LES ADELPHES, DE TÉRENCE
tout prétexte de s'irriter de la conduite de ses enfants; et cependant il se remet à gronder comme auparavant. Micion est obligé aussi de couper court : il faut qu'il se contente d'obtenir la paix pour un jour de la part de cette hjameur morose qu'il ne peut changer. Les détours que l'auteur lui fait prendre sont des coups de maître.
Dém. Prends garde seulement, Micion, que toutes tes bonnes raisons et ta tranquillité d'âme ne les perdent tout à fait.
Mic. Allons donc! N'aie pas peur! Mais n'en parlons plus; sois à moi pour aujourd'hui; éclaircis-moi ce front!
D. Soit, pour le moment, il le faut bien ; mais demain matin au point du jour, je repars pour la campagne avec mon fils.
M. Avant le jour, si tu veux. Mais pour aujourd'hui, un peu de gaieté! *
D. Cette chanteuse aussi, je l'emmène là-bas.
M* Bien dit! Du coup, tu enchaînes ton fils à la campagne; seulement prends garde qu'elle ne t'échappe.
D. C'est mon afiTaire. Je vous l'accommoderai avec de la cendre, de la fumée et de la farine à la cuishie et au moulin; avec cela, je lui ferai ramasser de la paille en plein midi; je la ferai devenir noire et brûlée comme du charbon.
M. Bonne idée! Tu me parais bien inspiré maintenant. Et à ta place, après cela, je ferais coucher mon fils avec elle de gré ou de force.
D. Tu ris? Tu es heureux d'avou* ce caractère. Pour moi, je sens bien que...
M. Ah! encore?
D. Non, je me tais^
Sur ce mot de Déméa: «Tu ris? », Donat fait la remarque suivante :
Déméa dit cette parole avec une physionomie qui montre qu'il n'a pas pu s'empêcher de sourire. Mais il reprend de son ton amer et dur : a Pour moi, je sens bien'... »
1 . Act. y, ftc. III. — L'auteur cite encore le texte de Térence. (Trad.)
2. Hoc Terbum tuUu Demeœ sic profertur, ut subrisisse Tideatur iiiTitug. Sed rursus Ego sentio amare UTereque dicit.
336 QUARANTE-CINQUIÈME SOIRÊB.
Parfait! Déméa, q^i prétendait très-sérreusemerrt utiliser la chanteuse, non comme chanteuse, mais comme esclave' •ordinaire, et la traiter en conséquence, ne peut s'empêcher de rire de la saillie de Micion. Pour celui-ci, il n'a pas besoin de rire : plus il sera sérieux, mieux cela varrdra. Déméa peut donc lui demander : « Tu ris? » et il est obligé de se contraindre pour réprimer son envie de rire. Il la réprime en efifet; car il reprend d'an ton morose et amer : « Je sens bien que... » Mais le rire a beau être involontaire et court, il produit toujours son effet. Car un homme comme Déméa est vaincu quand on Ta fait rire. Plus cet ébranlement bienfaisant est rare chez lui, plus il -dure intérieurement : il dure encore lors même qu'on ea a -effacé toute trace sur le visage, et il a une influence certaine sur la conduite encore après.
— Mais qui serait allé chercher des observations si délicates chez un grammairien? — Les anciens grammairiens^ n'étaient pas ce qae l'on entend aujourd'hui sous ce nom. Cl'étaient des gens de beaucoup de savoir : le vaste champ de la critique était leur domaine. Aussi les restes de leurs; commentaires sur les écrits classiques, qui sont parvenus jusqu'à nous, méritent d'être étudiés autrement que pour le langage seul. Seulement, il faut savoir distinguer les interpolations modernes. Au reste,si ceDonat (iElras) est particulièrement fécond en remarques propres à former notregoût, et s'il a su révéler plus qu'aucun autre les beautés les plus cachées de son auteur, peut-être faut-il moins Tattribuer à la supériorité de ses talents qu'à des circonstances particulières. Le théâtre romain, au temps de Donat, n'était pas encore entièrement lombé^ Les pièces de Térence étaient encore jouées, et sans doute, en grande partie, d'après des traditions qui remontaient aux meilleures époques du goût romain. Donat n'avait donc qu'à noter ce qu'il voyait et ce qu'il entendait. Ainsi l'attention et l'exactitude lui ont suffi pour signaler à la postérité des
f. Donat Tivaitau quatrième siècle après l.«C. (TfûéJ^