LE FILS NATUREL
naturel qu'alors ils se piquent de paraître encore plus éloignés les uns des autres qu'ils ne le sont réellement. Le caractère vif jettera feu et flamme contre celui qui lui paraît se comporter avec trop d'indolence : et l'indolent devient froid comme glace, pour donner à Tautre l'occasion de se précipiter dans des excès dont il pourra tirer parti.
(n°^ LXxxviietLxxxviii, 4m«r5l768). — lien est de même de plusieurs autres observations de Palissot, qui ne sont ni tout à fait vraies ni tout h fait fausses. Il voit assez bien l'anneau qu'il veut traverser de sa lance; mais dans l'ardeur de l'élan, sa lance se détourne et ne fait que friser l'anneau.
Ainsi, il dit du Fils naturel entre autres choses :
« Une des singularités de ce chef-d'œuvre, c'est son titre. Cela s'appelle le Fils naturel, on ne sait pourquoi. Vous connaissez la marche de la pièce. La condition de Dorval influet-elle en rien dansTouvrage? Y fait-elle un événement? Animet-elle une situation? Fournit-elle seulement un remplissage? Non. Quel peut donc avoir été le but de l'auteur? De renou* vêler des Grecs deux ou trois réflexions sur l'injustice des pré' jugés de naissance? Mais qui ne sait que l'homme sage ne compte pas parmi les vrais biens les hasards de la fortune? »
Diderot ne pourrait-il pas répondre : «Cette circonstance était absolument nécessaire à l'intrigue de ma pièce; sans cela, il n'était guère vraisemblable que Dorval ne connût pas sa sœur et qu'elle n'eût jamais entendu parler de lui; j'étais bien libre de tirer mon titre de ce fait, et j'aurais pu l'emprunter à des circonstances encore moins importantes. » Si Diderot faisait cette réponse, Palissot ne se trouverait-il pas réfuté?
Cependant le caractère du fils naturel n'est pas à Tabri d'un reproche tout différent, qui aurait pu atteindre l'auteur d'une manière beaucoup plus sensible. Le voici. L'illégitimité de la naissance, l'abandon qui en a été la suite, risolement où Dorval s'est vu pendant tant d'années, ce
sont là des circonstances beaucoup trop particulières, trop exceptionnelles, et qui ont eu beaucoup trop d'influence sur la formation du caractère du personnage, pour qu'il puisse offrir ces traits généraux qui, d'après la théorie de Diderot lui-même, sont nécessaires dans un caractère comique.
L'occasion m'entraîne à une digression sur cette théorie; et pourquoi résisterais-je à cette tentation dans un écrit du genre de celui-ci?
« Le genre comique, dit Diderot, est des espèces et le genre tragique est des individus. Je m'explique. Le héros d'une tragédie est tel ou tel homme : c'est ou Régulus ou Brutus ou Gaton; et ce n'est point un autre. Le principal personnage d'une comédie doit au contraire représenter un grand nombre d'hommes. Si par hasard on lui donnait une physionomie si particulière, qu'il n'y eût dans la société qu'un seul individu qui lui ressemblât, la comédie retournerait à son enfance et dégénérerait en satire. — Térence me parait être tombé une fois dans ce défaut. Son Heautontimorumenos est un père afQigé du parti violent auquel il a porté son fils par un excès de sévérité, dont il se punit lui-même en se couvrant de lambeaux, se nourrissant durement, fuyant la société, chassant ses domestiques, et se condamnant à cultiver la terre de ses propres mains. On peut dire que ce père-là n'est pas dans la nature. Une grande ville fournirait à peine dans un siècle l'exemple d'une affliction aussi bizarre. »
Parlons d'abord de Y Heautontimorumenos, Si ce caractère est réellement à blâmer, le reproche tombe moins sur Térence que sur Ménandre, qui l'a créé. Et même, suivant toute apparence, il lui faisait jouer un rôle plus considérable que celui qu'il a dans la copie de Térence, où, grâce à la double intrigue, sa sphère d'action se trouve iiécessairement plus resserrée ^. Mais il suffisait que ce caractère
1 . L'auteur insère ici une note fort longue et fort érudite, que nous ne pourrions guère reproduire intégralement, sans être obligés de l'annoter à notre tour. Les personnes que cette note intéresse particulièrement, c'est-à-dire les philologues, la liront bien dans l'original; pour les autres lecteurs, nous essayeront
TERENCE ET MENANDRE. 403
vînt de Ménandre pour que, moi du moins, j'eusse hésité à condamner Térence sur ce point. Ou a dit : « 0 Ménandre, ô vie humaine, qui de vous deux a donc imité Pautre ^ ? » Ce mot est plus froid encore qu'ingénieux; cependant l'aurait-on fait pour exprimer en général le talent d'un poëte qui eût été capable de dessiner des caractères dont « une grande ville fournirait à peine un exemple dans un siècle? » 11 est vrai que, sur cent et quelques pièces, un caractère de ce genre aurait pu lui échapper une fois. L'esprit le plus fécond s'épuise; et quand il ne peut plus se rappeler des objets réels à imiter, il en invente, qui ne ressemblent que trop souvent à des caricatures. Diderot prétend d'ailleurs avoir remarqué qu'Horace, dont le goût était si fin, avait déjà senti le défaut dont il s'agit, et qu'il l'avait blâmé eu
d'en donner un résumé fidèle, qui leur paraîtra, uous l'espérons, suffisant. — I<es6ing, dans son texte, a parlé de la c double intrigue » de la pièce de Térence. Mais il lui vient un scrupule à ce sujet. On a, dit-il, généralement admis que Térence, en empruntant à Ménandre le sujet de sa comédie, avait doublé les caractères; c'est-à-dire qu'il avait introduit deux vieillards, deux jeunes gens, etc., au lieu d'un. Cette opinion repose sur une manière de lire le sixième vers du Frologw :
Duplex quœ ex argumento facta est simplici.
