‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 193 sur 226 · Chap. nxTiii · texte numérisé non relu

Chap. nxTiii

Ici, la conversation change peu à peu de sujet et cesse de nous intéresser. Nous nous retournons donc pour voir ce que nous avons lu. Quelle clarté, quel bon sens dans ce Diderot ! Mais toutes ces vérités étaient alors jetées au vent. Elles ne firent aucun effet sur le public français : il fallut qu'elles fussent répétées avec toute la gravité du langage didactique et accompagnées d'essais dramaiiques, où l'auteur s'étaitefforcé d'éviter quelques-uns des défauts signalés par lui et de mieux entrer dans la voie de la nature et de l'illusion. Mais alors l'envie éveilla la critique. «Voilà donc, disait-on, pourquoi Diderot précipitait le théâtre français du haut degré de perfection où nous devons le croire parvenu; voilà pourquoi il trouvait tant de défauts dans des ouvrages qui sont regardés comme des chefs-d'œuvre! C'était simplement pour faire place à ses propres pièces I Il fallait bien qu'il décriât la méthode doses prédécesseurs; car il sentait qu'en la suivant il resterait toujours infiniment au-dessous d'eux. Il fallait qu'il fît comme le charlatan, qui déprécie la thériaque des autres, pour qu'on n'achète que de la sienne! »

Et voilà comment les Palissots tombèrent sur les pièces de Diderot. Sans doute, le Fils naturel iprèi^ii à la critique par plus d'un endroit. Ce premier essai est encore bien loin du Père de Famille. Il y a trop d'uniformité et en même temps quelque chose de romanesque dans les caractères; le dialogue est guindé et précieux, avec un cliquetis pédantesque de sentences philosophiques à la nouvelle mode. Tout cela donnait beau jeu aux détracteurs de Diderot. Ce qui mettait surtout les rieurs de leur côté, c'était la solennelle Thérésia (ou Constance, comme elle s'appelle dans l'original), qui offre sa personne si philosophiquement à un homme qui n'en veut pas, et qui lui parle si sagement d'enfants vertueux qu'elle espère avoir de lui. On ne peut nier non plus que les Entretiens ajoutés par Diderot à la pièce ne soient enfermés dans un cadre, écrits sur un ton trop ambitieux et trop pompeux; il y présente comme de véritables découvertes des observations qui

LE THÉÂTRE DE DIDEROT. SlH

n*étaient ni neuves ni propres à Tauteur; d'autres n'étaient pas aussi solides qu'elles le paraissaient avec celte mise en scène éblouissante.

(N° Lxxxvi, 26 février 1768). — Par exemple, Diderot soutenait ^ « qu'il n'y a dans la nature humaine qu'une douzaine tout au plus de caractères vraiment comiques et marqués de grands traits; » et que « les petites différences qui se remarquent dans les caractères des hommes ne peuvent être maniées aussi heureusement que les caractères tranchés. » Il concluait de là, que « ce ne sont plus à proprement parler les caractères qu'il faut mettre sur la scène, mais les conditions; » et il voulait que la peinture de celles-ci devînt le principal objet de la comédie sérieuse.

« Jusqu'à présent, ajoutait-il, dans la comédie, le caractère a été Tobjit principal, et la condition n*a été que Taccessoire; il faut que la condition devienne aujourd'hui l'objet principal et que le caractère ne soit que l'accessoire. C'est du caractère qu'on tirait toute l'intrigue. On cherchait en général les circonstanciés qui le faisaient ressortir et l'on enchaînait ces circonstances. C'est la condition, ses devoirs, ses avantages, ses embarras, qui doivent servir de base à l'ouvrage. Il me semble que cette source est plus féconde, plus étendue et plus utile que celle des caractères. Pour peu que le caractère fût chargé, un spectateur pouvait se dire à Ini-même : Ce n'est pas moi. Mais il ne peut se cacher que l'état qu'on joue devant lui ne soit le sien; il ne peut méconnaître ses devoirs. Il faut absolument qu'il s'applique ce qu'il entend. »

L'objection que Palissot fait ici n'est pas sans fondement ". Il nie que la nature soit si pauvre en caractères

1 . Entretiens à la suite du FiU naturel. {Note de l'auteur y qui renvoie à la page de la traduction allemande. Cette traduction est de Lessing lui-même (1760, 1761). n n'y mit sou nom que dans l'édition de 1781. Dans la Préface de cette dernière édition, un lit les lignes suivantes : ■ Diderot parait en général avoir exercé beaucoup plus d'influence sur le théâtre allemand que sur celui de son pays... Je saisis l'occasion de témoigner ma reconnaissance à un homme qui a eu tant de part à la formation de mon goût... Je sais bien que, sans les exemples et les leçons de Diderot, il aurait pris une tout autre direction. » {Trad),

2. Petites Lettres sur de grands Philosophes, 1. II. {Note de routeur.)

originaux et que les poètes comiques l'aient déjà épuisée. MolièFe, dit-il, voyait encore devant lui assez de caractères nouveaux, et croyait n'avoir traité que la moindre partie de ceux qu'il pouvait traiter. Le passage où il en esquisse quelques-uns en courant^ est aussi remarquable qu'in* structif : il nous permet de croire que le Misanthrope n'aurait pas été le dernier mot de Fauteur dans le haut comique, s'il avait vécu plus longtemps. Paliî5sot lui-même y en ajoute quelques-uns avec assez de bonheur :

c( Je croirais en trouver un dans ce vers du Méchant :

Des protégés si bas, des protecteurs si bêtes,

l'homme déplacé; l'homme fin, dont la finesse échoue toujours contre la naïveté d'un homme simple; le faux philosophe; l'homme singulier, manqué par Destouches; le Tartuffe de société, comme on a fait celui de religion; voilà, ce me semble, des sujets qui n'attendent que des hommes...»

Ce ne sont pas, en vérité, des horizons vulgaires, que ceux qui s'étendent à l'infini pour un œil qui sait voir. Il y a encore là une moisson suflSsante pour le petit nombre d'ouvriers qui sont capables de se mettre à Tœuvre.

£t quand même, poursuit Palissot, il n'y aurait qu'un petit nombre de caractères comiques, et quand ces caractères peu nombreux auraient tous été traités, les conditions nous tireraient -elles de cet embarras?

« Si je choisis un de ces sujets, le magistrat, par exemple, il faudra bien que je lui donne un caractère ; il sera triste ou gai, grave ou frivole, affable ou brusque, et ce sera ce caractère qui en fera un personnage réel et qui le tirera de la classe des abstractions métaphysiques» Voilà donc le caractère qui redevient la base de l'intrigue et de la morale de la pièce, et la condition qui n'est plus que l'accessoire. >»

i,L'Imprùmptu de Versailles, se. lU. (Note de l'auteur,) ^ L'auteur ella ici le paisag* 4« |tolièr« auquel il est fait aUttuon* (Trad.)

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