‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 180 sur 226 · LES FRANÇAIS N'ONT PAS DE THEATRE · texte numérisé non relu

LES FRANÇAIS N'ONT PAS DE THEATRE

voudra que Saint-Évremond est l'auteur de la pitoyable comédie de Sir Politik et de celle des Opéras ; que ses petits vers de société sont ce que nous avons de plus plat en ce genre; que c'était un petit faiseur de phrases ; mais on peut être totalement dépourvu de génie et avoir beaucoup d'esprit et de goût. Cer^ tainement son goût était très-fin, quand il trouvait ainsi la raison de la langueur de la plupart de nos pièces. Il nous a presque toujours manqué un degré de chaleur; nous avions tout le reste*. »

C'est-à-dire, nous avions tout, excepté ce que nous aurions dû avoir; nos tragédies étaient excellentes; seulement ce n'étaient pas des tragédies. Et d*où vient qu'elles n'en étaient pas? M. de Voltaire continue :

« L'origine de cette langueur, de cette faiblesse monotone, venait en partie de ce petit esprit de galanterie, si cher alors aux courtisans et aux femmes, qui a transformé le théâtre en conversations de Clélie. Les autres tragédies étaient quelquefois de longs raisonnemens politiques, qui ont gâté SertoriuSy qui ont rendu Othon si froid, et Suréna et Attila si mauvais. Mais une autre raison empêchait encore qu'on ne déployât un grand pathétique sur la scène et que l'action ne fût vraiment tragique : c'était la construction du théâtre et la mesquinerie du spectacle... Que pouvait-on faire sur une vingtaine de planches chargées de spectateurs? Quelle pompe, quel appareil pouvait parler aux yeux? quelle grande action théâtrale pouvait être exécutée? quelle liberté pouvait avoir l'imagination du poëte? Les pièces devaient être composées de longs récits ; c'étaient des conversations, plutôt qu'une action. Chaque comédien voulait briller par un long monologue ; ils rebutaient une pièce qui n'en avait point... Cette forme exclut toute action théâtrale, toutes grandes expressions des passions, ces tableaux frappants des infortunes humaines, ces traits terribles et perçants qui arrachent le cœur; on le touchait, et il fallait le déchirer. »

La première raison n'est pas sans fondement. La galanterie et la politique nous laissent toujours froids; et il n'est

i . Des divers changements arrivés à l'Art tragique. {Trad.)

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jamais encore arrivé à un poète d'exciter la pitio et la crainte par ces moyens. Ces développements ne nous font entendre que le fat^ ou le maître d'école; et Témotion veut que nous n'entendions que l'homme.

Mais la seconde raison? Est-il possible que la petitesse du théâtre et la mesquinerie des décors aient eu une pareille influence sur le génie du poète? £st-il vrai que toute action tragique exige de la pompe et un certain appareil? Ou bien le poëte ne devrait-il pas plutôt composer sa pièce de fa^on qu'elle produisît tout son effet même sans ces circonstances?

Suivant Aristote, cela n'est pas douteux :

«La crainte et la pitié, dit le philosophe*, peuvent être excitées par le spectacle; mais elles peuvent l'être aussi par Tarrangement même des événements, ce qui est préférable et fait plus d'honneur au poëte. Car ia faubte A(M être disposée de telle sorte que, même sans le secours de la vue, l'auditeur qui entend comment les faits se passent, soit saisi de frisson et de pitié, coomie il arrive quand on entend la pièce d'CEtiape. Mais préparer cet effet par le spectacle, c'est ce qui demande moins d'art et ce qui dépend des entreprenears de la représentation» x

Mais en général les décorations théâtrales ne sont guère indispensables : on en a une preuve singulière dans les pièces de Shakespeare. Yen a-t-il qui eussent plasbesoin du secours du décorateur, grâce à leurs perpétuels changements de lieu? Et cependant il y eut ua temps où les scènes sur lesquelles elles étaient jouées- se composaient simplement d'un rideau d'étoffe grossière, lequel, une fois levé, découvrait les murailles nues, tout au plus décorées de nattes et de tapis. Il n'y avail là que Timaginaftion pour venir en aide au dessein du poëte et au jeu de l'acteur; et cependant, dit-on, ks pièces de Shakespeare étaient alors

1 . En français dans le texte. {Trad.) î. PoéL, c. iT. (Ttad,)

DE L*£SPRIT FRANÇAIS. 375

mieux comprises, sans aucun décor, qu'elles ne Tont élé depuis avec tout le luxe de la mise en scène^.

