (vendredi, 42 juillet), <ôn a joué les Frères^ de M. Romanus, et d'Oracle^ de Saéat- Foix.
La première pièce peut passer pour uaïc œuvre aile* mande originale, bien qu'^etle soit tirée en grande paiilâe des Adelphes de Térence. On a dit que Molière avait puisé à la même soarce, et Cfu'il en avak tiré rÉ^oIe des Mcaris. }L de VoUaire fait là-dessus ses .remarques, et j'aime tant
TACTIQUE DE L'AUTECR. Z^
à citer les remarques de M. de Voltaire f II y a, dans se& moindres observations, quelque chose à apprend)*e. Si ce n'est pas toujours ce qu il dit, c est du moins ce quil aurait dû dire : primus sapienttœ gradus est faha inteilt-' gère *. (Je ne saurais me rappeler pour le moment où ce proverbe se trouve.) Je ne connais pas au monde un écrivain mieux fait que M. de Voltaire pour essayer si on est parvenu à ce premier degré de la sagesse; mais aussi Je jl'en connais pas qui puisse moins nous aider à parvenir au second : secundus^ vera cagnoscere ^. Il n*y a pas non plus, ce me semble, pour un écrivain critique, de meilleure méthode que de suivre cette maxime. Qu'il cherche d'abord Tin adversaire à combattre : il arrivera ainsi peu à peu à son sujet, et le reste viendra de soi. Cest pour cela que dans cet ouvrage, je le reconnais franchement, j'ai pris une fois pour toutes à partie les écrivains français, et en particulier M. de Voltaire. Ainsi, cette fois encore, un léger fiaiut^ et en garde t
Quiconque trouvera cette méthode plus capricieuse que raisonnable devra savoir que le grave Aristote lui-même s'en est presque toujours servi. Solet ArisMeles^ dit un de jses commentateurs^ que j'ai justement sous la main, quœrere pugnam in suis liàris, Atque iukc non facit iemere et casu y sed certa ratione atque consiiio : nam labefaetatis aliorvm opiniombus, etc. *. — 0 le pédant! s'écrierait M. de Voltaire. ^ — Je ne le suis que par défaut de confiance eu moi-même.
Les Adelphes de Térence, dit M. de Voltaire, ont fourni tout au plus ridée de VÉeol6 des Maris. U y a dans les Adelphes deux ▼ieillards de différente humeur, qui donnent chacun une éducation différente aux entants qu'ils élëveiitf il y a de mémie dans