Mais, dit Lessing, on ne comprend pas ce qu'aurait été l'intrigue de la pièce originale, sans ces personnages doubles. Il n'en resterait rien apparemment. Aussi divers commentateurs, cherchant un autre sens, ont-ils proposé une autre leçon :
Simplex quœ ex argumento facta est duplici,
— (Cette leçon a prévalu en effet chez divers éditeurs modernes : voyez notamment le Térence traduit par M. Talbot). — Elle supposerait que l'auteur reconnaît avoir fait ici comme dans quelques-unes de ses autres pièces, où il fondait ensemble les arguments de deux comédies grecques pour en faire une s«rule. Mais Lessing entreprend de prouver que Térence n'a pas pu parler ainsi de ['Heautontimorumenos, et qu'il se vante au contraire d'avoir fait cette fois une comédie latine avec une seule comédie grecque. En conséquence, il propose de lire :
Simplex quœ ex argumento facta est simplici.
Et quant à l'hémistiche novam esse ostendi, il veut qu'on l'entende ainsi : Térence déclare qu'il a prouvé aux édiles que sa pièce était bien une pièce nouvelle, c'ostà-dire qu'elle n'avait jamais para sur le théâtre romain et n'avait rien de commun avec d'autres pièces qui y avaient paru. {Trad.)
i . ^û Mivovîpe xal pie, icdtipoç ip' viiûv ■«ÔTtfov l|ti|4.i<ffaT0 ; — Ces mots sont cités en grec dans le texte. (Trad.)
passant, quoique d*uiie manière presque imperceptible. Le passage en question est celui de la satire II du livre I, où Horace veut montrer que, pour éviter un excès, les fous se précipitent dans l'excès opposé.
« Fufidius, dit-il — (c'est Diderot qui cite ainsi Horace), — craint de passer pour dissipateur. Savez-vous ce qu'il fait? Il prête à cinq pour cent par mois et se paye d'avance. Plus un homme est obéré, plus il exige; il sait par cœur les noms de tous les enfants de famille qui commencent à aller dans le monde, et qui ont des pères durs. Mais vous croiriez peut-être que cet homme dépense à proportion de son revenu? Erreur! 11 est son plus cruel ennemi; et ce père de la comédie, qui se punit de l'évasion de son fils, ne se punit pas plus méchamment; non se pejus cruciaverit. — Rien, poursuit Diderot, n'est plus dans le caractère d'Horace que d'avoir attaché deux sens à ce méchamment, dont l'un tombe sur Térence, et l'autre sur Fufidius. »
La remarque sur le caractère d'Horace peut être vraie, sans être applicable au passage dont il s'agit. Car ici, ce me semble, l'allusion incidente nuirait au sens principal. Fufidius n'est plus un si grand fou, s'il y en a d'autres semblables à lui. Si le père, dans Térence, se punissait d'une manière aussi absurde que lui, sans en avoir plus de raisons que lui, il partagerait le ridicule avec lui; et Fufidius deviendrait moins étrange et moins absurde d'autant. Mais si Fufidius est, sans motif, aussi dur et aussi cruel envers lui-même que le père, dans Térence, l'est avec motif; s'il fait par une avarice sordide ce que l'autre fait par repentir et par chagrin; alors il nous paraît encore plus digne de raillerie et de mépris que l'autre de compassion.
