BUT MORAX DE 'LA TRAGEDIE
cpje Sapncho, doué du simple bon senf^, iqui les rappelle du haut de sa paisible monture, et leur cnie de ne pas tant se presser et d'ouvrir enfin les yeux tout grands. Aristote dit Tâv rocoûTuv 9radY7|UBaTa>y * : cela i>e signifie pas (( des passions i^présentées; » ils auraient dû traduire : « de ces passions et autres semblables; » ou « des passions excitées. » Le mot TocoûTwv se rapporte uniquement à la pitié et.la Cî?ainte, qui viennent d'être mentionnées. La tragédie doit exciter notre pitié «et notre crainte, pour purger simplement ces passions et autres semblables, et non toutes lesipassions Bans distinction. D'autre part, il dit towutwv et non toutwv; c'est-à-dire de « celles*ci et autres semblables, j) et non pas simplement «de celles-ci.» C'est pour montrer que, par la pitié, il n'entend pas seulement la pitié proprement. dite, mais en général tous les sentiments philanthropiques; de même que, par la crainte, il n'entend pas seulement l'inquiétude causée par un mal suspendu au-dessurs de notre tête; mais encore toute inquiétude analogue : celle que nous cause un mal présent, ou un mal passé; le trouble, le chagrin et autres sentiments semblables. C'est en ce sens général que la pitié et la crainte éveillées par la tragédie doivent purger en nous la pitié et la crainte; mais ces passions seules, et non d'autres.
Il est possible cependant queda tragédie nous offre des ieçons et des exemples qui puissent servir aussi. à purger d'autres passions; mais ce n'est pas son objet. Ces passions lui sont communes avec l'épopée et la comédie, en tant qu'elle est un poëme, qui est l'imitation d'une action en général; mais non pas en tant qu'elle est la tragédie, c'est-à-dire, en particulier, l'imitation d'une action propre à inspirer la pitié. Tous les genres de poésie doivent nous corriger : c'est un malheur quand on a besoin de le montrer; un malheur plus grand encore, quand il se trou\'e des poètes qui en doutent eux-mêmes. Mais tous les. genres de poésiejie peuvent corriger tous les genres de défauts;
i . « Des passions de ce genre.rt ÇTnul.)
OU, da moins, ne peuvent corriger chacun d'eux aussi bien que tel autre; et les défauts que chaque genre est le plus propre à corriger, sans que les autres puissent Tégaler en ce point, constituent le domaine propre de ce genre.
(n^lxxviii, ^d janvier 1768). — 2. Les adversaires d'Arislote n*ont pas regardé quelles passions il voulait que la tragédie purgeât en nous par la pitié et par la crainte : il était donc naturel qu'ils se trompassent aussi sur la nature de cette purgalion. A la fin de sa Politique, où il parle de la purgation des passions par la musique, Aristote promet de parler plus explicitement de cette purgation dans sa Poétique; « et c'est ce qui fait, dit Corneille, que la plupart de ses interprètes veulent que nous n'ayons pas ce traité entier, parce que nous n'y voyons rien du tout sur cette matière^ » — Rien du tout? Je crois pour ma part que, même dans ce qui nous reste de sa Poétique, que ce soit peu ou beaucoup, on peut trouver tout ce qu'il aurait jugé nécessaire de dire sur cette question à quelqu'un qui n'aurait pas été entièrement étranger à sa philosophie. Corneille lui-même a remarqué un passage qui peut nous donner, à son avis,. assez de lumière pour découvrir de quelle façon la purgation des passions se fait dans la tragédie. C'est celui oh Aristote dit : « La pitié demande quelqu'un qui souflfre sans le mériter; et la crainte, un de nos semblables. » Le passage est en effet très-important; seulement Corneille en a fait un faux usage, et il ne pouvait faire autrement, s'étant mis une fois en tête la purgation des passions en général.
(( La pitié d'un malheur où nous voyons tomber nos semblables nous porte, dit Corneille, à la crainte d'un pareil pour nous; cette crainte, au désir de l'éviter; et ce désir, à purger, modérer, rectifier, et même déraciner en nous la passion qui plonge à nos yeux dans ce malheur les personnes que nous plaignons, par cette raison commune, mais naturelle et indubitable, que pour éviter l'effet il faut retrancher la cause. »