RETOUR A RICHARD III
sympathie, et sans craindre le moins du monde pour nous les mêmes châtiments, s'ils sont réservés à de pareils crimes. Et quel est enfin le malheur, le chàtimentqui-l'atleint? Après tant de forfaits, auxquels nous avons dCt assister, nous apprenons quil est mort Tépée à la main! Quand on raconte cette mort à la reine, le poëte lui fait dire :
C'est quelque chose au moins.
Je n'ai jamais pu m'empêcher d'ajouter à part moi : « Non, ma foi, ce n'est rien! » A combien de bons rois n'esl-il point resté d'autre ressource, lorsqu'ils défendaient leur couronne contre des rebelles trop puissants? Richard meurt donc en homme, au champ d'honneur. Et une pareille mort compenserait pour moi le déplaisir que j'ai souffert durant toute la pièce, en assistant au succès de ses scélératesses? (Je crois que la langue grecque est la seule qui ait un mot particulier pour exprimerl'indignation qu'excite le bonheur d'un méchant : viiuatç^.) Sa mort même, qui devrait du moins satisfaire mon amour pour la justice, entretient encore ma némésis. « Tu t'en es tiré à bon marché, pensé-je en moi-même; mais heureusement il y a une autre justice que celle du poëte ! »
On me dira peut-être : « Eh bien I nous vous abandonnons Richard : c'est lui qui donne son nom à la pièce; mais il n'en est pas pour cela le héros; ce n'est pas le personnage au moyen duquel le but de la tragédie est atteint; on ne l'a destiné qu'à être un moyen d'exciter notre pitié pour d'autres personnages. La reine Elisabeth, les princes, n'émeuvent-ils pas notre compassion? »
Pour éviter toute dispute de mots, je dirai oui. Mais quel étrange et désagréable sentiment se mêle à ma pitié pour ces personnages, et fait que je voudrais bien pouvoir m'en
1, Arislote, Bhét., 1. II, ch. ix. (Note de Vauteur.) — Voy, Némésis et la Jalousie des Dictwp, par Ed. Touniier. (Trad.)
dispenser? Cependant je ne souhaite d'ordinaire rien de pareil quand je ressens la pitié tragiq:ue; j'aime au conr traire à la ressentir,, et je remercie le poète de cet agréabla tourment.
Âriâtote Ta dit, et il ne s'est pas trompé.. Il parle d'ua effet odieux que peut produire le malheur de personnes tout à fait bonnes et innocentes. Or, la reine Elisabeth e* les jeunes princes ne sont-ils pas des personnages de ce genre? Qu'ont-ils fait? par où se sont-ils attiré le malheur de tomber dans les griffes d'un pareil monstre? Est-ce leur faute, s'ils ont plus de droits au trône que lui? Mais surtout ces petites victimes vagissantes, qui sont sacrifiées avant de savoir distinguer leur gauche de leur droite! Qui niera qiu' elles soien4» dignes de toutes nos larmes? Mais ces larmes, qui me font penser en frissonnant à la misérable destinée de l'humanité, qu'accompagne un murmure contre la Providence, et que le désespoir suit de loin; ces larmes sont-elles, je ue dirai pas des larmes de pitié — peu importent his noms; — mais sont-elles celles qu un art imitalif devrait exciter?
Qu'on ne dise pas : « Mais, c'est là l'effet que produit rhistojre; l'auteur s'est appuyé sur la réalité des faits accomplis. » — Des faits accomplis? soit. Eh bien donc, ces faits sont fondés sur l'enchaînement éternel et infini des événements. Ce qui nous paraît fatalité aveugle et cruauté dans le fragment que lepoëtc en a détaché, devient sagesse et bonté dans cet enchaînement. L'auteur aurait dû faire de ce fragment un tout complet, oti chaque partie s'expliquât pleinement par une autre. Nous ne devrions pas nous heurter k des difficultés dont nous ne pouvons trouver la solution dans son plan, mais seulement dans le plan général de l'univeirs. La monde de ce créateur mortel devrait être un reflet du moûdedu créateur éternel; il devrait nous familiariser avec cette pensée,, que tout se terminera pour le mieux dans cet autre univers, comme dans le sien. Et il oublie cette noble mission, qui est la sienne, au point d'embrouiller les voies incompréhensibles de la Providence,