Et certainement tout grand chagrin ressemble à celui de ce père, qui non-seulement s'oublie lui-même, mais encore s'inflige une peine. C'est nier l'expérience que de dire qu'à peine en verrait-on un exemple en cent ans : au contraire, c'est presque toujours ainsi que le chagrin agit, un peu plus ou un peu moins, avec telle ou telle différence. Cicé-
UN PERSONNAGE DE TÉRENCE. 40o
ron avait mieux observé la nature du chagrin; il ne voyait donc dans la conduite de cet homme qui se châtie luimême qu'un exemple de ce que font tous les affligés, nonseulement dans Temportement du chagrin, mais même après, quand ils sont de sang-froid.
a Tous ceux qui en usent ainsi, dit-il, se croient fondés en justice, en raison, en bienséance, et s'imaginent qu'ils remplissent un devoir. Si même il est échappé à une personne qui se croit obligée d'être dans le deuil, de faire quelque chose de moins triste, ou de marquer tant soit peu d'enjouement, elle se le reproche aussitôt comme une faute, et reprend un visage affligé. Les mères et les gouverneurs punissent, en pareil cas, les enfants, et les corrigent, non-seulement par des paroles, mais encore par des coups, les obligeant à verser des larmes malgré eux, pour s'être ainsi égayés hors de saison... Souvenons-nous de ce vieillard de Térence, qui prend plaisir à se tourmenter 1... »
Au reste, Ménédème (c'est le nom de Thomme qui se punit lui-même dans Térence) ne se traite pas ainsi seulement par chagrin; s'il se refuse la moindre dépense, c'est surtout pour épargner dans l'intérêt de son fils absent, et pour ménager une vie plus douce à celui qu'il a forcé d'en adopter une si rude. Qu'y a-t-il là dont vingt pères ne soient capables? Ou bien Diderot pense-t-il que la rareté du fait consiste en ce(îi, que Ménédème bêche, pioche et laboure de ses propres mains? Alors il en a jugé, dans sa précipitation, d'après nos mœurs modernes, plutôt que d'après celles des anciens. Un riche père de famille de nos jours ne s'y mettrait pas si aisément : car il y en aurait peu qui sussent comment s'y prendre. Mais chez les Romains et les Grecs, les plus riches propriétaires et les plus grands personnages étaient plus familiers avec tous les travaux de la campagne et ne rougissaient pas d'y mettre la main.
i. TuscuL, 1. HT, c. Yii. Ce passage est cité ea latin par l'aateur daas son tejte. La traduction que nous donnons est celle de l'édition Le Clerc. (Trad.)
Mais supposons que tout soit comme Diderot le dit. Que le caractère du bourreau de soi-même soit aussi peu propre qu'il le prétend à la comédie, à cause de ce qu'il a de trop particulier, à cause de ces traits qui ne conviennent qu*à lui. Diderot n'est-il pas tombé dans le même défaut? Qu'y a-t-il de plus particulier que le caractère de Dorval ? N'a-t-il pas des traits qui ne conviennent qu'à lui seul, ce fils naturel?
« Abandonné presque en naissant, dit-il, entre le désert et la société, quand j'ouvris les yeux afin de reconnaître les liens qui pourraient m'attacher a«x hommes, à peine en retrouvai- JB des débris... Trente ans j'errai parmi eux isolé, inconnu, négligé, sans avoir éprouvé la tendresse de personne, ni rencontré personne qui recherchât la mienne. »
Qu'un fils naturel cherche vainement ses parents et les personnes à qui il peut être uni par les liens du sang, cela se comprend : c'est ce qui peut bien arriver neuf fois sur dix. Mais qu'il erre trente années entières dans le monde sans avoir éprouvé la tendresse de personne, ni rencontré personne qui recherchât la sienne, c'est là, si j'ose le dire, une chose absolument impossible. Ou, si cela est possible, que de circonstances singulières ne doivent pas concourir, tant du côté du monde que du côté de cet être si longtemps isolé, pour réaliser cette triste possibilité? De longs siècles s'écouleront avant qu'elle se réalise une seconde fois. Ne plaise à Dieu que jamais je me fasse une autre idée de l'espèce humaine! Autrement, j'aimerais mieux être né parmi les ours. Non, aucun homme ne peut rester si longtemps délaissé au milieu des hommes! Qu'on jette un homme où l'on voudra, pourvu qu'il tombe parmi des hommes, il trouvera autour de lui des êtres qui s'attacheront à lui avant qu'il ait le temps de voir où il est. Si ce ne sont pas les grands, ce seront les petits ! Si ce ne sont pas les heureux, ce seront les malheureux ! Ce sont toujours des hommes. De même, il suffit qu'une goutte d'eau louche la surface des eaux pour y être tout de suite reçue et absorbée.