UN PERSONNAGE DE DIDEROT
que ces eaux soient une mare ou une fontaine, un torrent ou un lac, un canal ou un océan.
Et cependant, Diderot veut que le caractère de Dorval ait été formé par cette solitude de trente ans au milieu des hommes. Quel caractère peut donc lui ressembler? Qui peut se reconnaître en lui, s'y reconnaître en quoi que ce soit?
Cependant je trouve enfin une issue que Diderot a cherché à se ménager. Il dit, dans la suite du passage cité :
a Dans le genre sérieux, les caractères seront souvent aussi généraux que dans le genre comique; mais ils seront toujours moins individuels que dans le genre tragique. »
Diderot répondrait donc : « Le caractère de Dorval n*est pas un caractère comique; il est tel que le demande le drame sérieux. De même que celui-ci doit remplir l'intervalle entre la comédie et la tragédie, de même aussi les caractères qu'on y représente doivent tenir le milieu entre les caractères comiques et les caractères tragiques; ils n'ont pas besoin d'être aussi généraux que les premiers, ni aussi individuels que les derniers, et le caractère de Dorval pourrait bien répondre à cette idée. »
Ainsi nous serions heureusement revenus au point d'où nous étions partis. Nous voulions rechercher s'il est vrai que la tragédie a pour objet des individus et la comédie des espèces; c'est-à-dire, s'il est vrai que les personnages de la comédie doivent embrasser et représenter en un seul exemple un grand nombre de personnes; tandis que le héros de la tragédie ne doit être que tel ou tel homme, Régulus, Brutus ou Caton. Si cela est vrai, ce que Diderot affirme au sujet des personnages du genre moyen, qu'il appelle la comédie sérieuse, doit passer aussi sans difficulté, et le caractère de son Dorval n'est pas si répréhensible. Mais cela n*estpas vrai; cette théorie lombe en même temps d'elle-même, et le caractère du fils naturel ne
saurait être justifié par une division si dénuée de fondement.
(n® lxxxix, 8 mm^s 1768). — Et d'abord, je dois faire remarquer que Diderot ne donne aucune preuve à Tappui de son assertion. Il faut qu'il Tait regardée comme une de ces vérités irrécusables, auxquelles il suffit de penser pour y croire. Or, la raison de son opinion ne serait-elle pas dans les noms que portent les personnages tragiques? Ce sont en effet de véritables noms de personnes ; Achille, Alexandre, Gaton, Auguste; et ces personnes ont réellement existé: mais faut-il en conclure que, par conséquent, toat ce que lé poète leur prête d'actions et de paroles dans la tragédier ne doit convenir qu'aux individus désignés sous ces noms, et point à d'autres? C'est pourtant ce que Diderot semble avoir voulu dire.
Eh bien, c'est une erreur qu'Aristote avait déjà réfutée il y a deux mille ans, en montrant la différence essentielle qu'il y a entre l'histoire et la poésie, comment elles s'attachent à des genres de vérité opposés, et comment la poésie est plus utile que l'histoire. Et il a fait cette distinction d'une manière si lumineuse, qu'il suffit de lire ses paroles pour s'étonner qu'un Diderot ait pu n'être pas du même avis que lui.
(( Par ces considérations S dit Aristote (après avoir établi les conditions essentielles de la fable poétique), il est aisé de voir que ce n'est pas le propre du poëte de raconter ce qui est arrivé, mais de montrer par le récit de quelle nature était la chose qui est arrivée et ce qui, dans ces circonstances, a été possible d'après la vraisemblance ou la nécessité. Car Thistorien et le poëte ne diffèrent pas entre eux en ce que Tun écrit en prose et l'autre en vers. En effet on pourrait fort bien mettre en vers les livres d'Hérodote, et ils ne seraient pas moins une histoire étant mis en vers qu'ils n'en sont une en prose. Mais la différence est que l'historien raconte ce qui est arrivé, et le
1 . Nous uous attachons à suivre ici pas à pas la traduction de Lessing ; on Terra pourquoi. {Trad,)