‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 178 sur 226 · DES DEVOIRS DU POETE TRAGIQUE · texte numérisé non relu

DES DEVOIRS DU POETE TRAGIQUE

en les enlaçant dans ses petites combinaisons, et de s'appliquer ainsi à nous faire frissonner ! ... Ah ! épargnez-nous, vous qui tenez nos cœurs en votre puissance! Pourquoi nous inspirer ces funestes sentiments?. Pour nous enseigner la soumission? Mais il n'y a que la froide raison qui puisse nous l'enseigner; et pour que les leçons de la raison pénètrent en nous, pour que nous conservions encore la confiance et un cœur joyeux dans notre soumission, il est bien nécessaire que les tristes exemples de ces horribles destinées imméritées soient aussi peu que possible ramenés devant nos yeux. Loin de la scène ces exemples ! Loiu même, s'il était possible, de tous les livres!

— Mais si pas un des personnages de Richard IIJ n'a les qualités qu'il devrait avoir, comment se fait-il cependant que la pièce soit aussi intéressante qu'elle paraît au public? Si elle n'excite pas la pitié et la crainte, quel effet produit-elle? Il faut bien qu'elle en produise un. Et si elle en produit un, ce qui est vrai : n'est-il pas indifférent que ce soit celui-ci ou celui-là? Si elle attache les spectateurs, si elle les satisfait, que veut-on de plus? Faut-il donc qu'ils soient exclusivement attachés et satisfaits d'après les règles d'Aristote?

Cette objection ne paraît pas si déraisonnable. Mais on y peut répondre. Il est vrai qu'à prendre cette pièce dans son ensemble, quand môme Richard 111 ne serait pas une tragédie, ce serait toujours un poëme dramatique. Sans avoir les mérites propres à la tragédie, cet ouvrage pourrait encore renfermer d'autres beautés : poésie dans i'ex- ])ression, tableaux, tirades, pensées hardies; un dialogue chaleureux et entraînant; d'heureuses occasions offertes à l'acteur pour déployer toute l'étendue et toutes les ressources de sa voix, pour montrer tous ses moyens dans la pantomime, etc.

La pièce de Richard III offre beaucoup de ces mérites, avec d'autres qui se rapprochent davantage des beautés propres à la tragédie.

Richard est un abominable scélérat; mais ce n'est pas

tout à fait sans plaisir que nous trouvons à exercer même nos sentiments d'horreur, surtout dans l'imitation.

Même le monstrueux dans la scélératesse produit eu nous une partie de l'impression que la grandeur et la hardiesse font sur noire imagination.

Toutes les actions de Richard sont atroces; mais toutes ces atrocités se rapportent à un dessein. Richard a un plan de conduite; et partout où nous voyons un plan, notice curiosité est éveillée; nous attendons volontiers pour voir s'il sera rempli et comment il lésera; nous aimons si fort la suite dans les desseins, que même, indépendamment de la moralité du but, nous y prenons plaisir.

Nous voudrions que Richard atteignît son but, et qu'il ne l'atteignît pas. S'il l'atteint, il nous épargne le déplaisir que nous causent des moyens employés tout à fait en vain : car, s'il ne l'atteint pas, c'est autant de sang vainement répandu; et puisqu'il se trouve répandu, nous ne voudrions pas qu'il le fût seulement pour passer le temps. D'autre part, si Richard atteint son but, c'est le triomphe de la scélératesse, et rien ne nous est plus odieux. Son dessein nous intéressait comme un but à atteindre; mais maintenant, s'il était couronné de succès, nous ne verrions plus que ce qu'il y a d'horrible dans les calculs du personnage; nous souhaiterions qu'il n'eût pas réussi. Nous prévoyons que nous aurons lieu de former ce souhait, et la perspective du succès de Richard nous fait frissonner.

Nous aimons les personnages honnêtes de la pièce : une mère si tendre et si dévouée, des frères qui vivent Tun en Fautre; de pareils caractères plaisent toujours, excitent toujours les sentiments les plus doux et les plus sympathiques, en quelque lieu que nous les trouvions. Les voir souffrir sans qu'il y ait de leur faute est, sans doute, un spectacle douloureux; ce n'est pas un objet fait pour nous calmer ni pour nous corriger; mais du moins le sentiment est vif.

Et ainsi la pièce nous attache d'un bout à l'autre et satisfait par là nos facultés. Voilà ce qui est vrai; mais la

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