UTILITE PROPEB DE LA TRAGÉDIE
conclusion qu'on prétend en tirer n'est pas vraie, si l'on dit que nous devons donc être contents de la pièce.
Un poëte peut avoir beaucoup fait, et cependant avoir perdu son temps. Il ne suffit pas que son ouvrage produise un effet sur nous : il faut encore que ce soit Teffet qui lui convient, en raison du genre auquel il appartient. Toat autre effet ne saurait suppléer à Tabsence de celui-là; surtout quand le genre est aussi important, aussi difficile, et exige autant de choses que la tragédie. Car alors toutes les peines qu'on s'est données et toute la dépense d'imagilion qu'on a. faite se trouvent perdues, si l'on n'obtient par là que des effets qu'on aurait pu obtenir à beaucoup moins de frais avec un autre genre d'ouvrage. Il ne faut pas mettre des machines en mouvement pour soulever une botte de paille; je ne dois pas creuser une mine pour faire sauter ce que je puis pousser du pied, ni allumer une bûche pour brûler une mouche.
(n® lxxx, 5 février 1768). — A quoi bon se livrer au travail pénible de la forme dramatique; à quoi bon bâtii* un théâtre, travestir des hommes et des femmes, mettre leurs mémoires à la torture, entasser toute une ville dans une salle, si mon ouvrage représenté ne doit produire que quelques-uns des effets qu'aurait pu produire un bon récit lu par chacun au coin du feu?
Quoi! la forme dramatique est la seule qui permette d'exciter la pitié et la crainte, ou du moins d'élever ces passions à un degré aussi haut; et, pourtant, on aime mieux y émouvoir toute autre passion que celles-là; on aime mieux l'employer à tout autre usage qu'à celui auquel elle est si particulièrement propre 1
— «Le public s'en contente. >; — Soit; et pourtant!... Quand, sur une table servie, il faut toujours se contenter de ce qu'on y trouve, on n'a pas grande enyie d'y retourner.
On sait combien le peuple, chez les Grecs et chez les Romains, était passionné pour le théâtre et surtout, chez les premiers^ pour le théâtre tragique. A-u contraire, chez
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nous, combien il est indifférent et froid! D*où vient cette différence? N'est-ce pas que les Grecs, aux représentations de la scène, ressentaient des impressions si fortes, si extraordinaires, qu'ils étaient impatients de les éprouver de nouveau; et que nous, au contraire, devant notre scène, nous sommes si faiblement émus, que nous croyons le plus souvent y perdre notre temps et notre argent? En général, nous allons au théâtre par curiosité, par mode, par ennui, par des raisons de société, pour nous montrer et voir les gens. Combien de personnes y vont dans un autre dessein? Et celles-là n'y vont pas souvent.
Quand je dis nous, notre peuple, notre scène; je n'entends pas seulement les Allemands. Nous autres Allemands, nous reconnaissons de bonne foi que nous n'avons pas encore de théâtre. Beaucoup de nos critiques, en tombant d'accord sur ce point, se montrent grands admirateurs du théâtre français. Que veulent-ils dire par là? Je ne sais; mais du moins je sais bien ce que je pense, et le voici : nonseulement nous autres Allemands nous n'avons pas de théâtre; mais même cette nation qui se vante depuis un siècle de posséder un théâtre, et le meilleur de toute l'Europe, — eh bien, les Français non plus n'ont pas encore de théâtre!
A coup sûr, pas de théâtre tragique. Car les impressions que fait la tragédie française sont si légères, si froides ! Ecoutez un Français même en parler.
(( Dans les beautés frappantes de notre théâtre, dit M. de Voltaire, il y avait un défaut caché dont on ne s'était pas aperçu, parce que le public ne pouvait pas avoir par lui-même des idées plus fortes que celles de ces grands maîtres. Ce défaut ne fut relevé que par Saint-Évremond; il dit « que nos « pièces ne font pas une impression assez forte, que ce qui « doit former la pitié fait tout au plus de la tendresse, que « l'émotion tient lieu du saisissement, Tétonnement de l'hor- <i reur, qu'il manque à nos sentimens quelque chose d*assez « profond. » Il faut avouer que Saint-Évremond a mis le doigt dans la plaie secrète du théâtre français; on dira tant qu'on