XIV INTRODUCTION
che la cause, et il la trouve dans la connaissance imparfaite que nous avions de Tantiquité, dans Tignorance où nous étions des principes fondamentaux de la tragédie grecque. Corneille croit imiter les anciens, il cherche à se conformer aux préceptes d* Aristole : il veut exciter la terreur, et pour y réussir il accumule dans une même pièce les événements les plus inattendus, les malheurs les plus extraordinaires et les crimes les plus horribles. Rien de plus opposé à la simplicité du génie grec, qui tire, au contraire, ses plus grands effets tragiques du développement continu et presque toujours prévu d'avance de Faction la moins compliquée. Les anciens ne cherchaient jamais ni à surprendre les spectateurs, ni à compliquer l'intrigue. Ce sont les Espagnols qui ont introduit dans le théâtre moderne ces procédés dramatiques, indignes du grand art. Euripide, qu'Aristote appelle le plus tragique des poètes, songeait si peu à émouvoir la foule par des surprises et des coups de théâtre, que, dans le prologue de ses pièces, il en annonce d'avance le dénoûment. D'ailleurs, les poètes tragiques de la Grèce mettaient en scène des légendes populaires dont les moindres détails étaient connus d'avance de ceux qui les écoutaient.
Un Grec, ou un véritable imitateur des Grecs, qui aurait eu à traiter le sujet de Rodogune^ eût transporté au théâtre, sans y rien changer, le simple récit d'Appien d'Alexandrie, où l'on voit Cléopâtre tuer son mari pour n'être pas condamnée par lui, se défaire de son fils aîné Séleucus, dans la crainte qu'il ne venge Nicanor, et succomber à son tour sous les coups de son second fils Antiochus, qui la prévient, afin de ne pas subir le sort de son père et de son frère. Une telle histoire renfermait assez d'horreurs pour que le génie des Grecs en eût facilement fait sortir de grands effets dramatiques. Les crimes s'y enchaînaient les uns aux autres dans leur ordre naturel, et s'y expliquaient, sans effort, par les causes les plus vraisemblables, par des motifs tirés du plus profond du cœur humain. Rien de forcé, rien d'incroyable, aucun acte dont