‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 176 sur 226 · DE LA PURGATION DES PASSIONS · texte numérisé non relu

DE LA PURGATION DES PASSIONS

Par ce raisonnement, il fait de la crainte Tinslrument au moyen duquel la pitié opère la purgation des passions ; mais ce raisonnement est faux, et ne saurait être l'opinion d*Aristote. Car, d'après cela, la tragédie pourrait purger toutes les passions, à Texception des deux qu'Aristote indique expressément. Elle pourrait purger en nous la colère, la curiosité, Tenvie, l'ambition, la haine et l'amour; selon que c'est par l'une ou l'autre de ces passions que l'objet de notre pitié s'est attiré son malheur. Il n'y aurait que la pitié et la crainte qu'elle laisserait en nous sans les purger. Car la pitié et la crainte sont les passions éprouvées par nous et non par les personnages de la tragédie; ce sont celles que les personnages nous font ressentir, et non celles par où ils s'attirent eux-mêmes leur malheur.. On peut, je le sais bien, faire une pièce où elles aient ce double caractère. Mais je n'en connais pas encore. Il faudrait que l'objet de notre pitié se précipitât dans le malheur par une pitié ou par une crainte mal entendue. Et cependant cette pièce, si elle existait, serait la seule où l'on pût voir ce qu'Aristote, selon Corneille, demande dans toute tragédie; et encore, dans cette pièce unique, cela n'arriverait pas de la manière dont il le veut. Cette pièce serait comme le point où deux lignes obliques se rejoignent, pour ne plus se rencontrer dans tout l'espace infini.

Dacier ne pouvait s'écarter autant du sens d'Aristote. Il était obligé d'être plus attentif aux expressions de son auteur, et celui-ci dit trop positivement que la pitié et la crainte doivent être purgées en nous par la pitié et la crainte qui régnent dans la tragédie. Mais sans doute il a cru que l'utilité de la tragédie serait bien mince, si elle se bornait à cela : il s'est donc laissé induire, suivant l'interprétation de Corneille, à y joindre la purgation de toutes lés autres passions. Mais Corneille, pour sa part, rejetait cette théorie, et montrait par des exemples que c'était plutôt une belle idée qu'une réalité, au moins pour l'ordinaire. Dacier a donc dû s'engager avec lui dans ces exemples, où il s'est trouvé ensuite si à l'étroit, qu'il a dû

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iaire les efforts les plus violents pour s'y retourner et pour y faire entrer son Aristote avec lui. Je dis san Arislote : car il s'en faut bien que le véritable ait besoin qu*on fasse pour lui tant d'efforts et de manœuvres. Celui-ci, pour le répéter encore une fois, en parlant des passions qui devaient être purgées par la pitié et .la crainte dans ia tragédie, n*a pensé qu à la pitié et à la crainte qui sont en nous-mêmes; etilne.se soucie nullement de savoir si la tragédie contj'ibue peu ou prou à la purgation des autres passions. Dacier aurait dû s'en tenir à la purgation de ces passions; mais, à vrai dire, il aurait dû y joindre une idée plus complète de la chose dont il s'agit.

« Voyons, dit-il, comment la tragédie excite en nous la terreur et la compassion pour les purger; cela n'est pas bien difficile. Il lie les excite en nous mettant devant les yeux les malheurs que nos semblables se sont attirés par des fautes involontaires, et elle les purge en nous rendant ces mêmes malheurs familiers; car elle nous apprend par là à ne les pas trop craindre et à n'en être pas trop touchés quand ils arrivent véritablem»ent... Elle prépare les hommes à supporter courageusement tous les accidents les plus fâcheux et elle dispose les plus misérables à se trouver heureux en comparant leurs malheurs avec ceux que la tragédie leur représente. En quelque état qu'un homme puisse être, quand il verra un Œdipe, un Philoctète, un Oreste, il ne pourra s'empêcher de trouver ses maux légers auprès des leurs*. »

Il faut avouer que cette explication n'a pas coûté beaucoup de peine à Dacier. Il la trouvée, presque dans les mêmes termes, chez un stoïcien, qui ne perdait jamais de vue Tataraxie*. Quoi qu*il en soit, je ne veux pas lui objecter que le sentiment de notre propre misère ne laisse guère de place à la compassion; que, par conséquent, chez le malheureux dont on ne saurait guère émouvoir la pitié,

1. La Poéliqite d' Aristote, remarques sor lechap. ti. (Trad.)

2. Djkcier lui-même, dans te passage iiidk|ué, cUe l'opdnioada stoïcien dont Lessisg parle ici : c'est l'empereur llarc-Aurèle. (Trad,)

