‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 181 sur 226 · DES TORTS DE CORNEILLE · texte numérisé non relu

DES TORTS DE CORNEILLE

durent se borner à ressembler le plus possible à l'un ou à Tautre de ces àeux poètes. Durant cent ans, ils se sont abusés eux-mômes, et ils ont abusé en partie leurs voisins : maintenant, que quelqu'un vienne le leur dire, et qu'il entende ce qu'ils répondront!

Mais, de ces deux poètes, c'est Corneille qui a fait le plus de mal et qui a exercé sur les poètes tragiques de son pays l'influence la plus pernicieuse. Car Racine ne les a égarés que par ses exemples; Corneille l'a fait par ses exemples et par ses préceptes. * »

Ses préceptes surtout, accueillis comme des oracles par toute la nation (à l'exception d'un ou deux pédants, un- Hédelin, un Dacier^ qui très-souvent ne savaient cequ'ils voulaient dire), suivis par tous les poètes ses successeurs, n'ont pu produire — je me fais fort de le démontrer pièce par pièce — que les œuvres les plus pauvres, les plus insipideç, les moins tragiques.

Les règles d'Arislote sont toutes calculées pour le plus grand effet tragique. Qu'en fait Corneille? Il les présente sous un jour faux, équivoque; et comme il les trouve encore beaucoup trop sévères, il y cherche, en les prenant une à une, (c quelque modération, quelque favorable interprétation; » il les énerve et les émousse, les dissèque et les fait évanouir une à une. — Et pourquoi? « Pour n*ètre pas obligé, dit-il, de condamner beaucoup de poëmes que nous avons vu réussir sur nos théâtres ^. » La belle raison !

Je toucherai les points principaux sans m'y étendre. J'en ai déjà marqué quelques-uns; mais il faut que je les reprenne d'ensemble, pour l'enchaînement des idées.

1. Aristote dit : La tragédie doit exciter la pitié et la crainte. — Sans doute, dit Corneille; mais c'est selon les circonstances : les deux à la fois, ce n'est pas toujours possible; l'une des deux nous suffit, tantôt la pitié sans la crainte, tantôt la cramte sans la pitié. Car, sans cela, que deviendrai-je, moi, le grand Corneille, avec mon Ro-

i. Cité textuellemeot par Fauteur, (frad.)

drigue et ma Chimène? Ces chers enfants excitent la compassion et une très-grande compassion; mais de crainte, guère. Et d'autre part, que ferait-on de ma Cléopàtre, de mon Prusias, de mon Phocas? Qui peut éprouver de la pitié pour de pareils vauriens? Mais, du moins, ils éveillent la crainte. — Voilà Topinion de Corneille et celle de tous' les Français après lui.

î. Aristote dit : La tragédie doit éveiller la pitié et la crainte (l'une et l'autre, bien entendu), au moyen d'une seule et même personne. — Corneille dit : Si cela s'arrange ainsi, c'est pour le mieux. Mais cela n'est pas absolument nécessaire, et l'on peut bien se servir aussi de personnes différentes pour produire ces deux sentiments, comme je l'ai fait dans ma Rodogune. — Voilà ce qu'a fait Corneille, et les Français le font après lui.

3. Aristote dit : Au moyen de la pitié et de la crainte que la tragédie éveille, la pitié et la crainte qui sont en nous, et les passions qui s'y rattachent, doivent être purgées. — Corneille n'y entend rien, et s'imagine qu Aristote a voulu dire : La tragédie éveille notre pitié pour éveiller notre crainte, afin de purger en nous au moyen de cette crainte les passions par lesquelles l'objet de notre pitié s'est attiré son malheur. Je ne veux pas parler du mérite de cette théorie : il suffit que ce ne soit pas celle d' Aristote; et puisque Corneille, dans ses tragédies, se proposait un tout autre dessein que celui qu'indiquait Aristote, ses tragédies devaient être aussi toutes différentes de celles d'où Aristote avait tiré sa théorie. Ce devaient être des tragédies qui n'en sont pas. Et c'est ce qui est arrivé, non-seulement aux siennes, mais à toutes les tragédies françaises, parce que leurs auteurs s'étaient tous proposé un but qui n'était pas celui d' Aristote, mais celui de Corneille. J'ai déjà dit que Dacier voulait que l'on combinât les deux théories; mais cette combinaison suffît déjà pour affaiblir la première, et la tragédie restera nécessairement au-dessous du but le plus élevé qu'elle doit atteindre. Ajoutons que Dacier, comme je l'ai déjà montré, n'avait qu'une idée très-incom-

CORNEILLE FAUSSE LE SEKS D'ARIBTOTE. 37»

plète de la première théorie; et il ne faut pas s'étonner s'il a pu s'imaginer que les tragédies françaises de son temps atteignaient encore plus au premier but qu'au second.

« Notre tragédie, dit-il, peut réussir assez dans la première partie, c'est-à-dire qu'elle peut exciter et purger la terreur et la compassion. Mais elle parvient rarement à la dernière, qui est pourtant la plus utile; elle purge peu les autres passions; ou, comme elle roule ordinairement sur des intrigues d'amour, si elle en purgeoit quelqu'une, ce seroit celle-là seule, et par là il est aisé de voir qu'elle ne fait que peu de fruit*. »

C'est précisément tout le contraire! On trouverait encore plutôt des tragédies françaises qui atteignissent le second but, que le premier. J'en connais plusieurs qui mettent très-bien en lumière les suites funestes d'une certaine passion, et d'où l'on pourrait tirer de bonnes leçons sur cette passion; mais je n'en connais pas une qui excite ma pitié au degré où la tragédie devrait l'exciter et où différentes pièces grecques et anglaises me prouvent qu'elle peut l'exciter. Différentes tragédies françaises sont des œuvres très-délicates, très-instructives, que je crois dignes de toute sorte d'éloges : seulement ce ne sont pas des tragédies. Leurs auteurs devaient être de très-bons esprits; ils méritent, en partie, un rang distingué parmi les poètes : seulement ce ne sont pas des poètes tragiques; et les Corneille et les Racine, les Crébillon elles Voltaire n'ont rien ou presque rien de ce qui fait de Sophocle, d'Euripide et de Shakespeare un Sophocle, un Euripide et un Shakespeare. Ceux-ci sont rarement en opposition avec les règles essentielles d'Aristote, et les autres y sont très-souvent. Car, pour continuer, —

(n*» lxxxii, 12 février 1768).— 4. Aristote dit : Il ne faut pas, dans la tragédie, qu'un homme tout à fait bon devienne malheureux sans qu'il y ait de sa faute : car cela est horrible. — Très-bien, dit Corneille;

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