Si donc le poète n a nullement à se soucier du décor; si le décor, même là où il paraît nécessaire, peut être négligé sans inconvénient pour le poëme; pourquoi s'en prendrait-on à la petitesse et à la pauvreté du théâtre de ce que les poètes français ne nous ont pas donné une seule pièce touchante? La faute en est à eux-mêmes.

Et rexpérience le prouve. Car maintenant les Françaisont une scèneplus belle et plus spacieuse; on n'y supporte plus de spectateurs; les coulisses sont dégagées; le décorateur a le champ libre; il peint et construit à la gui>e du poète. Où sont donc les pièces animées qu'ils ont produites depuis? M. de Voltaire s'imagine-t-il que s^Sémiramis en est une? Il y a assez de pompe et d'appareil, un fantôme par-dessus le marché; et cependant je ne connais pas de pièce plus froide que sa Sémiramis.

(n® Lxxxi, 9 février 1768). — Ai-je prétendu pour cela que pas un Français n'est capable de faire une œuvre tragique réellement touchante; que l'esprit évaporé de la nation est incapable d'un pareil travail? Je rougirais s'il me Tenait de pareilles idées. L'Allemagne n'a pas encore eu le ridicule de produire un Bouhours. Et, pour ma part, je n'ai aucune vocation pour ce rôle. Car je suis bien persuadé qu'aucun peuple du monde n'a reçu un don de l'esprit de plus que les autres. On dit à la vérité : « l'Anglais profond, le Français spirituel. » Mais qui a fait ce partage? Ce n'est

1. r.ibber'8 Lives of the Poets of G. B. and Ir., toI. Il, p. 78-79. — Somc liave nsinuatedf that fine scènes proved the ruin of acting... In the reign of Charles l, there was nothing more than a curtain of Yery coarse stuff , upon Ihe drawiog up of which, the stage appeared either with bare walU on the sides, ■coarsly matted, or coTered wilh tapestry ; so that for the place origiiially represented , and ail the saccessÎTe changes, in -which the poets of those tintes freely indulged themselves, theie was nothing to help the spectator's understanding , or to assist the actor's performance, but hare imagination... The spirit and judge- «sent of the actors sapplied ail deficiencies, and made, as sMnewottld insinnate, •pLays more intelligible without scènes» than they afterwards weve wilh them. {Cité par l'auteur.) — Lessing a donné, à peu de chose près, la traduction de cette «HatioB dans is passage qu'on Tient de lire. (TnuL)

certes pas la nature, qui distribue tout également entre tous. Il y a autant d'Anglais spirituels que de Français spirituels, et autant de Français que d'Anglais profonds; mais le commun du peuple n'est ni profond ni spirituel.

Qu'ai-je donc voulu dire? Ceci simplement : les Français n'ont pas encore ce qu'ils auraient pu avoir, la vraie tragédie. Et pourquoi ne l'ont-ils pas encore? — Il aurait fallu que M. de Voltaire se connût mieux lui-même pour le trouver.

Voici mon opinion. Les Français n'ont pas encore la vraie

tragédie, parce qu'ils croient l'avoir depuis longtemps. Et

" ils sont affermis dans cette croyance par quelque chose qui

les distingue de tous les autres peuples; mais ce n'est pas

un don de la nature : je veux dire leur vanité.

Il en est des nations comme des particuliers. Gottsched (on comprendra aisément ce qui m'amène à parler de lui ici), Goltsched passait dans sa jeunesse pour un poète, parce qu'on ne savait pas encore à cette époque distinguer le versificateur du poëte. La philosophie et la critique ont mis peu à peu cette différence en lumière; et si Gottsched avait voulu suivre le progrès du siècle; si ses idées et son goût s'étaient étendus et épurés avec les idées et le goût de ses contemporains, peut-être le versificateur aurait-il pu devenir un poëte. Mais parce qu'il s'était souvent entendu qualifier de grand poëte, et que sa vanité lui avait persuadé qu'il en était un, il est resté ce qu'il était. Il était impossible qu'il acquît ce qu'il croyait déjà posséder; et plus il vieillit, plus il se montra entêté et effronté à s'attribuer ce titre chimérique.

La même chose, ce me semble, est arrivée aux Français. A peine Corneille eut-il tiré leur théâtre de la barbarie, qu'ils le crurent tout près de la perfection. Il leur sembla que Racine y avait mis la dernière main; et il ne fut plus question de savoir (ce qu'on ne s'était jamais demandé) si le poëte tragique ne peut pas être encore plus pathétique et plus touchant que Corneille et Racine. Cela fut tenu pour impossible; et tous les efforts de leurs successeurs

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