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la purgatibn ou radoucissement* du chagrin ne saui*ait être Teffet de la pitié. Mais je veux passer à Daciep les choses comme il les dit. Il faut du moins que je lui demande quelle idée nouvelle il nous apporte, en parlant ainsi. A-t-il dit quelque chose de plus que ceci : « La pi lié purge on nous la crainte? » Assurément non; et c'est pourtant à peine le quart de ce que demande Aristote. Car, lorsque- Aristote affirme que la tragédie excite la pitié et la crainte pour purger la pitié et la crainte, qui ne voit que oela dit beaucoup plus que les explications que Dacier a jugé bon de nous donner ? En effet, suivant que Ton combine les idées qui se présentent ici, celui qui veut épuiser la sens d'Aristote doit montrer successivement: i^ comment la pitié, dans la tragédie, peut purger et purge réellement en nous la pitié; 2* comment la crainte purge en nous la crainte; 3** comment la pitié purge la crainte; 4° comment la crainte purge la pitié. Or, Dacier s'en est tenu au trsji-*^ %*A* sième point, et encore n*a-t-il expliqué ce point qu-à moitié, et fort mal. Car, si Ton s'est donné la peine de' prendre une idée juste et complète de la théorie d' Aristote sur la purgation des passions, on trouvera que chacun de ces quatre points comprend deux cas.

Pour abréger, cette purgation consiste simplement dans la transformation des passions en dispositions vertueuses. *^ Or, à chaque vertu correspondent, suivant notre philosophe, deux extrêmes entre lesquels elle se tient. La tragédie doit donc, pour ch-anger notre pitié en vertu, nous purger des deux extrêmes entre lesquels se trouve la pitié; et de même pour la crainte. La pitié, dans la tragédie, ne doit pas seulement, par rapport à la pitié, purger l'âme' de celui qui éprouve un excès de pitié, mais aussi celle de rhomme qui en ressent trop peu. La crainte, dans la tragédie, ne doit pas seulement, par rapport à la crainte, purger l'âme de celui qui ne craint absolument aucun coup ^u sort, mais aussi celle de l'homme que tout malheur, même le plus éloigné, même ie moins vraisemblable, jette dans des transes mortelles. De même, la f»tié, dans lit

tragédie, doit régler, par rapport à la crainte, Tâme qui s'écarte vers le trop ou le trop peu; et ainîji de la crainte, par rapport à la pitié.

Or Dacier, comme je Tai dit, s'est borné à montrer comment la pitié, dans la tragédie, modère l'excès de la crainte en nous; il n'a pas dit comment elle remédie à l'absence complète de ce sentiment, c'est-à-dire comment elle l'élève à un degré plus salutaire chez celui qui y est trop étranger. A plus forte raison n'a-t-il rien dit de tout le reste. Ceux qui sont venus après lui se sont bien gardés de remplir les lacunes qu'il avait laissées; ou bien, pour mettre hors de contestation, selon leur opinion, l'utilité de la tragédie, ils ont ajouté des considérations qui conviennent h la poésie en général, mais nullement à la tragédie en tant que tragédie : par exemple, qu'elle entretient et affermit les sentiments d'humanité; qu'elle excite l'amour de la vertu et la haine du vice, etc., etc. ^. Mais quel genre poétique ne doit pas en faire autant? Or, si tous le doivent, cela ne peut pas être un caractère distinctif de la tragédie; et ainsi ce n'est pas ce qu'ils cherchaient.

N° Lxxix, 2 février 1768). — Et maintenant revenons à notre Richard. — Richard donc éveille aussi peu la terreur que la pitié; il n'éveille ni la terreur dans l'acception abusive du mot, c'est-à-dire la surprise soudaine de la compassion; ni la terreur dans le vrai sens d'Aristote, c'est-à-dire, la crainte salutairede pouvoir devenir victime d'un semblable malheur. Car, s'il éveillait cette crainte, il éveillerait aussi la pitié; et réciproquement, il exciterait certainement la crainte, si nous le trouvions le moins du monde digne de notre pitié. Mais c'est un abominable personnage, un démon incarné, en qui nous ne trouvons pas un seul trait de ressemblance avec nous; et je crois que nous pourrions le voir souffrir sous nos yeux tous les supplices de l'enfer, sans éprouver pour lui la moindre

1. M. r.urtius, dans son Traité de VObjet de la Tragédie j à la suite de I» Poe* tique d'Aristote. (Note de Vauteur,)

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