L. CROUSLÉ
INTBPAUCTIOlil
La Dramaturgie, de Lessing, est le meilleur ouvrage de critique dramatique qu'ait produit le dix-huitième siècle; ce qui ne veut pas dire que toutes les idéesy soient justes, ni tous les jugements impartiaux. L'admiration ti^ -naturelle, du reste, que les Allemands de no3 jours témoignent pour une telle œuvre gagnerait à être débarrassée de toute louange hyperbolique et de toute apparence de fétichisme. Lessing, qui ne se jugeait pas lui-même avec moins de sévérité qu'il ne jugeait les autres, qui n'a épargné la vérité à ^ucun des grands esprits de son temps^ mérite do trouver des critiques indipendants» et non des panégyri^^tes résolus à tout admirer chez lui, comme M. Adolphe St^hr, le dernier et le plus populaire de ses biographes en AUe-^ m.agne^?
Avec quelque soin et quelque amour que les^ Allemands aient étudié la Dramaturgie ^ il reste encore à distinguer dans cet ouvrage les opinions fausses des opinions vraies, les idées d'emprunt des idées originales, à faire la part inévitable des entraînements de la polén^ique et de Tim*
1. hemii%y Sein Leben vnd winê Wprhey. tou MpU fitahr* 4* <4it|90«
Berlin. 1866. ...
i/?SSS.Ss.3
^EGE
H^^^s^'SS',:^
XII iNTRODtJCtîON.
seules passions que la tragédie dût purger étaient celles mêmes que la tragédie excitait, c'est-à-dire la crainte et la pitié ! Seulement, il est si facile de se tromper en ces matières délicates, que Lessing lui-même, tout en rectifiant deux erreurs graves de la critique française, se trompait, à son tour, sur le sens du mot purgation, et y attachant une signification morale, le traduisait par une sorte de métamorphose des passions en résolutions généreuses, tandis qu'Âristote n'entendait point par là autre chose qu'un soulagement éprouvé par .le spectateur à la sortie du spectacle, un sentiment de bien-être analogue à celui que nous cause la musique, quand elle nous délivre du trop-plein de notre sensibilité ^.
Par sa vigoureuse argumentation, Lessing avait atteint en partie le but qu'il se proposait. Sa critique discréditait la nôtre et nous enlevait, en Allemagne, la réputation d'infaillibilité que nous y avions acquise. Mais ce commencement de victoire ne suffisait pas à son ardeur belliqueuse. Il n'avait fait qu'entamer notre influence, il voulait la détruire, r^fon content de prouver que nous comprenions mal ie texte d'Aristote, il nous accusa de méconnaître l'esprit du drame antique. Il n'eut pas de peine à montrer, en effet, que certains éléments du théâtre grec avaient échappé, je ne dirai pas h Racine, dont il s'abstient prudemment de parler dans la Dramaturgie, mais à Corneille et à Voltaire, aussi bien qu'à toute la critique française, un seul homme excepté,
i . Voy. aussi sur cette question le travail excellent de M.Weil, Ueberdie Wirkung der Tragœdie nach Àristoteles^ Bâle, 1848 ; Texplication qu'en a donnée de nouveau M. Bernays, Grundziige der verlorenen Abhandlung des Aristoteles iiber Wirkung der rragfœdte^Breslau, 18 57; un chapitre très-intéressant de M. Egger, Histoire de la Critique cheg les Grecs j p. 180 et suivantes; enfin un article de M. Thurot, si compétent dans ces matières, Bévue critique ^ 1867, p. 38*
INTRODUCTION. Xlil
Sentions-nous, aa dix-septième et au dix-huhième siè* de, comme le sentait Lessing par une intuition profonde du génie grec, qu'il n'y a rien de plus contraire à Tesprit de l'antiquité que ces 'complications d'intrigues, ces surprises, ces coups de théâtre que Lope de Vega recommandait comme le dernier mot de l'habileté dramatique, et dont nous devions le goût à Fimitation des Espagnols. Que l'on compare le jugement que Voltaire porte sur Ro* dogune, dans son examen du théâtre de Corneille, h ce qu'en dit Lessing! On verra combien le point de vue àe la critique allemande diffère des traditions plus timides de la critique française. Avec beaucoup d'esprit et de goût, mais saiî^ remonter à aucun principe général. Voltaire se borne à des observations de détail, qm relèvent tous le$ défauts de la pièce, sans expliquer néanmoins en quoi une telle œuvre s'éloigne des conceptions dramatiques de l'anliquilé. Voltaire nous fait toucher du doigt toutes les com* plications, toutes les invraisemblances de l'intrigue. Il ne pardonne à Corneille ni les obscurités de l'exposition, ni ces longs dialogues où nous ne savons ni qui parle, ni de qui on parle, ni où l'on parle, encore moins la cruauté gratuite que l'auteur prête à Cléopâtre, et la férocité qui se mêle chez Rodogune à une délicatesse féminine, a La plus grande faute peut-être dans cette pièce, dit-il trèsjustement, est que tout y est ajusté au théâtre d'une manière peu vraisemblable et quelquefois contradictoire..,. C'est une chose trop forcée que Cléopâtre demande la tête de Rodogune, ou Rodogune la tête de Cléopâtre, dans la même heure et aux mêmes personnes, d'autant plus que ce meurtre horrible n'est nécessaire ni à Tune ni k l'autre. Les hommes les moiirs instruits sentent trop que toutes ces préparations si forcées, si peu naturelles, sont l'échafaudage préparé pour établir le cinquième acte. »
On ne saurait mieux dire. Cependant tout n'est pas dit. Lessing ne se contente pas de voir et de signaler ces défauts, en profitant avec empressement des armes qu'un Français lui fournit contre un autre Français; il en cher-