POETIQUE DRAMATIQUE DE DIDEROT
Il est vrai que Diderot pourrait riépondre : « Sans doute la personne que je revêts d'une condition aura nécessairement aussi son caractère moral individuel; mais je veux que ce soit un caractère qui ne lutte pas avec les devoirs et les circonstances delà condition, et qui soit au contraire en harmonie avec elle. Si donc cette personne est un juge, je ne suis pas libre de le faire à ma fantaisie sérieux ou frivole, affable ou brusque : il faut absolument qu'il soit sérieux et affable, et toujours au degré qu'exige Taffaire présente. n
Voilà, dis-je, ce que Diderot pourrait répondre : mais en môme temps, il aurait touché un autre écueil, celui des caractères parfaits. Les personnages n'agiraient jamais que d'après les devoirs que la conscience leur tracerait dans leur condition; ils se conduiraient comme dans un livre. Est-ce là ce que nous attendons dans la comédie? De pareilles peintures seraient-elles suffisamment intéressantes? Le profit que nous pourrions en espérer serait-il suffisant pour valoir la peine d'établir un genre nouveau et de rédiger une poétique particulière pour ce genre?
L'écueil des caractères parfaits n'a pas, ce me semble, été suffisamment reconnu par Diderot en général. Dans ses pièces, il gouverne droit sur cet écueil, et dans la topographie de sa critique, rien ne le signale. On y trouve plutôt des conseils qui y conduisent. Qu'on se rappelle seulement ce qu'il dit des Adelphes de Térence à propos du contraste entre les caractères * :
« Ouvrez les Adelphes de Térence, vous y verrez deux pères contrastés, et tous les deux avec la mênie force; et défiez le critique le plus délié de vous dire, de Micion ou de Déméa, qui est le personnage principal. S'il ose prononcer avant la dernière scène, il trouvera à son étqnnement que celui qu'il a pris pendant cinq actes pour un homme sensé n'est qu'un fou, et que celui qu'il a pris pour un fou pourrait bien être l'homme sensé. On dirait, au cinquième acte de ce drame, que l'auteur,
1. Poétique dramatique, à la suite du Père dé famille. (N. de Faut.)
embarrassé du contraste qu'il avait établi, a été contraint d'abandonner son but et de renverser l'intérêt de sa pièce. Mais qu'est-il arrive? C'est qu'on ne sait plus à qui s'intéresser, et qu'après avoir été pour Micion contre Déméa, on finit sans savoir pour qui l'on est. On désirerait prévue un troisième père qui tint le milieu entre ces deux personnages et qui en fit connaître le vice. »
Ce n'est pas moi qui le désire I Loin de moi ce troisième père, soit dans la même pièce, soit tout seul! Quel père ne croit savoir comment un père doit être? Nous nous croyons tous dans la bonne voie; nous désirons seulement d'être avertis de temps en temps des écarts qu'on peut faire de Tun ou de l'autre côté.
Diderot a raison : il vaut mieux que les caractères soient différents que contraires. Des caractères contrastés sont moins naturels et ajoutent encore à la couleur romanesque, dont les combinaisons dramatiques sont déjà si rarement exemptes. Pour une société, dans la vie commune, où le contraste des caractères est aussi saillant que le poète comique le désire, on en trouvera mille où il n'y a rien de plus que des différences. Fort bien! Mais un caractère qui se tient exactement et toujours dans la voie que prescrivent la raison et la vertu, n'est-ce pas un phénomène encore plus rare? Sur vingt sociétés, dans la vie commune, on en trouvera plutôt dix où les pères suivent des voies tout opposées dans l'éducation de leurs enfants, qu'une seule où l'on rencontre le vrai père. Et ce vrai père est de plus toujours le même et toujours unique, tandis que les écarts de ce type sont infinis. Par conséquent, les pièces qui représenteront le vrai père seront non-seulement moins naturelles en elles-mêmes, mais encore plus semblables entre elles que celles qui mettent sur la scène des pères dont les principes sont différents. Il est certain aussi que les caractères qui paraissent simplement divers dans les sociétés où règne la paix, deviennent d'eux-mêmes opposés, aussitôt que des intérêts opposés les mettent en jeu. Il est même
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